CE QUE COUTE UN COSTUME DE BAL
Bien de si amusant qu'un bal costumé, croit-on généralement parmi les femmes du moins; c'est pour elles une occasion de succès inaccoutumés, la liberté du travestissement se prête davantage aux , allures, elles veulent choisir ce qui leur sied le mieux, s'écarter des règles reçues, et cela sans qu'on ait le droit d'en gloser; c'est beaucoup !
Lechoixdu coslume est une grande question. Les maris, les mères,lesbellesmères surtout, ne permettent pas les excentricités trop prononcées , il s'agit d'accorder toutes ces volontés - là avec la coquetterie; o:i assemble presque un conseil de famille et il s'y déploie plus d'adres. e et de diplomatie que pourbien des traites et desprotocoles La chose une fois décidée, la jeune femme se hâte de monter en voilure et d'aller tout commander afinderendre la réflexion infructueuse.
Onluimontre une gravure, un modèle , dont on paraphrase les élégances.
Il faut tes diamants par boisseaux. — Elle en a; elle empruntera tous ceux de sa famille.
11 faut une certaine broderie de perles au bas de la jupe, c'est le cachet du costume, une seule personne à Paris est capable de l'éxecuter, l'habile faiseur de modes la trouvera, il en répond.
11 faut un voile d'une certaine longueur, juste de la mesure., autrement toute sa grâce est perdue.
Il faut une coiffure faite exprès, on connaît l'ouvrier, on sait ce dont il est capable.
Et madame sera superbe, et le mystère ne sera pas découvert, personne n'aura l'idée de ce travestissement original, qui sera, sans au-
L'ENTIlhE AU 1ÎAL
Les invités sont reçus par les maîtres de la maison en grand costume : Madame en Désir deplare, Monsieur en Envie d'aller se coucher.
cun doute, le succès de la soirée. Si madame veut venir essayer tel jour, elle le pourra.
Madame est ravie. Pourtant elle a bien un petit remord, toutes ces magnificences doivent valoir la rançon d'un banquier. Elle hasarde une question timide :
— Combien cela me coûtera-t-il ?
— Madame, à mille francs près je puis vous le dire.
A cette rép o n s e l'épouvante la prend , que sera-ce donc !
Cependant son mari l'a voulu, il l'ex;gi, elle a résisté de tout son pouvoir, il ne devra pas se plaindre, sa conscience se tranquillise.
En revanche sa tète s'exalte, elle compte d'avance s îs succès , elle se voit, elle se représente son visage , sa tournure , elle entend ce qu'on dira d'elle , elle savoure les louanges qu'elle recevra.lesenviéuscsqu'clleslui attireront ; le travestissement devient d'autant plus sa pensée fixe, qu'il lui
est interdit d'en causer avec personne. Elle a trop de tact pour en fatiguer sa belle-mère, elle craint ses observations. Quant à son mari, elle désirerait surtout qu'il l'oubliât, reut-ôtre s'il savait jusqu'où s'étendent ces additions ferait-il supprimer quelques chiffres, au lieu qu'après il n'y a plus rien à faire qu'à payer, surtout quand on obtient le succèi de la soirée.
Le jour où l'on va essayer, il y a une petite déception, la fameuse broderie n'est pas prête, la coiffure non plus, on ne voit que des à peu rrès. Et puis la roi e est trop courte, tes jambes si vantées ne sont pas à leur avantage, elles paraissent trop minces ; on rallongera 1b jupe, c'est moins leste peut-être, mais cela est indispensable. La
couturière s'y oppose, elle y met de l'humeur; pourtant, comme la cliente insiste, elle obéira.
La belle dame sort des salons avec un peu d'inquiétude, elle a une peur instinctive d'un fiasco, elle en serait à se perdre. Depuis ce moment elle ne néglige aucuns détails, elle s'assure les joyaux empruntés à sa mère, à ses sœurs, elle envoie et elle va deux ou trois fois par jour à l'atelier, tout marche, le grand jour approche, elle recommence
à espérer, et , ,
quand on lui demandequel costume elle aura, elle répond triomphalement :
— Vous verrez !
Enfin l'aurore se lève sur ce samedi tant attendu, elle n'a pas dormi une demi-heure , elle est debout dès l'aube. Les ouvriers ne doivent livrer leurs chefsd'œuvre que le matin. Elle veut travailler avec son coiffeur dès que le bijou extraordinaire aura paru, elle doit assister à l'arrivée de ces merveilles et voir mettre la dernière main à sa parure.
Elle court chez l'arbitre de son sort.
Rien de terminé ; elle attend, on lui laisse enten-
dre qu'elle gûne, elle subit cinq ou six impertinences, afin de ne pas indisposer les maîtres du lieu. On lui promet enfin qu'à six heures tout sera chez elle. C'est bien tard, mais il n'y a pas moyen de faire autrement. La journée s'écoule en préparatifs, tous les gens sont en campagne pour aller chercher ce qui est nécessaire. 11 est impossible de s'occuper d'autre chose dans la maison. A cinq heures, le «ordonnier seul s'est exécuté, les diamanfs promis ne sont point arrivés. A six heures pas de costume. A sept le portier et deux laquais sont en campagne de différents côtés, le chef est allé dans la matinée courir après les bas de soie spéciaux, le dîner est en relard, le mari et la belle-mère grognent à l'anglaise. .
La malheureuse ne s'en inquiète guère, elle est sur des charbons ardents.
A huit heures une leltre arrive. Ce sont les sœurs qui sont désolées, elles ne peuvent prêter leurs diamants, elles vont aussi au bal du ministre, leurs maris exigent qu'elles les portent. Un peu plus tard la mère envoie une petite croix et deux ou trois chatons, il ne lui reste plus que cela.
Vous jugez
- du désespoir 1
C'est un costume manqué. Pourvu que le reste aille bien !
Le coiffeur vient à trois reprises inutilement , à onze heures il n'y a encore ni habits, ni coiffure , en dépit des émissaires envoyés. Enfin un peu avant minuit, la manne paraît, on la découvre , le cœur bat à la jeunefemme, ses femmes, le coiffeur sont là, elle a banni son mari et sa bellemère , sous prétexte de les surprendre, mais en réalité pour se soustraire à leurs rc marques et à leurs plaisanteries.
On ouvre, il n'y a qu'un