‹ La Vie parisienneChapitre 134 sur 662 · ENCORE L'AMI DES FEMMES · texte numérisé non relu

ENCORE L'AMI DES FEMMES

Ne vous y trompez pas; il est aussi l'ami de beaucoup d'hommes. J'ai l'honneur d'être do ceux qu'il aime et qui ont éprouvé en cent occasions sa généreuse et solide amitié. Je l'ai connu triste ou gai, tout rayonnant de 1 éclat des succès les plus légitimes, ou voilé par des doutes et des tristesses qui auraient pu éteindre une ilme moins vivace. Jamais je ne l'ai vu assez ivre de gloire pour marcher sur le corps de ceux qui ne le valaient pas; jamais les chagrins les plus amers ne l'ont aigri au point de le rendre insensible à la douleur des: autres. 11 est bon... comme son père. J'employerais une expression plus énergique si j'en savais une, mais il n'y en a pas en français.

Les envieux, qui ne savent où le mordre, ont imaginé d'en faiieun égoïste, un sceptique, un cœur sec. On a retourné, à son détriment, le vieux proverbe qui disait : « A père avare, fils prodigue. » C'est par ces inventions que le public idolâtre fait payer à quelques esprits d'élite leur éclatante supériorité. Le soleil est bien heureux, ma foi t d'être té avec des taches. Si les astronomes ne lui en avaient pas trouvé, les Parisiens lui en auraient fait.

J ai vu toutes ses premières représentations, sauf la Dame aux Camélics, qui baptisa sa gloire naissante dans les larmes de tout un peuple. 11 m'a toujours semblé (c'est peut-être une erreur) que la foule réunie à ces solennités n'était pas le public banal, indifférent ou même hostile qu'on retrouve à toutes les premières. Sur les quatorze ou quinze cents personnes qui se serrent autour de lui dans la salle du Gymnase, il y a, pour le moins, une centaine de vrais amis. La maison de Socrafe ne serait jamais assez grande pour les loger tous. Je ne parle pas des simples admirateurs, de ceux qui aiment à voir un lambeau de vérité sociale, enlevé à l'emporte-pièce et exposé tout cru derrière la rampe. Ceux-là sont plus nombreux ; ils se comptent par mille ; ils affluent cent cinquante jours de suite chez notre honorable et intelligent Montigny. Il y a tout un parti dans la bourgeoisie éclairée qui préfère aux âprelés dramatiques de Rarrièrc, au comique étincelant d'Augier, de Labiche et de Thiboust, un genre peut-être moins émouvant ou moins gai, mais plus observé, plus fouillé, plus travaillé, plus savant, plus anatomique, moins convenu, moins cuisiné, plus foncièrement vrai. Mais dans la foule de ces croyants, mon cœur devine les fanatiques. Je crois même qu'ils se reconnaissent entre eux, sans avoir été présentés les uns aux autres, lis se sentent unis par une sorte de franc-maçonnerie dont le mot de passe est lui. A certains moments de la pièce, à certains traits, on les voit tous tressaillir ensemble, comme s'ils étaient liés par une chaîne électrique dont l'auteur tiendrait les deux bouts.

Mais si l'on avait d'assez bons yeux pour sonder la profondeur des baignoires, on y verrait fermenter tout un monde de sympathies discrètes, inavouées; et d'autant plus ardentes qu'elle se replient et se concentrent forcément. On distinguerait çà et là une petite main crispée contre le velours qui borde la loge, un petit gant déchiré par un geste nerveux, un éventail brisé, ou même, pourquoi pas? une grosse larme. Une larme authentique, comme celle de M"e Hackendorf.

Je ne sais sur ce sujet que ce que j'ai deviné moi-mêmp, car l'auteur de tant de chefs-d'œuvre et le héros de tant d'amertumes est discret comme un confesseur. Mais quand je songe qu'il a mis le pied dans tous les mondes (sans compter le demi-monde), et que les femmes de tout pays volent à la gloire comme les alouettes au miroir; quand je me dis que les modèles les plus aristocratiques vont poser tous les jours, et sans se compromettre, chez des artistes moins grands que lui, il me semble qu'il a étudié la vie moderne sur le vif, et que ses modèles l'adorent; que Diane de Lys, la baronne d'Ange, Mme de Simerose, Mme de Santis, et vingt autres jeunes femmes se sont fait inscrire à la location six mois d'avance pour voir la pièce de leur ami. Et pour peu qu'une main (luette et pâle ait l'air de jouer dans l'ombre avec un bouquet de camélias blancs, je m'imagine que Marguerite Gautier a obtenu de son geôlier funèbre une permission de minuit pour applaudir silencieusement le poète qui l'a faite immortelle.

L'ami des femmes pourrait dire, en altérant un peu le mot d'un de ses maîtres : « Je suis homme, et rien de féminin ne m'est étranger, s Personne n'a pénétré plus avant que lui dans les petits cœurs impénétrables. Les femmes le savent bien; elles le remercient de s'être tant occupé d'elles; elles entraînent la foule au théâtre lorsqu'on donne une pièce de lui. Je ne sais pas ce qu'elles ont fait pour son bonheur; je crois qu'elles travaillent toutes à son succès et à sa gloire.

11 a fait un pact avec elles; ni avec celle ci, ni avec celle-là, mais avec toutes : c'est avec le féminin tout entier qu'il a traité de puissance à puissance. Le public ignorant s'imagine parfois que le vent tourne à la guerre. Un mot amer, une tirade un peu dure, un joli coup de fouet bien sanglé dans les bottines de salin blanc et les bas de soie rose vous font croire que tout est rompu.» C'est un sceptique dit -on dans la foule; un homme désiibusc; il ne croit plus à rien depuis quarante-huit heures;ces coquines de femmes lui auront fait trop de mal; il va les corriger d'importance ! »

Qu'elles lui aient fait du mal, ainsi qu'à vous, monsieur, et à moi, et à bien d'autres, c'est ce que je ne conteste point. Mais ne croyez pas pour si peu qu'il soit près de rompre avec elles. 11 ne les a jamais tant aimées, sachez-le bien;il n ajamais cru plus fermement à leurs sourires; jamais il n'a été plus dévoué, plus naïf el plus enfant, cet homme fort! Gardez-vous de confondre une querelle d'amoureux avec une déclaration de guerre!

Lorsqu'Olivier de Jalin (railait si cavalièrement la baronne d'Ange, vous avez peut-être supposé qu'il n'avait plus d'illusions sur elle : erreurlil l'adorait. Quand M. de Ryons, cet autre désabusé (ou plutôt le même) enveloppe le sexe entier dans son magnifique dédain, ne croyez pas qu'il soit sincère! Un coup d'œil va le iendre amoureux de Mmede Simerose. 11 se croira d'abord supérieurs elle, ce grand enfant; il lui tendra un piège impertinent où Balbine elle-même ne se laisserait pas prendre; mais c'est lui qui est pris, enla-é, lié pieds et poings. Voilà ce qui tantôt lui donnera la force de refuser la belle H ickendorf et ses deux millions. Il serait moins exclusif et peut-être moins désintéressé, s'il n'était pas follement amoureux. Il y a deux hommes en lui, un qui se croit très-fort, et un qui se montre très-faible. Après avoir raillé les niaiseries filiales du petit M. de Chanlrin, il se trouble comme un baby au souvenir de sa mère. Tout à l'heure, il se vantait de mettre à mal la vertu de Mme de Simerose; dès qu'il la sait honnête pour tout de bon, il la protège instinctivement contre lui même. Il lui fait de la morale, ce sceptique! Il la ramène à son mari, ce séducteur! 11 a toutes les délicatesses, toutes les générosités, tous les héroïsmes de l'amour le plus chevaleresque et le plus désintéressé. Encore un peu, il tuerait M. de Montigu pour ravoir le petit billet et assurer le repos de sa dame, qui ne serajamais à lu\ Ami lecteur, comprends-tu ce caractère? Pas trop; j'en suis fâché. Mais ta femme le comprend. Les femmes ne sont pas superficielles comme nous; elles ne jugent pas l'arbre sur son écorce ni l'homme sur ses paroles. A travers le discours le plus indifférent ou même le plus dur, elles devinent la loyauté, le dévouaient, la noble folie

d'une âme ardente. 11 aurait beau les battre comme plâtre, elles lui crieraient' au milieu des sanglots et des larmes : Ami, tu nous fais mal !

J'ai presque vu le moment où les hommes de l'orchestre allaient se soulever en masse contre lui, faute de le comprendre. 11 avait fait Mme de Simerose si honnête, si touchante, si parfaitement digne de respect et d'amour que cent cinquante champions improvisés allaient prendre fait et cause pour elle. On ne lui permettait plus de la toucher du bout du doigt; à peine souffrait-on qu'il lui adressât la parole. Le ton dont il parlait à cette aimable femme, (sa créature après tout) scandalisait jusqu'aux rustres du paradis, ceux qui battent leur femme en rentrant pour se chauffer les mains et ménager le charbon de terre. Mais elle ne se fâchait pas, elle! car elle se sentait adorée. Et les belles spectatrices des premières loges comme les petites recluses des baignoires sombres, lui pardonnaient aussi dans le fond de leurs âmes. Elles savaient fort bien que ces brutalités apparentes n'étaient que l'expression trop fougueuse d'une passion vraie. Elles n'ont pas permis que le plus grand de nos écrivains dramatiques fût frappé dans son œuvre la plus virile, la plus mûre, la plus complète, celle où il avait entassé en deux ans d'efforts héroïques, les meilleurs fruits de son génie. Elles ont pris sous leur protection celte comédie nouvelle, étrange, imprévue, dont l'amertume généreuse avait presque scandalisé le goût de leurs maris. Après cette bouillie au lait sucré qui s'appelle Montjoie, le vin de Chambcrlin devait paraître un peu trop fort

Les femmes ont sauvé le poète qui les comprend et qui les aime. Hunah pour elles et pour lui!

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