‹ La Vie parisienneChapitre 133 sur 662 · LA VIE · texte numérisé non relu

LA VIE

très-simple où rien ne sentait le charlatanisme ordinaire des écrivains. Deux beaux portraits dé Mireveld, un magnifique bahut de Florence, et une petite table de marqueterie couverte de papier raturé comme une partition de musique. C'est donc là qu'il travaille! mais se pcut-il qu'un génie si nerveux et si rapide, écrive si péniblement? 11 n'y a pas sur ce bureau une feuille de papier qui n'ait pris une demi-journée de sa vie. Et que de feuilles jetées au rebut dans ce panier! On ferait la fortune de dix auteurs avec ces rognures de chefs-d'œuvre, ces miettes d'une illustre table !

Comme il n'arrivait pas, je m'aperçus que toutes les portes de l'appartement étaient ouvertes, et je risquai un coup-d'œil dans la salle à manger. C'est soigné, confortable et sans prétention, comme chez un bourgeois intelligent et riche. Le meuble est de bon goût, rien de plus. Tout le luxe est dans les tableaux. Il possède un bel Hobbéma et un célèbre tableau de Delacroix : le Tasse chez les fous. Il a l'Ève de Clésinger et la Léda de Riesener, et beaucoup d'autres peintures modernes, mais j'avais si peu ma tète ce jour-là, que je ne saurais plus remettre mes souvenirs en ordre. Je me rappelle un magnifique portrait de femme par Rigault. Celle-là, je suis sûre qu'il ne l'a pas aimée ! Je revois aussi son portrait, à lui, par Boulanger, et son buste en marbre, par Clésinger, et le buste de son père, par je ne sais qui. Il y a dans la chambre à coucher quelques jolis dessins du dix-huitième siècle; une magnifique peau d'ours noir, et un lit à baldaquin, couvert d'une admirable broderie chinoise. Le cabinet de toilette, aussi vaste et aussi élégant que le mien, est orné de quelques portraits trop modernes et trop charmants au gré de mon cœur, et de quatre aquarelles lavées par le roi de Hollande en personne; sujets tirés des Mousquetaires.

Voilà tout ce que j'ai pu voir en un demi-quart d'heure; j'étais pressée, j'étais émue, et j'avais peur! Je revins en toute hâte au cabinet où la servante m'avait laissée. Il était temps! La porte s'ouvrit.

Il entra en jetant son chapeau de paille, et s'excusa poliment de m'avoir fait attendre. Sa voix est un peu brusque, un' peu brève, un peu incisive, et malgré tout cela sympathique au dernier point. Je ne me rappelle pas ce qu'il me dit, ni ce que je trouvai à lui répondre. Mon âme était suspendue à ses yeux inquisiteurs et à sa jolie bouche, terrible de malice. Quant à lui, il semblait parfaitement à l'aise; comme un homme à qui les hasards de la vie ne sauraient rien apporter de nouveau.

Après un entretien d'une demi-heure; il s'était si bien emparé de moi qu'il feuilletait mon cœur comme un livre, analysait mes sentiments, écoutant ou devinant toute l'histoire de ma vie, m'expliquant moi-même à moi-même. Il se promenait au milieu de mes pensées comme un propriétaire dans son jardin, et j'avoue enloute franchise que dans mon âme il était chez lui.

Quant à moi, j'éprouvais un bonheur inexprimable à me sentir dominée et pour ainsi dire moralement possédée par un homme à la fois si charmant et si fort. Il n'avait plus qu'une chiquenaude à donner pour jeter à bas l'édifice inébranlable de mes principes; il le savait; il ne le voulut pas. «Vous êtes une honnête petite femme, me dit-il, et je vois, à des signes certains, que vous resterez toujours honnête. Ce n'est pas pour votre mari, qui vous mérite assez peu ; ce n'est pas pour votre satisfaction personnelle, car le plaisir est plus amusant que la vertu, quoi qu'on en dise. C'est pour vos deux enfants, qui expieraient un jour, d'une manière ou d'une autre, les récréations que vous pourriez prendre aujourd'hui. Je sais bien que vous aurez à lutter pendant cinq à six ans,

jolie comme vous l'êtes, et dans l'âge le plus exposé de la vie; mais s'il vous faut un peu d'appui, je serai là; usez de moi comme d'un ami. »

Huit jours après, il trouva le moyen de se faire présenter à la maison, gagna la confiance de mon mari, le cœur de mes enfants et la sympathie de tout notre monde. Nous l'aimons tous , et je crois, Dieu me pardonne ! que nous nous aimons mieux entre nous, depuis qu'il est un peu des nôtres. Je suis hors de danger, et savez-vous pourquoi? Parce qu'on dérogerait en devenant la maîtresse d'un autre quand on la gloire et le bonheur de pouvoir se dire

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