‹ La Vie parisienneChapitre 158 sur 662 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Lorsque le soir, placé sous une girandole, Vous regardez le bal déjà près de finir, Avez-vous vu, lecteur, un mari bénévole, En attendant sa femme, et bâiller et gémir.

Le pauvre homme a perdu mille cous sur parole, Quatre heures vont sonner, il voudrait bien dormir; Madame est à danser ; — Madame est un peu folle, Et songe beaucDup moins au sommeil qu'au plaisir.

Il l'appelle, il la somme et de l'œil et du geste, Ou lui voit des fureurs dignes du vieil Oreste, Et les sourcils froncés d'un Jupiter tonnant.

Mais l'orchestre a parlé; la dame passe et preste,

Elle lui jette un mot tout en cotillonnant :

« Qu'avez-vous donc, Monsieur, je vous trouve étonnant! »

UN SALON DE PARIS

Le petiS Lansac était issu d'une famille dont les commencements se perdaient dans les origines du système mystico-lhéocratico-féodal. Ses aïeux avaient marqué dans toutes les croisades. Le petit I.ansac était cadet ; il avait été destiné dés l'enfance aux dignités de l'Église, son aîné devant posséder presque tous les biens de la famille. L'histoire se passe cependant vers 1840; mais en plein dix-neuvième siècle, en plein Code civil, il est possible, dans une famille où tout le monde est d accord, même le dépouillé, d'éluder cette loi si sage qui partage également l'héritage entre les enfants. Ventes simulées donations entre-vifs, testaments, tout devait être mis en œuvre pour constituer un véritable majorât à l'.-îné. Le petit Lansac , dans l'innocence du jeune âge, tout confit en dévotion," pénétré de la grandeur de sa famille aux origines lointaines, avait souscrit d'avance à tout ce que son papa et sa maman voudraient. Mais, hélas! ce fils aîné, espoir de sa respectable famille, mourut. Frappé par ce coup aussi épouvantable qu'inattendu, le petit Lansac se trouva, à vingt et un ans, héritier de deux cent mille livres de rente. Sa mère le rappela auprès d'elle pour le marier.

La marquise de Lansac, veuve depuis peu, avait quarante-cinq ans. C était la fine fleur du faubourg Saint-Germain, bien qu'elle habitât le faubourg Saint- Honoré : blanche , grasse, poignets fins, mains pleines de fossettes. Elle tournait les lettres à la Sévigné ; elle marchait en reine, excellait en dévotion mondaine, faisait et disait tout simplement, avec une aisance gracieuse aussi éloignée du scandale que de la pruderie. Le petit Lansac arriva devant elle avec son petit collet et ses cheveux bien bouclés. 11 se campa sur ses souliers à boucles d'argent et lui baisa la main.

— Vous voilà, Georges, allez vite dans votre chambre, vous y trouverez un habit de ville. Revenez ensuite, je vous attends, nous sortons ensemble.

— Oui, maman.

— Appelez-moi madame.

Lansac reparut bientôt sous son nouveau costume qu'il portait avec une grâce naturelle. Ses joues se détachaient roses comme des pêches sur sa cravate bouffante. L'éclat de ses yeux verts était voilé sous ses longs cils. Son pantalon à la housarde laissait deviner des jambes finement découplées. La marquise jeta sur lui un regard moitié approbateur, moitié ironique :

(i) Nous avons plaisir à mettre ici cet adorable dessin d'Eugène Lami ; on ne saurait trouver à cette nouvelle un meilleur frontispice. Voilà bien les modes de 1840, voilà bien la jolie madame de Lansac, le dédaigneux Bauvron et le petit de Lansac. Et puis, après Stendal, Eugène Lami est le maître dont Fauteur s'est le plus volontiers inspiré.

— Défrisez-vous donc un peu, monsieur mon fils.

Ils montèrent en voiture et se rendirent à la Madeleine, ce temple pseudo-romain que les Parisiens appellentgrec, et dont on a fait une église catholique. On a placé les chapelles dans les petits coins, comme on a pu, et les cloches dans la cave. Comme l'intérieur est tout doré, c'est la plus belle église de Paris et le rendez-vous habituel du beau monde. La marquise se dirigea vers les chaises en velours bleu marquées à ses armes. Avant de s'agenouiller, elle salua une vieille douairière flanquée d'une jeune fille à l'œil noir.

— Tenez, Georges, dit la marquise, voilà M"e de Retz, que vous allez épouser.

Le petit Lansac leva aussitôt son minois éveillé et regarda. Mais bientôt il baissa les yeux devant le coup d'œil aussi modeste qu'assuré que lui lança la belle demoiselle. Ce jeu muet avair suffi : le malheureux l'aimait déjà; et elle, la belle indifférente, chantait intérieurement la chanson du Petit mari.

Mlle de Retz avait dix sept ans, les bras rouges et un peu maigres, les yeux en amandes et fiers et brillants, la chevelure noire et le chignon, tordu, le pied long. Elle n'avait pas d'égale pour monter en carrosse et pour abandonner sa taille flexible et pure au bras noir du valseur. Et sa bouche, qu'en dirons-nous? cette bouche courbée comme l'arc de Diane, cette bouche dont les passions et les douleurs n'ont pas encore assoupli les contours! Mais quel orgueil impossible, quels préjugés logiquement absurdes, quel mélange de désirs et de pudeur divine, de naturel et de prétention, de pruderie et de laisseraller l'éducation mondaine a jetés pêle-mêle dans le cœur d'une pensionnaire !

A la première visite que lui fit le petit Lansac, elle le prit en médiocre estime. Il avait les joues roses, et elle était pour les grands à moustaches. Il tremblait en lui parlant et baissait les yeux, elle aimait les regards indiscretset incisifs. Quand il fut parti, ce fut, pendant tout le jour, une pluie de quolibets avec les petites amies. Elle imitait son air de petit saint, ses phrases fleuries et embrouillées, sa manière embarrassée de saluer et de s'asseoir.

Le soir, ils se revirent au bal ; Mlle de Retz était nonchalemment penchée sur sa chaise, l'éventail à la main, au milieu des petites amies. Quand Lansac s'avança pour l'inviter à danser, il sentit tous ces yeux fixés sur lui, de l'air le plus sournoisement féroce, tous, excepté ceux de M"" de Retz, qui s empressa de ne pas le voir. 11 fit sa demande, elle se retourna brusquement, lui répondit qu'elle éfait invitée et se remit à causer, comme si Lansac lui eût été parfaitement inconnu. Rien ne ressemble plus au manège d'une coquette que la roideur de l'innocence : la différence n'est que dans l'à-propos. Lansac, qui chassait de race, trouva la petite fille fort impertinente ; il n'insista pas et invita la voisine. C'était M"e de Navailles, une blonde au teint anglais, aux yeux d'une douceur ineffable. Elle jalousait cordialement son amie intime et cousine; elle crut déjà lui avoir

enlevé son fiancé. Elle répondit donc oui d'un air aussi langoureux que si elle allait rendre l'àme. Lansac dansa et fut aimable avec la jolie blonde, qui fut plus aimable que lui; en la reconduisant, il salua, sans mot dire, M"" de Retz, puis alla présenter ses devoirs à la douairière qui faisait le whist dans un autre salon, et demanda sa voiture.

La marquise était chez elle, elle aimait la société choisie et non la cohue, aussi n'allait-elle jamais au bal.

— Quoi, Georges, déjà de retour! Que s'est-il passé?

— Madame, il ne s'est rien passé.

— Vous ne l'avez pas fait danser?

— Non, madame.

— Vous n'en finirez pas.

— Je crois que si. Il ne faut pas se prodiguer.

— Déjà des systèmes! dit la marquise en riant.

Lansac la laissa rire, convaincu qu'il tiendrait dès lors le haut du pavé. 11 se trouva, par hasard, qu'il avait deviné juste. A mesure que Lansac se montra plus froid et insouciant, M11" de Retz se montra, elle, plus gracieuse. Elle désirait beaucoup le mariage, elle se mit à désirer ce mariage. 11 se fit donc. En huit jours, le petit Lansac avait pris les dehors d un homme du monde ; les postillons blanc et or mirent des fleurs autour de leurs chapeaux et aux oreilles de leurs chevaux, et maints carrosses se pavanèrent dans la cour grillée de l'Assomption. La mariée fut convenablement émue et le jeune couple se rendit au château de Lansac.

Quand Lansac se trouva en tête-à-tête, au fond de sa bonne berline, avec cette jeune fille qu'il aimait, il perdit toute son indifférence simulée. Oubliant tout rôle appris, il se sentit venir aux lèvres des phrases de romans qu'il n'avait pas lus.

11 se serait cae sé la tête pour aller chercher une fleur désirée. Il prit la main de sa femme et la baisa. La nuit venait, M'"c de Lansac le regarda fixement, reli a sa main, se tourna vers la portière, puis feignit de dormir, puis s'endormit. Lansac leva la glace pour la préserver du froid, le parfum discret de la jolie femme se répandit dans la voiture. Il la regardait dormir, il s'enivrait de doux rêves, il soupirait. Enfin, fatigué de désirs et de soupirs, il s'endormit vers le matin. Quand M",c de Lansac se réveilla au premier chant de l'alouette, elle le vit, les jambes étendues, la joue appliquée contre le drap; il ronflait. Elle le regarda, sourit méchamment , et baissa violemment la glace. Lansac balbutia quelques mots incohérents, au milieu desquels se distinguait le nom de Lucie , se réveilla , bâilla, fit le mouvement de se détirer, puis, se souvenant où il était, il resta tout interdit.

— Postillon, où sommes nous ?

— A la marre de la Bretèche.

Lansac ne vit pas de mare et n'avait que de vagues idées sur ce que pouvait être une bretèche; un silence mortel régna jusqu'au moment où, quatre heures après, la voiture roula dans la cour du château.

Dans le collège clérical où il avait été élevé, le petit Lansac avait connu le grand Bauvron, issu comme lui d'une famille sans issue dans le passé, comme lui cadet et comme lui destiné à la prêtrise. Us étaient, devenus amis en vertu de la grande loi des contrastes. L'un était petit et l'autre grand; Lansac était poli, innocent, studieux, docile ; Bauvron était insolent, précoce, paresseux, et faisait le coup de poing avec les maîtres d'étude. Lansac rangeait ses livres, propres et sans une corne, dans son pupitre modèle ; Bauvron faisait du chocolat dans le sien à la flamme de ses dictionnaires. Tandis que Lansac s'était pénétré des principes des bons pères, Bauvron s'était révolté contre eux. C'était le point dislinctif de son caractère de saisir le contre-pied de tout ce qu'on lui enseignait. Quand on lui parlait avec componction et gravité, il était persuadé qu'on jouait la comédie et qu'on voulait se moquer de lui. 11 avait trouvé au fond du parc, en passant par-dessus trois grilles à embrocher un chat, un petit vieux mur lézardé qu'il enjambait en se cramponant. A dix heures du soir, il commençait ses expéditions. 11 mettait son bonnet de coton sur son traversin fourré entre ses deux draps, donnait à ce traversin l'apparence d'un adolescent profondément endormi, et descendait dans la cour ses souliers à la main. Une fois dans la rue, il allait lire le journal au café et faire mille autres fredaines. Or, un beau matin, au retour d'une de ces expéditions, Bauvron, à cheval sur son mur, aussi tranquille que la bête du bon Dieu, tenait d'une main une bouteille d'eau-de-vie et de l'autre un roman intitu'é : Noire-Dame de Paris, quand le portier, le tirant par la jambe, le fit tomber dans le jardin. Il trouva là l'abbé directeur, une lanterne sourde à la main. L'abbé s'empara incontinent des deux corps du délit, et ordonna à son fidèle serviteur de conduire le jeune homme dans son cabinet. Bauvron assis sur la sellette, l'abbé lui tint un long discours qui commençait ainsi : « Avez-vous sondé, mon fils, la profondeur de l'abîme, etc. » Mais Bauvron, évidemment perverti sans r source et destiné à l'échafaud, ne pensait, au lieu d'écouter, qu'a sort de son livre et de sa bouteille.

Au fond, le long discours du directeur unifiait : « Vous allez vous rendre au cachot, et vous y vivrez au pai et à l'eau jusqu'à ce que j'aie informé de votre conduite coupable , le tom'c, votre père. »

Le père arriva : c'était un homme de vieille souche, ancien Vendéen. Elevé parmi les bandes, il ignorait également et les grandes façons de l'ancienne cour qui forçaient Louis XIV irrité à jeter sa ca;.ne par la fenêtre pour ne pas frapper un gentilhomme, et ces rapports entre père et fils, à la fois pleins de familiarité et de délicatesse de toute sorte, que viennent d'inventer tout récemment quelques pères de la bourgeoisie. Il commença à donner à Bauvron quelques coups de canne sur les épiules, ce qui augmenta peu l'affection déjà très-petite d'un fils sacrifié dès l'enfance. Dès lors Bauvron fut élevé dans la maison paternelle, où le comte voulait le tenir plus sévèrement qu'au collège. Mais le précepteur, bonhomme d'abbé qui visait à une chaire de théologie, s'occup.". peu de son élève; celui-ci se forma tout seul. Quand Bauvron eut vingt et un ans, son père lui dit qu'il fallait prononcer ses vœux. Le fils s'y refusa avec énergie. Il y eut une scène violente qui se termina par une malédiction de comédie, et Bauvron se trouva jeté sans ressources sur le pavé de Paris.

C'était l'heure du déjeuner; Bauvron entra dans un rabaret du boulevard. Il s'assit à une table à quatre couverts, occupée déjà par un jeune homme trop bien mis, qui avait le bout des moustaches cirées et mangeait un rosbif saignant.

— Monsieur, dit Bauvron, j'aurai un jour cinquante mi le livres de rente.

— Monsieur, ça m'est bien égal,, dit l'autre en riant et en essuyant ses moustaches.

— Monsieur, j'ai vingt et un ans, ma signature est valable.

— Que m'importe! dit l'autre en riant plus fort. Ah çà, me prenez-vous pour un usurier?

— Non, mais pour un jeune homme bien élevé qui doit les connaître et peut m'indiquer des adresses.

— Désolé de ne pouvoir vous servir; j'ai le bonheur d'avoir des parents qui ne me laisseront rien, par conséquent, je n'ai jamais eu affaire à ces espèces. Mais vous voyez bien ce monsieur mal bâti qui a un gilet rouge, il passe pour les avoir trop connus.

Bauvron adressa sa requête au monsieur mal bâti en gilet rouge. Celui-ci l'écoula avec un sourire satanique qui signifiait ■ « Encore un qui se jette perpendiculairement dans l'abîme; t puis il lui dit :

— Vous avez donc un père dénaturé ?

— J'ai un père dénaturé

L'homme rouge dicta à Bauvron soixante-dix adresses. Au bout de huit jours, celui-ci avait trois mille francs. Comme c'était un garçon très-prudent et très-ménager de ses intérêts, sous ses airs casse-cou : «Tarare! se dit-il, ma fortune ira vite si je puise souvent à cette bourse. Il me faut gagner de l'argent. » Les convictions et l'enthousiasme ne le gênaient pas. Il se lança dans la littérature de fabrique. Il fit des tiers et des quarts de vaudevilles et de mélodrames et des romans de cabinet de lecture. Nul bientôt ne le surpassa dans l'art de finir les chapitres et les volumes par des phrases propres à piquer la curiosité du lecteur naïf.

Tel était l'homme que Lansac, un mois après son mariage, rencontrait sur le boulevard et qu'il résolut de présenter à sa femme. La conversation des deux amis s'achevait à la porte de l'hôtel :

— Mon cher, disait Bauvron, sois convaincu que si je ne t'ai pas éclaté de rire au nez pendant le long récit que tu viens de me faire, c'est que j'ai appelé à mon secours toute la force de mon amitié. Dans tous tes différends avec ta femme, c'est toi qui as eu tort, et toujours tort; tu as entassé faute sur faute. Ta femme me paraît charmante et toi un abbé mystico-pâteux, qui t'es fourré dans une impasse avec la niaiserie la plus délicate, Heureusement je suis là, présente-moi à Mme de Lansac.

— Que veux-tu faire?

■ — Prends confiance en ma sagesse et en mon expérience.

— Quels sont tes moyen;?

— Si tu les connaissais, tu ferais tout échouer. Viens, fleur des champs, et sois convaincu que je ne cherche que ton bonheur et le mien.

— Tu as encore le cigare à la bouche. Jette-le et attendons que l'odeur de les vêtements soit dissipée; il me paraît peu convenable...

— Qu'imporle, un bohème comme moi peut tout se permettre. Je ne suis plus de ton monde. D'ailleurs, je ne veux qu'étudier ta femme; trois séances me. suffiront, ensuite je ne remettrai plus les pieds dans ton salon. A propos, qu'y met-on?

— Qu'y met-on?

— Oui, qu'y recevez-vous?

— M. de la Rochaivon, la douairière de Retz.

— Mme de Retz? Est-ce que celte vieille dame n'a pas publié de petits romans avec une larme au bout de chaque ligne, tirage à cinquante exemplaires?

— C'est bien elle, c'est la tante de ma femme.

— Ma pauvre mère adorait ces romans-là. Il y avait surtout une histoire de négresse... Mais après, qu'y a t-il encore?

— M. de Bourges.

— Tan pis.

— Puis M. de Navailles.

— Celui qui vient d'être reçu à l'Académie?

— Lui-même. Sa fille est l'amie inlirre de ma femme. Pour ma mère, en ce moment, elle est allée recueillir un hérilage en Picardie.

— M11" de Navailles , je la connais : une blonde rêveuse sans conviction, et langoureuse par principe. Dieu, qu'elle me déplaît !

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