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UN SOUVENIR DU BAL DES ARTISTES

En mil huit cent"., non, pas de date?! je finissais mes études au collège Louis-lc-Grand, et je commençais à relever, dans les livres classiques, les passages, malheureusement trop rares, où les anciens parlent d'amour. .Quelques romans delà Bibliothèque jaune , introduits par contrebande, achevaient mon éducation toute théorique : j'étais un lys érudit, rien de plus. Mes moustaches, après deux ans de sollicitations inutiles, commençaient à répondre aux invites du rasoir. Elles promettaient d'être noires; j'en parle sans fatuité, car elles sont blanches aujourd'hui, après avoir été rousses. J'attendais tout de leur croissance; on m'aurait inspiré le plus profond dégoût de la vie si l'on m'avait déclaré qu'entre vingt et trente ans les billets doux et les bouquets ne pleuvraient pas sur ma téte de tous les balcons de Paris. Cependant je n'étais pas joli garçon, mais j'espérais le devenir; et j'y serais arrivé, selon toute apparence, si la beauté s'acquérait par le vouloir, eomrne les sciences, les millions et les épauleltcs. Enfin, j'ai deux enfants sur cinq qui seront peut-être moins laids.

Un certain samedi, jour de Saint-Charlemagne, mes camarades m'entraînèrent au théâtre du Palais-Royal. On avait composé le spectacle pour nous : quatorze actes et un intermède! un menu qui rappelait, par le nombre et la variété des plats, notre gros banquet du matin. Nous remplissions la salle à nous seuls : les plus riches avaient pris les loges et l'orchestre; les pauvres petits diables comme moi S'étouffaient au parterre. Dans les entractes on montait sur les bancs, ' on piquail des Laïw , c'est-à-dire on prononçait dos discours à la louange de Sainville, ou de la Pologne, ou deM. OJilon Barrot.

En ce temps-là, le théâtre de M. Dormeuil était peuplé des artistes les plus admirables et des plus jolies femmes de Paris. J'ajoute, entre parenthèses, que les fleurs de l'époque étaient beaucoup plus belles, les fruits plus savoureux, les vins plus forts et le soleil plus brillant qu'en 1864. Le spectacle fut gai comme tous les spectacles que vous avez vus à vingt ans. Comme on riait de bon cœur en plongeant les deux coudes dans les flancs de ses voisins! Comme on pleurait des larmes généreuses aux couplets patriotiques de M. Clairville chantés par M"e Angélina! Quelle ardeur s'allumait dans les âmes chaque fois que M. Leménil retroussait sa monstache grise! Évidemment cet homme avait fait la campagne de Russie et parlé à l'Empereur comme je vous parle. Celui qui nous aurait soutenu le contraire eût été roué de coups.

On commençait la cinquième pièce, et je venais de tomber amoureux pour la troisième fois, lorsque Zémire parut en scène. Tout ce que j'avais vu, enlendu et senti depuis le commencement de la soirée (je dirais presque depuis le premier jour de ma vie) fut oublié en un instant. J'aimais pour tout de bon, et ma première idée fut d'interrompre le spectacle par une demande en mariage. Si vous avez eu vingt ans, ne fût-ce que pour un quart d'heure , vous ne vous moquerez pas de moi.

Elle représentait une petite princesse cauchoise du pays de Matapa. La pièce, signée de MM. Pétard et Croquin.me parut un chef-d'œuvre. Le rondeau qu'elle chantait est encore buriné au fond de ma mémoire comme la Eenriade dans le piédestal de la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf. Oh! l'aimable musique et la joyeuse poésie! Le monde civilisé oubliera-l-il jamais ce refrain qui fait encore battre mon cœur :

« La gaudriol', ça m' va; c'est dans mon caractère; » Mais quant an mariag', demandez à mon père !

» M'sieu, demandez à papal (bis-) » Il vous en flcta' il vous en fich', il vous en fichera! »

Far quel miracle se peut-il que j'aie tant vieilli, et que ces vers soient toujours restés jeunes? J'achetai la pièce pour l'emporter au collège, mais ce fut une dépense inutile : je la savais par cœur! Toute la nuit mon cerveau fut comme une chaudière où bouillonnait la poésie de MM. Pétard et Croquin.

Deux; mois durant, je vécus de souvenir, négligeant toutes mes éludes, et compromettant, comme à la tâche, mes examens de fin d'année. Mes parenls, qui me destinaient à l'École polytechnique, apprirent que je ne travaillais plus. Ils joignirent leurs remontrances aux reproches du proviseur; je fus mis en retenue jusqu'à nouvel ordre et traité comme le dernier des cancres, moi qui avais eu le prix de physique au grand concours et la joie d'embrasser M. Villemain! Mais je me consolais de tous mes déboires en admirant, au fond de mon pupitre, une petite lithographie de Zémire, éditée rue Coq-Héron.

Aux vacances de Pâques, le hasard ou la providence prit enfin mon sort en pitié ! Un de mes compagnons de chaîne, consigné comme moi pour crime de paresse, me conta que son père, M. de Rongefeuille, chef de division à l'Intérieur, écrivait des vaudevilles sous le pseudonyme de Croquin. Je tombai dans ses bras, et je lui promis de travailler double, de faire ses devoirs et les miens, s'il me faisait aimer de Zémire.

Ce jeune homme n'avait que dix-sept ans, mais son père le traitait en camarade; aussi raisonnait-il déjà très-savamment sur la vie privée des actrices. Il voyait quelquefois des répétitions générales et pénétrait jusque dans les coulisses. Peut-être exagérait-il un peu ses avantages, mais il m'a juré qu'un soir depretnière, Mme Grassot lui avait pris le menton.

Ce qu'il me raconta de Zémire, sans atténuer la violence de mes sentiments les dégagea de. leur timidité et leur lit prendre une tournure plus cavalière. La jeune personne n'était plus épousable depuis cinq ou six ans ; elle vivait dans l'intimité d'un Russe extraordinairement riche, et elle avait des caprices. Je décidai qu'elle aurait un caprice pour moi. Rongefeuille me procura son adresse : boulevard des Italiens, 87, au premier. Vous voyez que la Russie faisait bien les choses. Je rédigeai ma déclaration en bonne prose simple et carrée, avec prière de me répondre au collège.

« P. S. Si par hasard la violence et la sincérité de mes sentiments ne vous décidaient pas à m'aimer sans m'avoir vu, je passerai jeudi prochain sous vos fenêtres, à la tête de ma division. »

Elle ne répondit point, la cruelle ! Le jeudi suivant, la promenade du collège défila sous ses fenêtres; Zémire ne se montra pas au balcon. Je commençais à la mépriser. « I! faut, pensai-je, qu'elle ait l'âme bien vulgaire pour préférer ce Russe, qui doit être vieux et laid (puisqu'il est riche) à un jeune homme de vingt ans. » Ma tête se monta si bien que je résolus de me présenter chez elle et de lui faire une homélie en quatre points contre la vénalité du cœur. La jeunesse de l'époque était ainsi faite, c'est-à-dire ainsi bête. Nous trouvions naturel et décent qu'une fille de théâtre reçût par charité l'argent des nobles vieillards et se donnât gratis aux imberbes. Ce préjugé s'est renversé avec le temps: les imberbes se ruinent, et l'on aime des vieillards qui n'ont rien à donner, pas même une mèche de cheveux. Mais passons.

Je m'étais remis au travail, et j'avais reconquis l'usage de mes dimanches. Je me présentai sept ou huit fois chez elle, sans être admis. Mes camarades, gorgés de confidences et saturés du récit dénies peines, commençaient à m'entourer d'une certaine considération. S'il est beau d'être reçu dans l'intimité d'une comédienne, il est déjà passablement flatteur au collège de se voir consigné à sa porte. Ce

qui serait moins que rien pour un homme du monde est un peu plus que rien pour un moutard. J'ai vu plus d'une fois des gamins de dixsept ans se glorifier de telle petite incommodité qu'un homme de trente-cinq ans aurait trouvée simplement désagréable. J'ai rencontré aussi un vieux conseiller d'État qui contait à tout venant et portait comme en féronnière des infortunes qu'un auditeur eût cachées avec soin. Chaque âge à sa coquetterie.

A force de monter l'escalier de Zémire et d'affronter les dédains de sa femme de chambre, je finis par lavoir elle-même, en personne, comme elle sorlait pour diner, je ne sais où. Je tombai à ses pieds dans l'antichambre, en criant : « Aimez-moi! je suis Léon! si vous ne pouvez pas avoir une passion pour moi, que ce soit un simple caprice. Est-il possible que vous me refusiez une chose qui me rendrait si heureux ? »

Je comprends aujourd'hui tout le ridicule de cet argument. Toutefois, on a connu au 6e d'artillerie un officier laid et sans esprit qui a réu-si, vingt années durant, auprès des femmes, sans autre raison, sans autre mérite que l'immense désir qu'il avait d'obtenir leurs bonnes grâces. Môdilez sur ce point, si vous avez le temps.

Zémire avait le droit de me rire au nez; elle eut pitié d'un amour évidemment sincère. « Mon cher enfant, me dit-elle, (elle avait sept ou huit ans de plus que moi), vous feriez beaucoup mieux de terminer vos études. Il n'y a rien en vous qui doive déplaire, mais vous êtes dans l'âge ingrat. Il faut jeter vos gourmes et laisser croître vos moustaches. Vos parents me voudraient mal de mort si je vous détournais de vos études. Vous ne pouvez pas être amoureux de moi, puisque vous n'avez pas été mon amant; on désire une femme avant, mais on ne l'aime qu'après. D'ailleurs je veux être franche, car votre sincérité me touche : j'aime quelqu'un.

— Ce boyard ! ô Zémire!

— Non ! pas lui.

Elle me salua gentiment de la main et descendit l'escalier avec les ondulations les plus coquettes. Je me lançai à sa poursuite en criant: « M'aimeriez-vous si j'étais reçu à l'École polytechnique? »

— Nous verrons ça, dit-elle. Revenez l'an prochain.

Le lendemain, je lui envoyai les vers suivants, mon premier et mon dernier essai dans la littérature :

J'ai vingt ans! C'est l'âge où l'on aime. Ce n'est pas l'âge d'être aimé.

Age ingrat! tu l'as dit toi-même, Ingrat au cœur trop consumé !

Mon cerveau bout, mon Iront se gonfle, Mon cœur bondit comme un lutin, Dans ce dortoir où le pion ronfle En digérant son vieux latin.

Tandis que je rêve à dimanche, A dimanche où je vêtirai L'uniforme trop court de manche Et l'escarpin démesuré,

Pour m'asseoir au fond du parterre Et î'applaudir, la larme à l'œ il, Fleur du ciel, parfum de la terre, Etoile de monsieur Dormeuil;

Lorsque mon âme prend des ailes, Fuit sa cage et s'envole à toi Comme les jeunes hirondelles Dont le berceau bénit ton toit,

Que fais-tu, ma belle princesse, Dans ce grand lit qui tour à tour Est profané par la richesse Et sanctifié par l'amour ?

Je sais bien que ma poésie ne valait pas celle de MM. Pétard et Croquin, mais j'avais fait de mon mieux, et je croyais mériter une réponse, Zémire ne m'écrivit pas même pour se moquer de moi. Ses

autographes valaient trois francs à l'hôtel Bullion, et elle en était avare. Je me plongeai dans le travail, comme un autre se serait jeté à la rivière. Le moment des examens approchait; je lis des tours de force, et j'entrai cent vingt-quatrième à l'École sur une liste de cent vingt-cinq.

La première fois que je sortis en uniforme, je courus chez elle. La capote m'allait fort bien ; je n'avais plus de boutons sur la figure. Ajoutez que j'étais le seul de ma promotion qui no portasse point de lunettes. La femme de chambre prit ma carte sans me reconnaître et la porta à Madame. Cinq minutes après, on me fit entrer dans une espèce de salon qui était son cabinet de toilette.

Je rangeais déjà mon épée neuve pour tomber plus commodément à ses genoux, quand j'aperçus un beau jeune homme brun, pale et languissant, étendu de tout son corps sur une chaise longue. C'était le détestable boyard. Il avait tout au plus vingt-huit ans, et l'on pouvait le ciler comme un des plus jolis garçons de l'Europe. Rien qu'en voyant sa figure et ses mains, il me sembla que la nature m'avait donné un mufle et des pattes.

Zémire, fort peu vêtue d'un peignoir blanc brodé, se souleva sur son fauteuil et nous présenta l'un à l'autre :

— Monsieur le prince D... Monsieur Léon Brosse. Cher prince, monsieur est l'amoureux dont je vous ai montré les jolis vers. Monsieur Brosse est un jeune homme de beaucoup d'esprit, qui vient d'entrer à l'École polytechnique.

Je cherchais la garde de mon épée comme un homme tombé dans un guet-apens. Le prince me tendit la main et m'offrit une cigarette de tabac turc.

— Monsieur Brosse, me dit-il, vous êtes non-seulement un homme d'esprit, mais un homme de goût. Zémire est la plus jolie femme de Paris. Seulement, donc déjà, elle est trop coquette. Je vous conseille de la prendre au sérieux comme camarade, et pas autrement.

— Vania, lui cria-t-elle, vous êLes insupportable. Si vous découragez ainsi tous ceux qui m'aiment, j'aurai le désagrément de mourir sans que personne se soit tué pour moi.

Je balbutiai quelques mots, et je me mis à iumer ma cigarette par le bout allumé, ce qui les fit rire aux larmes. 11 me semble pourtant que je repris un peu d'aplomb, mais cette visite d'un quart d'heure a laissé dans mon esprit l'impression d'un cauchemar atroce. Le prince me demanda quels étaient mes professeurs de poésie à l'École polytechnique, et Zémire si nous ne comptions pas faire bientôt une nouvelle révolution. Je sortis comme i n idiot. L'un et l'autre m'engagèrent poliment à réitérer ma visite. Mais la honte me retint plus de trois mois. Je me sentais trop rid cule, et puis (l'aut-il l'avouer) je craignais d'avoir l'ait une bassesse en touchant la main de mon rival. Tous les dimanches, tous les mercredis, tous les jours de sortie, j'allais au boulevard des Italiens et je passais sous le balcun de Zémire. Une fois, je lavis à sa fenêtre, et je cachai ma figure dans mon manteau ; une autre fois, je la rencontrai presque en face, et je m'enfuis comme un voleur.

Au commencement de février, cent affiches dispersées dans Paris annencèrent un grand bal au profit de l'Association des artistes Le nom de Zémire figurait en dernier, suivant l'ordre alphabétique, sur la liste des palronesses. Je perdis plusieurs journées à le lire et à le relire. Ce plaisir innocent disait plus à mon cœur et coûtait moins à ma bourse que les grogs du Café hollandais.

A la fin, je me persuadai que si je ne retournais pas chez Zémire, elle expliquerait mon abstention par des motifs d'ignoble économie. Je pris un grand parti : j'avais vingt francs; je résolus d'aller, d'un air indifférent, chercher un billet chez clic. Le reste de la somme me paraissait plus que suffisant pour lui envoyer un bouquet le jour

du bal. Sacrifice d'autant plus généreux, selon moi, que le bal se donnait un samedi, et non pas un jour de sortie.

Je m'armai de courage, et, après avoir fait une ou deux lieues à pied sur le boulevard des Italiens, je montai chez elle. Dans l'escalier, je tâtais encore ma poche pour m'assurer que l'argent y était bien. Elle me reçut arricalement dans sa chambre à coucher; nulle trace de prince. J'avais préparé pour la circonstance un petit discours sans affectation, mais elle me coupa la parole au premier mot, prit une grande enveloppe et en tira une énorme liasse de billets roses. 11 y en avait tant que je n'osai jamais en demander un seul. Je mis sur la cheminée mes quatre pièces de cent sous (l'or n'était pas encore inventé).

— Vous n'en prenez que deux? me dit-elle avec une petite moue. J'aurais donné mes épaulettes à venir pour avoir le moyen de payer

la liasse entière. Je balbutiai une excuse, et je m'enfuis comme un voleur. J'avais honte d'être pauvre; je me croyais déshonoré à ses yeux. Coûte que coûte, il fallait sortir d'une situation si fausse. J'empruntai vingt francs le matin du bal, et j'envoyai au boulevard des Italiens un bouquet magnifique avec ma carte.

Le même jour, vers cinq heures, le portier de l'École me fit dire qu'il avait quelque chose à me remettre. C'était un carton à manchon. Je l'ouvris; j'y trouvai ma carte et mon pauvre bouquet, que j'écrasai du pied. Je ne dormis pas de la nuit. Le lendemain, j'avais congé; je courus chez Zémire. Elle rit aux éclats en me voyant entrer.

— Eh bien ! dit-elle, vos camarades se sont-ils un peu amusés à vos dépens?

— Pourquoi mes camarades?

— Mais lorsqu'on vous a rapporté vos camélias à la salle d'étude ! Avouez que la farce était bonne et que je vous ai bien attrapé !

Je lui contai que sa cruelle plaisanterie m'avait frappé dans un coin, à l'écart de mes camarades.

— C'est bien dommage, dit-elle. Je croyais que les autres se moqueraient un peu de vous.

Je me fâchai tout rouge, et plus j'y pense, plus il me semble que j'avais raison. Peut-être cependant allai-je un peu trop loin, car après avoir juré de ne la plus revoir, je lui donnai ma malédiction de jeune homme. Excusez-moi, je suis d'un sang méridional.

Dix ans plus lard, j'éiais chef d'escadron au 37e d'artillerie; il n'y avait pas dans l'armée un officier supérieur plus jeune que moi. Les circonstances m'avaient servi; j'avais pris à moi seul, sans l'aide du génie, la ville de ***. Mon nom, tambouriné dans les journaux, avait, obtenu pour six mois une célébrité européenne; personne ne doutait que je ne fusse du bois dont on fait les maréchaux de France. Une amourette, divulguée à mots couverts par mon ami P. de M. dans la Revue des Leux-Mondes, avait ajouté à ma gloire un élément romanesque. Bref, j'étais à la mode, et le succès (comme il arrive souvent) me rendait presque joli garçon .

Moi, pas bête et bien portant, je tenais l'occasion par les cheveux, et je n'avais garde de lâcher prise. J'allais partout où l'on s'amuse; je montrais ma fiiure au\ Parisiennes de out rang et j'empochais à bel amour comptant la monnaie de mes victoires. On me montrait au doigt : voilà le fameux Brosse, l'officier d'avenir, le galant chevalier, le preneur de femmes et de villes, Brosse Poliorcète, qui vient d'apporter à Paris les clés de *** sur ; n plat d'or.

Un soir, au bal de l'Opéra, tandis que les pékins ne se gênaient pas pour me nommer tout haut au passage, un domino de satin noir, masqué d'une quadruple dentelle, se retourna vivement, me regarda en face et prit mon bras.

— Bonsoir, vainqueur!

A ces deux mots, je reconnus la voix de Zémire. Elle soutint avec beaucoup d'aplomb que je la prenais pour une autre; mais je ne démordis pas de mon idée pendant un bon quart d'heure qu'elle me promena dans les couloirs. Impossible de la faire entrer dans ma loge ! Après m'avoir lancé une espèce de déclaration ambiguë, elle me glissa des mains comme une anguille (une anguille un peu forte) et disparut.

Je m'informai d'elle au Helder; on me dit qu'elle avait des rentes, quelque chose comme la solde de dix généraux de brigade à manger par an. Cette gaillarde-là avait fait autant de tort à la Russie que les canons de Pélissier. Enfin! chacun son lot! Je tournai la girouette ailleurs et je n'y repensai plus de trois mois.

Mais la veille du bal des artistes, je reçus un coupon d'une place dans la loge 19, avec ces mots écrits sur l'angle : « Prends et comprends. » Je n'y compris rien du tout, mais je pris bien la chose.

J'endosse l'habit noir numéro un, enrichi de l'arc-en-ciel de mes ordres, et, sur le coup de minuit et demi, je ne fais qu'un bond du Helder à l'Opéra-Comique. Il gelait à fendre le bitume, mais j'avais une pelisse de renard. La pelisse au vestiaire, j'ouvre la tranchée devant la loge 19 et j'entre sans coup férir. Garnison, néant; j'étais en avance. M'aurait-on joué un tour? Il n'y a point d'apparence. Une farce de 250 francs, on n'en fait guère à Paris dans ces prix-là. En attendant, je regarde la salle, qui était superbe. Les plus belles actrices de Paris, Rachel même, enfin tout !

Pendant que je flânais de l'oeil et que les lorgnettes des autres loges commençaient à dévisager votre serviteur, ma porte s'ouvre et voilà Zémire en personne.

Elle était encore bien; un peu trop forte, je vous ai dit ; l'amour engraisse les femmes; c'est comme le cheval pour les officiers. Elle s'était un peu barbouillé la figure, mais elle rougissait sous le plâtre; sa voix tremblait. Elle était émue, ma parole d'honneur!

Elle m'en dit très-long : qu'elle avait été ingrate, qu'elle avait méconnu mon amour, que j'avais une belle occasion de me venger en méprisant le sien ; que j'étais un jeune homme et elle bientôt une vieille femme; mais qu'elle avait du sentiment à mon service comme on n'en a jamais rencontré dans les pays chauds.

Pendant ce temps-là, s'il faut l'avouer, je ne faisais pas trop la cruelle, et je me laissais prendre les mains dans le petit salon. Elle resta plus de trois heures à me faire la cour; c'était nouveau, c'était flatteur, et même, tranchons le mot, c'était bon.

Finalement, elle me conte qu'elle veut tout quitter pour moi et monter derrière mon char comme une esclave. S'il y avait eu un notaire dans la salle, je crois, diable m'emporte, qu'elle m'épousait

d'assaut. Je ne disais ni oui ni non, mes je prenais mais petits àcomptes.

Voilà que le bal tire à sa fin quand je me croyais encore au commencement; les loges se vidaient, les diamants filaient comme des étoiles au mois d'août. Je rêve un dénouement et j'offre un potage.

—Non, dit-elle; vous ne m'aimez pas encore assez. Je veux vous faire la cour et détruire un à un tous les mauvais sentiments qui vous restent contre moi. Bref, il est convenu que j'irai, huit jours durant, me faire courtiser de deux à quatre. Le jeu me paraissait plus amusant qu'un whist; j'accepte. En altendant, elle veut me reconduire chez moi, dans une grande coquine de voiture de Brion qu'elle avait à l'année. Je lui fais observer que je loge à Vincennes. N'importe' j'étais flatté, réellement flatté, qu'elle fît tant de chemin pour moi.

Elle s'enveloppe de ses fourrures, et nous descendons, bras dessus bras dessous; elle était fière de me montrer au peuple des escaliers^ mais je n'y voyais pas grand mal. En passant devant le vestiaire, je songe à ma pelisse, mais le monde nous poussait, il aurait fallu attendre et surtout la faire attendre; d'ailleurs vous devinez que je n'avais pas froid ; enfin la dame avait de la zibeline pour deux ; j'escalade le marchepied, et en route.

Je ne vous raconterai pas notre voyage jusqu'à la barrière du Trône, mais vous pouvez croire que je ne perdis pas mon temps. Zémire fut aussi chatte qu'une femme peut l'être sans dire son dernier mot. Ces trois quarts d'heure-là sont marqués parmi les meilleurs de ma vie.

Mais en arrivant à la barrière, elle devint rêveuse; elle me dit qu'elle portait sur elle pour 150,000 francs de diamants, que son cocher était nouveau, qu'elle ne le connaissait pas assez pour en être bien sûr , qu'elle craignait de revenir toute seule, à la merci de cet homme, depuis Vincennes jusqu'à Paris. Enfin elle me proposa délicatement de me déposer sur la route ! Je fus tellement étourdi du coup, que je me laissai débarquer dans la neige. Zémire me serra dans ses bras, me fit promettre qu'elle me verrait le lendemain, et me voilà trottant sur Vincennes dans mon bel habit noir, par un froid de douze degrés.

J'arrivai transi à ma chambre, et je fis une maladie de six mois. Mais je considère cet accident comme un des plus heureux de ma vie, car sans ma pleurésie du bon Dieu je me serais remis à aimer cette drôlesse-là.

Coloîvel Brosse.

Pour copie conforme : ÉDMONB AdOut.

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