‹ La Vie parisienneChapitre 14 sur 662 · CE QUI SE DIT DANS LE SALON A PROPOS DE THEATRE · texte numérisé non relu

CE QUI SE DIT DANS LE SALON A PROPOS DE THEATRE

Il n'en est pas moins vrai que le chef-d'œuvre de l'année reste le Mis de Giboyer.

La majorité. — Horreur!

Un banquier. — Une diatribe contre ce qui est, ce qui a pour soi la prescription, le temps, la durée.

Un sceptique. — Et c'est précisément à cause de cela! Que voulez-vous qu'on attaque ? ce qui n'est pas ? Qui voulezvous qui meure ? ce qui vient au monde ? C'est précisément parce que ce qui est a assez duré qu'il est temps qu'il ty^- fasse place à ce qui n'est pas. Le vieillard centenaire invoque aussi la prescription !

Un ancien rafpjneuii. — Et qu'est-ce que cela prouve ?

Le sceptique. — Cela ne prouve rien, c'est pour cela qne c'est fort.

Qu'a prouvé Beaumarchais ? qu'a prouvé Voltaire rien du tout.

Tous . — Oh ! oh !

Le sceptique. — Eh bien! Messieurs, je vous rappellerai cette soirée dans cinquante ans. Les Effrontés et le Fils de Giboyer seront le testament scénique du dix-neuvième siècle, comme le Barbier et le Mariage de Figaro ont été le testament du dix-huitième.

Un député. — Au reste, la conclusion est morale : le fils du coquin épouse la fille de l'imbécile.

Le sceptique. — Bah!

je vois dans votre jeu :

vous ne marieriez pas votre fille à votre secrétaire . Vous avez tort :

il sera ministre un jour — comme Maximilieu.

Un comte.— Un chef- Le Fils do Giboyer.

d'oeuvre a toujours raison. Nous n'avons qu'à répondre par un autre : il ne serait pas sans intérêt d'assister à un de ces grands combats à coups de génie qui rappelât le duel de Roland et d'Olivier. Mais où trouver notre preux ?

Le sceptique. — Il y a de pur le monde un biographe piqué, en disponibilité, làchez-le dans une comédie.

Le comte. — Outre qu'il n'a jamais rien fait qui valût quelque chose, c'est un homme fini, — personne ne répondrait, n'écouterait même.

Le député. — Bah ! vous l'avez piesque la réponse : la Famille de Penarvan !

Lu Maison de penarvan

Le sceptique. — La C louer ie de Penarvan ou la Famille des Genêts ! Ce pauvre Sandeau entortillé dans les broussailles de l'aristocratie, mais il tombe sur le nez.

Un vieux colonel. — J'aime mieux les Ganaches.

Le sceptique. — Parbleu ! vous n'êtes pas dégoûté, vous, colonel.

Le colonel. — Et pourquoi '.'

Le sceptique. — Parce que M. Sardou n'a pas osé compléter sa collection. Entre nous, colonel, il en manque une belle là dedans.

Le colonel. — Oui, je vous entends, la Culotte de peau; eh bien! je ne l'en eusse aimé que davantage.

Une vieille marquise. — Oh! colonel, et lu jeune fille. Est ce assez le dynamo - . mètre des sentiments d'aujourd'hui. ■j^Jzïïsous autres nous nous enflammions pour un grand nom, un héros, un artiste, un poète, un brigand 1 Nos filles rêvent des petits messieurs allongés sur un graphomètre, et notamment les maisons qu'ils exproprieront pour le compte de leurs patrons; la mode est à l'ingénieur. — Proh pudori des commis !

Un monsieur portement décoré. — Commis, madame, vous appelez commis les chefs de ces grandes compagnies qui font la gloire de notre époque.

La marquise. — Eh oui! et c'est là la punition de votre époque ; c'est qu'avec vos grands fiefs dégénérés, vous êtes justiciables des vilains, vous n'êtes que le salarié de mon cocher s'il a deux actions dans votre puissance, — et il en a, j'en réponds. — Oh! nos filles ! ! Laissons reposer vos Ganaches et parlez-moi à' Un Homme de rien.

L'ancien raffineuii. — C'est de M. Aylic Langlé, un homme trèsfort en stratégie; je lis ses articles sur la guerre d'Amérique. Mais je ne suis pas d'avis de laisser représenter ces histoires-là; ça met l'eau à la bouche des gens d'en bas : ils se croient tous appelés.. .

Le sceptique. — A mangerdu sucre ?... et pourquoi pas î Et si l'auteur avait caressé un idéal à lui, pourquoi restreindre le droit d'ambition au poivre, à la canelle, au chocolat'.'

Un capitaine d'état-major. — Bah! tout cela déclamation I Je préfère le Bossu, pif, paf, cling, clang, coups d'épée, de pistolet, de l'action, de l'intrigue, du dramatique, du comique et n'était Passepoil, ce charmant Passepoil dont l'acteur a dénaturé le caractère, je serais allô jusqu'aux trépignements.

Un peintre . — Si voulez du dramatique, parlez de Macbeth'.

Le sceptique. — Bah! Comprend-on seulement! Et puis Taillade là dedans était écrasé... ; — un seul homme pouvait jouer cela, — Bouvière .

La marquise. — Un chat sur une poêle à marrons !

Le sceptique. — Peut-être ! mais aussi parfois la poêle est tellement chaude que le chat s'élève à la hauteur du tigre et il est sublime : — Bouvière n'a pas de talent, il a du génie.

Tous. - Oh ! oh!

Le sceptique. — A ses heures, je l'ai dit, je ne m'en dédis pas !

Le colonel. — Viva Mouravvief !

Le comte . — Lequel ? Celui de Varsovie. — Vous passez à l'ennemi.

Le colonel. — La Giselle, la Diavoline !

Un Mexicain —J'aime mieux

Peau-d'Ane.

Pemird'Arie : — les jambes ont plus de corps.

Le sceptique. — Voici l'appréciation la plus saine de la soirée. — Pcau-d'Ane, c'est le théâtre de l'avenir.

Laissez-les moi les Fous qui n'empêchent personne de Loire de l'absinthe, Monljoie !...

Le Banquier. — Auquel je ne négocierais pas une traite à soixante jours et qui me fait l'effet de ce penseur qui pensait qu'il était bien drôle qu'il ne pensât pas .

Le sceptique. — Jean Baudry, pauvre diable affecté d'un ramollissement de cerveau qui dépasse la frontière de la grandeur d'âme pour tomber dans l'imbécilité ; une pièce qui fait de l'amour le sentiment le plus plat, le plus sot. le plus infâme : comédies de mœurs, de fantaisies, et au petit pied, â l'usage de tous les instincts, de toutes les faiblesses, de toutes les bourses, — vous disparaîtrez bientôt. Le drame vous survivra un peu pour faire frissonner la plèbe qui a besoin d'émotions physiques.

Quelqu'un. — Et la liberté des théâtres ?

Le sceptique. — C'est précisément ce qui précipitera la chute ! Qu'on m'apporte un trépied, une robe blanche; le dieu m'agite, me tourmente, m'inspire, je vais parler, je parle :

Paris disparaîtra par l'invasion... une invasion de Barbares, et elle commence déjà; regardez notre cher, notre très-cher allié le Mexicain monarchiste, - -ce sera une ville de transit, où les Chinois, les

Américains, les Anglais, les Portugais, les Russes de passage remplaceront les indigènes ; il y aura un théâtre qui jouera éternellement Pcau-d'Ane , un autre le Pied de Mouton , un troisième, les Pilules, etc., etc.. et toujours Peau-d'Ane , et toujours le Pied de Mouton, et toujours les Pilules, et toujours etc.

La liberté des théâtres produira les caboulols dramatiques où tous ces braves gens viendront admirer des jambes, des épaules, etc., etc.

Il y aura un Conservatoire où des générations d'hommes viendront apprécier le rôle do Lassarille, du prince Couci-Couci, et des Ferville prendront leur retraite après avoir joué ces rôles pendant quatrevingts ans sans interruption, alors. {Minuit sonne.) Une voix dans la rue :

Ah ! zut ! alors! si Nadar est malade! Le sceptique. — 1864. Etbravo, il commence bien! Risquez donc de vous casser les jambes pour des gens qui se moquent de vous. O mon peuple français, si tu es le plus spirituel de la terre, que sont donc les autres, grands dieux!

Edouard Siebegker.

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