‹ La Vie parisienneChapitre 129 sur 662 · MENUS CONSEILS AUX ORATEURS QUI MANQUENT DE FACILITÉ · texte numérisé non relu

MENUS CONSEILS AUX ORATEURS QUI MANQUENT DE FACILITÉ

Fntrée dans la salle des séances. — Ou vous n'avez pas de port ou vous en avez.

Si vous avez du port, de la taille et de la gràvilé, enlrez au bras d'un ami — plus petit que vous, si c'est possible — causez avec animation, tout en marchant. — Peu de gestes, mais qu'ils soient expressifs et accentués, ceux-là seuls se voient de loin. — Vous ne regarderez les tribunes qu'une fois à votre place et avec une lorgnette, si vous en avez une.

Si vous n'avez pas de port, si vous étés de petite taille et avez le visage spirituel mais sans gravité, enlrez eu sautillant, affairé, regardant à droite et à gauche, ayez sous le bras quelques menues paperasses, n'importe lesquelles ; soyez en retard, — montez quatre à quatre les gradins et ébouriffez vos cheveux d'une main nerveuse.

Une fois à votre place, frappez-vous le front et précipitez-vous au bureau: — trouvez un mot à dire à l'oreille du président. S >yez cassant, saccadé, rapide, et l'on dira des tribunes : Ah ! voilà le petit un tel, il n'a pas de gravité, mais c'est du salpêtre.

Si vous êtes de l'opposition, portez moustache, — une simplicité voisine du délabrement dans votre costume ne sera pas déplacée.

Êtes-vous du centre ferme? soyez boulonné, — ayez les yeux fixes et vagues, qu'on suppose toujours dans voire cerveau un feu lent mais incessant, — croisez les bras souvent, — empoignez-vous le menton quelquefois, — une politesse excessive et un peu froide avec tous les partis. — A tout ce qu'on vous dira, faites ow, oui, oui, dans votre cravate. Que ces oui ne. soient qu'un murmure et n'aient en eux-mêmes aucun sens. — Tâchez de dire : oui-dà ' en vérité ! dans le sens de : il y a quelque chose dans ce que vous dites là, j'y repenserai.

Avez-vous un pareil!, un ami, dans les tribunes, et voulez-vous lui faire une politesse en prenant la parole devant lui? Mon dieu c'est bien simple !

Choisissez un moment de rumeur et de confusion ; retenez avec soin le mot qu'a dit votre voisin, et, lorsque la rumeur a presque cessé, recommandez votre âme à Dieu et lancez à pleins poumons le mot retenu.

Ainsi vous ne vous serez pas compromis, et vous aurez fait une politesse à votre invité. Si le sténographe ne reproduit pas votre mol, vous réclamerez le lendemain avec aigreur et on vous fera des excuses. Vous voyez que vous ne risquez rien.

Plus la sonnette du président tinte fort, plus il est utile de parler avec animation; — cela donne de la vie et c'est le seul moyen d'avoir de jolies séances.

Après chaque discours de la gauche, faites oh! avec un geste de doute et d'incrédulité. Mais si le membre de la gauche, et il en est capable, vous dit : Pourquoi le très-honorable etc.. a-t-il Tait ohl — alors faites ah! en écartant les bras en l'air, et en renversant voire tûte en arriére ; vous comprenez ? comme si vous disiez : Alors si on ne peut plus faire ohl la place n'est plus lenable ! c'est trop fort 1 c'est absurde ! —11 s'ensuivra nécessairement une légère rumeur qui vous sauvera et vous évitera de répondre. — Voyez, comme avec un

peu d'adresse on peut s'amuser en société, sans danger et Être reproduit au Moniteur.

L'interruption étant d'un usage journalier et étant à la portée de tout le monde, je crois utile de m'arrûler un moment sur cette intéressante question.

Voici une petite liste d'interruptions usuelles, éprouvées par l'expérience et qui fourniront en toute occasion un mot toujours heureux, quelquefois brillant, jamais ridicule.

On n'entendpas ! ] Un peu usées et pas très-bril-

Très bien,très-bien,oh\ très-bien' ) lilntes ; quoi qu'il en soit, les A . , ' personnes simples peuvent en-

C0UP iu ■ j core s'en servir.

Laelôturc. — Excellent pour les personnes qui dînent à six heures précises. Ça va sans dire, c'est de fondalion.

Ah, vous allez trop loin! — Interruption douce, ne s'emploie que dans le commencement de la séance.

Non pas, non ; as, permettez, non pas! — Difficile à dire. 11 faut du feu, de l'œil, du geste. — L'étudier avant de l'employer.

J'en appelle à ces Messicarsl — Cette phrase se lance avec indignation et un mouvement du bras droit en l'air. — Se soulever en môme temps de son banc, mais se rasseoir aussitôt si on ne sait pas bien ce dont il s'agit.

Nous avons aussi l'interruption dile carillon ou par ricochet. Elle est facile, mais il faut avoir dans la chambre un ami sûr. Je cite un exemple entre mille :

— L'ami sûr. — On n'entend pas.

— Vous. — Qu'est-ce gui s'en plaint?

— L'ami sûr — (A l'orateur.) Montez plus haut.

— Vous. — 77 est enrnumé ! (Hilarité bruyante.)

Comprenez-vous ? Cela égayé tout le monde etvous êtes cité au Moniteur; mais il faut avoir un ami dévoué! Quand on n'est pas sûr de soi, il vaut mieux répéter à domicile avant de se risquer.

Mais taisez-vous donc, mais taisez-vous donc ' — Quelle que soit votre envie, ne vous servez jamais de cette interruption. Jamais, — c'est entendu.

Je proteste énergiquement ! — Assez dangereux à dire parce que l'on pourrait bien vous demander pourquoi. — Profitez d'un moment où l'on fuit du bruit et pour plus de sûreté descendez le dire tout près du sténographe.

Oui, oui, comme en 48 ! (Avec un air narquois.) — Vingt-cinq foi sur vingt-six, vous obliendrez un joli bruil. — Cela llat'e toujours un orateur, n'est-ce pas ?

Ne dites jamais c'iocal en parlant de la salle des séances. Dites : ce te enceinte ; largsment, amplement, en respirant à pleins poumons.

Ne diles jamais non plus : nous autres. Dites : Les fils de nos pères!

Si vous n'avez jamais parlé, lâchez que l'envie ne vous en vienne pas; mais si par hasard ce désir naissait en vous, exercez-vous aux interruptions pendant quinze bons jours au moins. Après du temps, lorsque U reproduction de vos paroles vous aura donné une noble ardeur, rédigez avec soin et apprenez par cœur la phrase que vous avez dessein de prononcer. — Contentez-vous d'abord d'une phrase. — Si vous n'èles pas sûr de votre mémoire, vous pourrez au besoin l'écrire dans le creux de voire main. En attendant, tâchez de vousla mellrc dans la tête, faites-vous la demander à brûle-pourpoint au milieu du repas par madame ou en descendant è la cave par votre domestique.

Il serait bon que votre phrase eût trait au procès-verbal, car au commencement de la séance on fait moins d'attention à ce qui se dit.

Le moment venu, levez-vous. Laissez vos deux mains errer sur le bureau. Si vous avez un lorgnon, il vous fournira un geste tout naturel; ayez un lorgnon si c'est possible.Vous pouvez aussi avoir dans la main droite votre mouchoir; il vous permettra de vous moucher, ce qui est une grande ressource.

N'allez point vous intimider lorsque to::sles yeux seront fixés sur vous. Si votre gosier se sèche, pienez votre temps. N'allez pas bredouiller et accumuler les paroles l'une sur l'autre pour avoir plutôt fini.

Si insignifiante que soit votre phrase, imaginez que le sort de la France en dépend absolument, et, entre chaque mot. imposez-vous comme loi de dire tout bas : Je suis un grand député. Cette louable habitude, très-usitée d'ailleurs, donnera à votre débit du calme, du large, du pompeux.

Ne riez à aucun prix. — Si vous avez envie d'éternuer, pincez-vous fortement et imaginez vous que votre femme vous trompe. — C'est souverain. Cela coupe l'éternuement comme avec un couteau.

Si votre voisin dort, ne le réveillez pas. — Il dirait parlout que vous êtes de l'opposition.

N'interrompez jamais seul un orateur d'importance, car il pourrait vous demander l'explication de votre pensée et vous seriez obligé de répondre : Je ne l ai pas fait exprès. — Ce qui est déjà arrivé.

Moins vous avez d'idées et plus vous devez chercher la perfection et la gravité de la forme. — Tout est dans la forme. — On peut tout dire et même ne rien dire du tout si l'on sait enfiler les mots avec art.

Suivez bien ce petit exemple :

s Oui, Messieurs, c'est dans la perfectibilité progressive, incontestable, — répéter les adjectifs — ... je le répète, incont stable des moyens gouvernementaux que réside la difficulté, car, — faites croire qu'il y a un lien dans vos idées, car est très-bien — car, Messieurs, le grand sentiment naii.nal est le principe, je le dis hardiment, est le principe mébranl.ble sur lequel doivent reposer les bases fondamentales et essentielles d'une gouvernemental, — lâchez gouvernementalité, ça ne fait rien

d'une gouvernementalité incessamment progressiste.

Mais, je vous le demande ! — Vous auriez dû vous arrêter, qu'est-ce que vous allez demander ? Voyons, toussez deux ou trois fois, pour vous donner du temps. Vous ne trouvez rien ? Mouchez-vous et répétez voire phrase. — Je vous le demande. Messieurs les députés. — Ça continue à ne pas venir? — Allongez la sauce. — Messieurs les députés, vous qui siégez dans cette enceinte, vous, qui tenez de la confiance de vos concitoyens le vlus n'vbl: mandat qui... — Allez toujours, vous en sortirez, mais vous auriez dû vous arrêter tout ù l'heure.— Qui... je le répète, qui... — Ah voilà ! il y a des moments où on demande la perche. — Tournez encore et ajoutez d'une voix éteinte : — Pardon, Messieurs, mes farces me irah ssent; mais encore un coup. — Frappez sur le bureau en tenant votre mouchoir à la main. — Emore un coup, je vous le demande, ed-il un seul d'entre vous qui ose m', contredire^ (Vive sensation.)

Asseyez-vous épuisé et toussez dans votre mouchoir pendant quelques instants encore. Je vous disais bien que vous en sortiriez.

(Sera continué.)

CHOSES ET AUTRES

du vr.Ai COURAGE chez LES GRANDS. — On lit dans un grand journal :

« LL. AA. II. le prince Napoléon et la princesse Clotilde ont honoré

» de leur présence la représentation d'hier de Fausline. LL. AA. II.

Page 1