‹ La Vie parisienneChapitre 140 sur 662 · LE MONSIEUR QUI AIME LA PEINTURE · texte numérisé non relu

LE MONSIEUR QUI AIME LA PEINTURE

La scène se passe dans un atelier de peinture

le monsieur, ouvrant la porte. — Je ne vous dérange pas ? — Travailleur! — il fait un temps superbe — chez-vous, la palette à la main. C'est une passion. Un dimanche ! je sais bien que le moment approche, vous êtes dans le coup de feu ! eh, eh, eh !

l'autiste. — Entrez donc, je vous en prie; prenez garde au pas.

LE MONSIEUR, manquant de tomber. — Dangereux, ce pas!

l'artiste. — Vous ne vous êtes pas fait de mal? je suis désolé vraiment, asseyez-vous donc.

le monsieur. — Je vais d'abord enlever mon pardessus. ( il apparaît en habit noir et en cravate blanche.)— Il enlève ses gants, les reunit ensemble et les loge dans la poche de son paletot, dont il retire une paire de lunettes. — J'ai apporté des lunettes, j'ai une si mauvaise vue! vous avez un bel atelier, (Il regarde pardessus ses lunettes) oui, très-bien, (d'un air grave et entendu) avez-vous un beau jour!

l'artiste. — Oui, très-beau, — asseyez-vous donc.

le monsieur. — Non, laissez-moi regarder, voilà votre tableau — tout encadré ; il n'est pas encore fini, (il approche son visage si près de la toile, que son nez semble la toucher, et inspecte ainsi toutes les parties du tableau) Du coloris... du coloris et même assez de dessin. Et... quel est le sujet"?

l'artiste. — Mais vous voyez, une scène de l'Inquisition.

le monsieur. — En Espagne; ah! oui-dà. Qu'est-ce que c'est que celui-là qui fait cette grimace?

l'artiste. — C'est un personnage quelconque.

le monsieur. ■ — J'entends, c'est d'imagination, ça n'est pas historique; oui, vous ne travaillez pas dans le genre historique, vous faites seulement le genre. — Moi, dans les tableaux, j'aime ce qui est arrivé, vous savez? Ça ne fait rien, c'est magistral... magislral et rutilant, très-rutilant. Vous êtes sûr d'avoir fini; savez-vous que vous n'avez plus que quinze jours ? Il y a des endroits ternes et d'autres brillants en se mettant par-là, on ne les voit pas.

l'artiste. — Ces parties ternes sont embues.

le monsieur, ajustant ses lunettes. — Oui! oui — ah, vraiment. Ce qui me plaît dans votre faire, c'est l'absence de ficelles.

l'artiste. — Comment! quelles ficelles ?

LE MONSIEUR, fermant un œil d'un air malin. — Vous m'entendez bien...! Et ma foi, dans ce temps-ci, c'est rare l'absence de ficelles. ( H s'asseoit avec quelqu'atfectation sur un tabouret, au lieu de prendre un fauteuil, et empoigne sa jambe de ses deux mains.) Qu'est-ce que vous pensez de Delacroix? (D'un air confidentiel) il n'avait pas de dessin, n'est-ce pas ?

l'artiste. — Mais je vous demande pardon, il avait le sien.

le monsieur. — Sans doute. — J'ai été à sa vente. Il y avait des choses touchées, vraiment touchées. Pour le coloris, c'est un Dieu. (Tout cela est dit d'une voix calme, convaincue, posée et avec un sérieux imperturbable.) Malheureusement il ne finissait pas. S'il avait pu finir!... ah. voilà; mais il ne finissait pas! un de nos associés a acheté, à la vente, un petit dessin de lui; il l'a payé ma foi 12,000 fr. C'est très-bien comme pensée.

l'artiste. — Qu'est-ce que cela représente?

le monsieur — Je ne saurais trop vous dire, c'est une espèce d'arbre... il y a beaucoup de sentiment ; mais c'est un peu confus, on ne sait pas au juste ce que cela représente. Ah, si cet homme-là

avait pu finir! Mais les peintres qui finissentleplus, n'arrivent jamais à finir autant que la porcelaine, n'est-ce pas?

l'artiste. — Jamais ; c'est ce qu'il y a d'affreux dans la peinture à l'huile. (Se remettant à travailler.) Vous permettez que je continue?

le monsieur. — Je vous en prie, rien ne m'amuse comme de voir peindre (il vient s'asseoir tout près du peintre, et lui parle le nez dans sa palette.) Que préférez-vous, de la couleur ou du dessin?

l'artiste. — Moi? Oh ! ça m'est égal, et vous?

le monsieur. — Moi je suis pour le dessin ! oh! mais carrément. La couleur, voyez- vous, c'est de la ficelle.

l'artiste. — Quelle ficelle?

le monsieur. — Allons, vous comprenez bien ce que je veux dire; la ficelle! Qu'est-ce donc que vous avez dans ce godet? (n touche le sotie du doigt. ) Vous ne craignez pas les huiles? '

l'artiste. — Je ne crains que Dieu.

le monsieur. — Vous plaisantez, Joseph Sylbac craignait beaucoup les huiles. Je serais curieux de savoir si vous avez les mêmes procédés que lui. Employez-vous les carreaux? Il employait les carreaux.

l'artiste. — Chacun . fait comme il veut, ou pour mieux dire comme il peut, vous savez?...

le monsieur. — Je suis peut-être indiscret, en vous demandant quels sont vos procédés? Connaissez-vous Joseph Sylbac?

l'artiste. — Non, je ne me rappelle pas ce nom-là.

le monsieur, (un peu piqué). — C'est pourtant un grand talent. Le portrait de mon fils est do lui, vous savez, dans le salon, un portrait en pied. Il est bien, n'est-ce pas?

l'artiste. — Oui ! oui très-bien.

le monsieur. — Il ne ressemble pas; mais c'est une belle peinture. Eh bien, Sylbac peint avec les rideaux fermés. Peignez-vous avec les rideaux fermés? Il parait que c'est excellent pour le coloris. Je dis qu'il ne ressemble pas, ce portrait; mais il y a un air de famille, (il touche la toile du doigt à plusieurs reprises. ) Pourquoi donc dans certains endroits de votre tableau, voit-on le grain de la toile?

l'artiste. — Parce qu'il y a peu de couleur.

le monsieur. ■ — Vous n'en remettrez pas d'avantage ?

l'artiste. — Je n'en sais rien.

le monsieur. — Oh ! Sylbac n'épargnait pas la couleur, il en mettait des épaisseurs énormes; c'est une manière, est-ce bon? moi je crois que c'est encore une ficelle. Pour la miniature, il préparait à la gomme ; est-ce que vous préparez a la gomme les tableaux à l'huile?

l'artiste. — Non, jamais.

le monsieur. — Ah, vraiment! (il baille) vous craignez que ça craque, ( il chantonne et se lève. ) que ça craque... que ça craque... comme il en faut des petits coups, c'est prodigieux!

l'artiste. Je vous demande pardon ; mais vous Êtes devant mon jour.

le monsieur. — Tiens, vous êtes comme Sylbac, il me disait sans cesse que j'étais devant son jour. Il avait une gaité ! (il lorgne de droite et de gauche et se promène les bras derrière le dos.) C'est de VOUS ces deux femmes qui sont là-haut? c'est fait sur modèle, cela?

l'artiste. — Comment sur modèle? C'est le carton d'un dessus de porte que j'ai fait dans le temps.

le monsieur. — Ah, le carton ! Mais vous ne peignez guère la-dessus, ça doit craquer aussi. Le modèle de la femme de droite est une belle créature; magnifique poitrine! est-ce qu'elle avait cette poitrine-là ?

l'artiste. — Elle en avait une cent fois plus belle encore.

le monsieur. — Mais dites-moi donc, ça devait être admirable. J'aurais voulu voir cela. A.h ça, mais... vous l'avez eu longtemps comme cela devant vous... sans vêtements?.. Elles enlèvent tous leurs vête... ments. — C'est monstrueux ! mais je voudrais voir cela On ne croirait pas vraiment, qu'il y ait des femmes capables... c'est un métier de paresseux d'abord.

L'ARTISTE, (lui arrêtant son bras qui est en l'air). — Ne bougez pas la tête,

un peu en arrière comme ceci, soulevez ces trois doigts et abaissez les deux autres — bien — veuillez maintenant rester un petit quartd'heure et vous me direz ensuite si le métier de modèle est un métier de paresseux.

le monsieur. — Sans bouger, les malheureuses! Mais elles n'ont

aucune espèce de pudeur, ces créatures ?

l'artiste. — Je ne sais si elles en ont ; mais cela m'est indifférent.

le monsieur. — Pauvres créatures, sans bouger! quatre heures, dites-vous?

l'artiste. — La séance est de cinq heures.

Le monsieur se promène, ouvre les albums, soulève les papiers et retourne les toiles qui sont entassées dans un coin de l'atelier.

l'artiste, (avec, impatience). — Oh ! il n'y a rien de curieux par-là, ce sont des esquisses, des ébauches.

le monsieur. — Toujours modeste! ne vous inquiétez pas, j'aime à fouiller. (On entend un craquement. — C'est le verre d'un dessin qui se casse. Le monsieur tousse fortement et fait craquer sa botte, pour dissimuler le bruit du verre cassé. )

l'artiste, (furieux). — Mais monsieur, je vous dis qu'il n'y a rien de curieux à voir par-là. D'ailleurs, si je retourne ces toiles, c'est que je désire qu'elles ne soient point vues.

le monsieur. — Ah, pardon ; très-bien ! c'est que chez Sylbac, je farfouillais partout, j'ai même trouvé dans les coins des choses étourdissantes de coloris. Il ne s'en doutait pas lui-même. Vous avez ma foi raison, me disait-il, c'est réussi. — Mais si cela vous est désagréable... Quand vernissez-vous vos tableaux? le moment approche.

l'artiste. — Plus tard.

le monsieur. — Vous attendez, n'est-ce pas? Vous avez raison. Le vernis fait craquer, c'est comme les huiles. Le portrait de mon fils est terminé depuis dix-huit mois, et il n'est pas encore verni. Il y a des gens qui l'auraient verni immédiatement, pareeque. ça brille d'avantage. Il y a des gens de cette force-là, mon cher 1 Je sais que le vernis fait craquer; mais, dites-moi, on ne vernit pas les grandes pages ?

l'artiste. — Les grandes pages se vernissent par derrière.

le monsieur. — Pas possible ? Ah! pour l'humidité sans doute?

l'artiste. — Oui, pour éviter l'humidité. Pardon vous êtes devant mon jour. (Après un silence) Le dimanche, quand vous n'avez pas d'affaires, vous n'allez pas aux concerts de Pasdeloup ou au Bois ou aux Tuileries; on dit que c'est charmant?

le monsieur. — Non, j'aime mieux visiter mes amis. Je vais chez Sylbac, rien ne vaut pour moi une visite dans un atelier. J'adore les arts, c'est ma manie. (Montrant une toile) C'est d'imagination cela ?

l'artiste. — Oui.

le monsieur. — Où diable allez-vous chercher tout cela? (il baille et regarde à sa montre) Allons, je vous quitte.

l'artiste. — Je ne vous retiens pas, j'ai moi-même à sortir.

le monsieur, tendant la main. — 11 est très-bi*n votre tableau, mais très-bien, ça a du chic, là, sincèrement. Je viendrai vous revoir avant que VOS toiles ne partent. ( En passant devant le manequin, il salue en souriant.) Madame, mes respects. Elle ne se fatigue pas celle-là! ah, ah, ah! Adieu mon cher.

l'artiste. — J'ai l'honneur de vous saluer.

Sténographié par Y.

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