‹ La Vie parisienneChapitre 165 sur 662 · UN DINE II · texte numérisé non relu

UN DINE II

« Madame est servie. »

—La maîtresse de la maison se lève avec une certaine lenteur et va prendre le bras du plus qualifié des convives. Celui-ci arrondit le bras, courbe gracieusement le dos, cherche une phrase, et trouve un sourire. Cependant un petit désordre se fait; les homnus cherchent des yeux une console pour y placer lestement leurs chapeaux ; la politesse et la modestie les tiraillent. Ôffrirai-je le bras ? Ma cravate est-elle bien mise? Passera i-je le second ? Passerai-je le troisième? L'urgence se déclare; trois habits noirs à la fois se précipitent autour d'une jupe ; la jupe choisit au hasard, et la tile commence. A la queue, l'excédant mâle avance, d'un air demi content, demi réservé, devant les beaux laquais raides. Ah! qu'ils ont l'air dignes ! qu'ils sont bien poudrés ! quelle tenue d'ambassadeurs ou de ministres! J'ai vu des ambassadeurs et des ministres ; les laquais sont mieux ; la belle prestance est une portion de leur état ; leur gravité n'a pas d'égale. Mais surtout ils ont l'organe essentiel, aristocratique, le mollet; des mollets complets valent en plus cent francs de gages ; ce mollet blanc au-dessus d'un soulier à boucle reporte l'esprit aux plus beaux jours de Marly et de Versailles. Hélas I si nous relevions notre pantalon, combien d'entre nous, bourgeois desséchés, enflés, déformés, seraient dignes d'être des laquais !

Les dames s'asseyent, arrangeant et étalant leur jupes. Les hommes, discrètement, le lorgnon à l'œil, cherchent à lire leur nom sur le petit papier blanc qui leur indique leur place ; ils la prennent en saluant et toussent pour éclaircir leur voix , à demi ensevelis sous la robe. Sur toute la ligne l'armée des verres et des bouteilles scintille ; chaque assiette a son petit bataillon; les candélabres jettent par mibliers leurs clartés blanches sur cet arsenal luisant; les corsages de soie, les rubans, les diamants chatoient; un large vase d'azalées et

d'arums levé, au milieu de la table, ses panaches satinés et la délicate frange de ses fleurs épanouies; le petit bruissement des cuillers et des plats s'élève semblable au givre qui grésille contre des vitres. Qu'est-ce que je vais dire à ma voisine?

Mon neveu Anatole Graindorge qui dine ici pour la première l'ois a l'air empêtré ; il va trop dîner ; dans un quart d'heure, ses yeux seront allumés et ses joues rouges; il se battra les flancs pour trouver une idée et il accouchera d'une sottise. Mon neveu Graindorge, à votre dernier bal, après six minutes do silence, vous avez dit à votre danseuse, une line et charmante, «lie qu'en imagination je vous destinais pour femme : « Mademoiselle, vous habitez Chatou? » — « Oui, monsieur. » — « C'est un bien vilain endroit. » Et la conversation en est restée là. Mon neveu, quand on parle si peu, on doit trouver autre chose.

Moi, je me sens au large ; j'ai le porc salé et les huiles. D'un plat ou d'une lampe, je passe aux viandes et au pétrole, et je lâche une ou deux histoires ; ma phrase, une fois attelée va toute seule comme un cheval d'omnibus qui sait son chemin. Vers le Champagne, je décris l'Américaine osseuse et puritaine, versée dans la Bible, l'économie politique et l'anatomie; j'établis un parallèle entre cette prêcheuse et qui de droit ; on daigne me sourire , et, la conscience satisfaite, je me lève pour aller au fumoir. Infailliblement, comme j'ai cinquante-trois ans sonnés, ma voisine dira tout haut en rentrant au salon : « Ce monsieur Graindorge est un peu singulier, mais il est lort aimable. »

Au centre de la table est un ancien ambassadeur, sénateur aujourd'hui ; c'est le principal personnage. Figure de bois, pas un muscle ne bouge. J'ai remarque souvent cette expression chez les hommes politiques, surtout, chez les hommes officiels. A force de représenter, ils ont acquis l'immobilité d'une ligure décorative. Il ne s'amuse pas, il ne s'ennuie pas ; il est là, passif, lise, vide cle sensa-

tions, comme un factionnaire dans sa guérite. Ce qui est encore plus beau, c est qu'il n'a pas d'absences ; sa pensée ne vagabonde pas ailleurs, elle s'est figée, elle ne s'occupe qu'à maintenir la physionomie à l'état majestueux, et le corps à l'état- rectiligne ; même elle ne s'occupe point à cela; l'état rectiligne et l'état majestueux sont désormais des habitudes; il n'a plus besoin de se contraindre et de s'observer pour y atteindre. La bête prend toute seule l'attitude grave, sans que l'âme ait besoin de s'en mêler ; délivrée de tout souci, l'àme se dispense d'être. Un demi-sourire terne habite uniformément sur ces lèvres magistrales; des rides imposantes descendent le long du nez; le long visage nettement coupé semble celui d'un buste. Spectacle auguste ! "Véritablement, avec son cordon rouge et sa plaque, il est admirable à voir, surtout à table et au whist, mieux encore quand il salue ; en ces moments-là, on se demande pourquoi il ne salue pas toujours; certainement, il ne peut pas se fatiguer, ses courbures et ses redressements sont trop parfaits; on n'imagine pas des tendons et une échine si disciplinés, si sûrs d'eux-mêmes ; c'est la correction et l'élasticité d'un automate. Ce soir il a de la conversation; en belles phrases bien écrites, il cause avec un banquier, son voisin, des queues de moutons, plat remarquable . fort étudié en Autriche et en Angleterre, mal compris en France, et qui, pourtant, après diverses tentatives, a rencontré un interprète convenable dans le cuisinier de M. de Rothschild.

Première dame à gauche, une vraie Parisienne; ennuyée d'être à côté d'une bûche diplomatique, elle s'est retournée vers son voisin, qui est jeune. Vingt-quatre ans, trois rangs de grosses perles dans la coiffure, deux larges boucles de cheveux retroussées sur les tempes, qui lui donnent l'air le plus fantasque et le plus piquant; une taille fine, des épaules toujours en mouvement, et la plus légère, la plus mignonne, la plus bruissante robe lamée et satinée qu'on puisse imaginer; le nez est un peu long, mais les dents sont parfaites, et ses yeux noirs ont un feu, une verve, une allégresse continue qui illumine toutes ses idées et tous ses mouvements. Sa supériorité consiste dans sa franchise. Elle veut s'amuser, vivre parmi des choses brillante, et elle l'avoue. Pour elle, la vie ne commence qu'aux lumières, à onze heures du soir, au milieu des conversations, parmi les parures et l'ondoiement des jupes lustrées, argentées, brodées, qui se froissent et s'étalent sur les poufs roses. Deux, trois soirées chaquenuit, cinq ou six dîners par semaine, les Italiens, l'Opéra, et, pour surcroît, le Bois chaque après-dîné ou les visites reçues et rendues, ce n'est pas trop pour elle. Jamais de lassitude ni d'affaissement; elle est dans le monde comme un navire enpleine mer, en beau temps, à pleines voiles. L'envahissement est si fort que toutes les parties de sa pensée ont reçu l'empreinte de la passion. Les autres jeunes femmes sont hypocrites à l'endroit de la musique, celle-ci point, elle joue du piano et se moque de son jeu; au lieu de se pâmer devant Beethoven ou Mozart, elle écoute "Verdi ou Rossini pendant dix minutes , rien de plus; un morceau lui plaît comme un sorbet glacé qui occupe agréablement un quart d'heure; elle n'aspire pas au sentiment, à la profondeur d'une âme incomprise. Toutes les importations allemandes ont glissé sur elle sans la pénétrer. Elle est parfaitement Française, et du dix-huitième siècle, semblable à cette marquise qui, avant de recevoir un grand général, demandait : «Est-il aimable? » Bien loin de s'incliner gravement, avec componction, devant les choses respectées, elle les touche du bout de son ombrelle, regarde une demi-minute, fait une petite moue et passe à côté. En politique, il n'y a pour elle que deux partis, celui des mains gantéees et celui des mains sales. La religion est une chose admirable, mais le vicaire a de si mauvaises façons! Rien de plus beau qus les vertus domestiques, mais qu'est-ce qu'une femme qui fait des comptes de cuisine? La peinture est un grand art, mais pourquoi les peintres ont-ils le plus souvent les veux clignotants et des lunettes ? M. de... est le premier politique du siècle , mais il a une tète de casse-noisettes et l'encolure d'un tonneau. Gela va si loin

qu'elle n'est pas même vaniteuse; elle ne perd pas son temps à se comparer à ses voisines; leurs jolies toilettes ne l'irritent pas, au contraire, elle en jouit; ces toilettes font partie, de l'éclat qu'elle aime ; la jalousie et les rivalité sont de vilains intrus grimés et grognons qui ne trouvent point d'accès chez elle ; son esprit est trop gai, trop semblable à une salle de bal, déjà tout rempli par les idées bourdonnantes, par les aiertes et changeantes images du divertissement, Il faut la voir et l'entendre conter une histoire la plus mince, un simple dit-on do la vie ordinaire ; il y a un tel entrain dans toute sa personne, un accent si vif et si net dans chaque parole, un tel élan dans chaque idée, qu'on ressent, par contre-coup, le plaisir de vivre, et qu'on s'oublie devant elle comme devant un oiseau qui sautille et picore parmi des fruits et parmi des fleurs.

Mariée depuis quatre ans. Le mari l'a promenée d'abord sur le Rhin, puis en Italie; ensuite il a fallu arranger l'hôtel, les voitures, la maison de campagne; cela a suffi deux ans. Maintenant elle joue avec lui comme une balle, non qu'elle soit méchante ; mais elle s'amuse de tout, même de lui quand elle l'a sous la main. Il devient gros et s'essouffle vite ; elle le persifle après diner, quand il s'endort et lui fait faire ses courses. Le pauvre homme, sanguin et replet, n'y peut mais, et depuis un an devient amoureux d'elle ; il la regarde à table, il est inquiet, elle est trop aimable avec tout le monde. Achetez un joli couteau bien damasquiné et de trempe fine ; plus il sera affilé et bien emmanché , mieux il s'enfoncera dans votre poitrine.

Ce soir, elle tourmente un grand homme de fraîche date, un compositeur. Ce. malheureux musicien vient de publier trois nocturnes ; il n'en dort plus ; il est oppressé par son œuvre; il ne sent plus le goût du chevreuil ni des truffes; il se verse des verre de vin dans le gosier — croyant boire de l'eau ; il a besoin qu'on lui parle de ses nocturnes. Elle lui cause de musique depuis le potage, mais sans • arriver jusqu'aux nocturnes; elle s'arrête juste sur le bord et regarde sa mine alléchée, puis , d'un saut, rentre das les phrases générales. A chaque quart d'heure elle devient plus brillante et lui plus morne. Vers le Champagne, il est tout à fait désespéré : « Mes pauvres nocturnes ! » A ce moment elle entame l'éloge de Gounod. 11 s'essuie le front avec la main, et, en manière de consolation, demande du Champagne.

Le premier service est fini. Petite pause. Un vague sentiment de béatitude se répand comme un parfum autour de l'àme. On n'a plus faim, mais on peut manger encore. On digère bien , et on sent qu'on digérera mieux. L'estomac est la conscience du corps, et, quand il est heureux, tout le reste le devient par contre-coup. On voit, avec une tranquillité voluptueuse, arriver le second service. On ne réfléchit pas, on ne fait pas de remarques expresses, mais on sent vaguement le luisant des porcelaines, la gaieté des parures, le moelleux des étoffes, l'arrangement fin et ingénieux de tout le luxe environnant. On s'oublie à regarder une jolie tête penchée, à suivre le scintillement d'un diamant au bout d'une oreille, à contempler longuement quelque riche rose épanouie et posée parmi des cheveux blonds. Tout ce monde cause vivement, sourit, semble dans la joie. C'est ici la vraie fête, l'assemblée solennelle, la plus vénérée entra toutes les cérémonies mondaines, et la vapeur odorantes des plats monte en spirales délicates comme l'auguste fumée d'un sacrifice.

Quatrième à gauche ; un gros propriétaire, ancien financier, maintenant député de province, échoué sur un banc de la Chambre comme un phoque. Passionné pour le pàtc do poisson, gourmet supérieur ; il a des serres et fournit des ananas à ses amis. Son voisin , jeune référendaire encore neuf, essaye de l'amadouer, de l'amuser, de l'entraîner dans la politique et la littérature. Il répond peu, et son sourcil froncé semble dire : « Cet animal-là, avec ses phrases, m'empêche de sentir la qualité du sauterne. »

Une femme de quarante ans, mélancolique. Pas d'emploi et son nez devient rouge.

Qu'est-ce que ce menton rasé et ces favoris noirs au bout de la table? Ce courtisan de D...! il est partout.

Professeur suppléant à l'Ecole de droit, long, mince, l'échiné courbée, toujours saluant, présenté à tout le monde, faufilé partout, assidu partout, le parfait intrigant. Pas une idée, pas une apparence de talent ni de conversation, ni de plume ni de parole, et il arrivera. Il vient ici, comme dans dix maisons, deux fois par semaine.ll s'étale devant la cheminée, il va s'incliner devant toutes les femmes , il échange trois phrases vides avec tous les hommes ; il se montre, on le voit; l'idée de sa tête blafarde et de sa forme oblongue se grave, à force de répétitions dans tous les esprits. Impossible de l'oublier, on l'a trop vu; il habite dans l'imagination de chacun comme les biscuits du docteur Olivier ou le siccatif de Raphanel. On a beau le juger à son taux, le déclarer nul, on ne peut s'empêcher de l'avoir dans la tête. La maîtresse de la maison le trouve sous sa plume quand, dans sa liste d'invités, elle a besoin de boucher un trou. Le ministre, embarrassé entre deux candidats, le rencontrera dans son souvenir comme un en-cas; c'est un homme commode, il ne fera pas parler de lui, on peut le nommer sans se compromettre. Il est patient, il sourit bien et longtemps, il peut rester collé au mur, raisonnablement, toute une soirée; il regardera les tableaux, il fera danser les délaissées ; ses habits sont corrects, il fait nombre, honorablement, comme une potiche sur une étagère. Prenez exemple, mon neveu Graindorge, voilà une graine d'académicien.

Une des dix plus jolies femmes de Paris, la figure la plus rég ulière toilette toujours nouvelle ; mais c'est une simple poupée ; son mari es[ un titi élégant. Pas un souci; ils semblent faits l'un pour l'autre, pour aller au Bois, pour danser, pour entrer et sortir, saluer, être en visite. Us envoient sept cents cartes au jour de l'an. Elle a tant souri, qu'à vingt-huit ans elle a des commencements de petites rides imperceptibles autour des yeux et des lèvres.

Quand je m'approche d'elle, je prévois intérieurement le geste, l'air de tète, la réponse que ma phrase va produire. Tirez la ficelle d'une serinette, vous savez d'avance l'air qui va sortir. Joli serin , pimpant, coquet, qui trottinez sur vos barreaux polis, dans votre cage dorée, près d'une mangeoire bien pleine, votre plumage est lissé, vos mignonnes petites pattes dansent tout le jour et sans fatigue, votre bec attrape d'un air mutin les grains de mil choisi qu'on vous prodigue, votre gosier a son répertoire de petits cris gentils et aigres, et je vous achèterais bien cent francs avec la cage ; mais je vous aimerais mieux empaillé que vivant !

Il me semble qu'on rit un peu, quoique décemment, à l'autre bout de la table. Un attaché d'ambassade, placé auprès d'une authoress anglaise, personne morale, essaye de défendre le roman français, qui est accusé de corrompre les mœurs. Après plusieurs passes et ripostes, il lui dit, avec un air d'honnête homme : « Miss Mathevs, vous nous » jugez sévèrement, c'est faute de nous avoir assez lus ; permettez-moi » de vous envoyer demain un roman français, récent, célèbre, le plus » profond et le plus utile entre tous les écrits moraux de notre temps. « Il a été composé par une espèce de moine , un vrai bénédictin , qui » est allé dans la Terre-Sainte, et qui même y a reçu des coups de » fusil des infidèles. Ce moine \it dans un ermitage près de Rouen, » enfermé jour et nuit et travaillant sans relâche. Il est fort savant » et a publié un ouvrage d'archéologie sur Carthage. Il devrait être » déjà de l'Académie; on espère qu'il succédera à Mgr Dupanloup.

» Non-seulement il a du génie, mais il a de la conscience. Pour at-

» teindre une plus grande perfection, il a beaucoup disséqué et con-

» naît le moral par le physique. S'il a un défaut, c'est d'être trop

» exact, trop laborieux, de ne point chercher à plaire. Son but est de

» mettre en garde les jeunes femmes contre l'oisiveté, la vaine curio"

» sité, le danger des mauvaises lectures. Son livre a pour titre :

» Madame Bovary ou les miles de V inconduite. »

Miss Mathews s'est rassérénée. : — « Dites-moi le nom du libraire;

» je le traduirai tout de suite en revenant à Londres, et nous le ferons

» distribuer par la Société Wasleyenne pour la propagation des bonnes

» doctrines. »

On verse du Champagne pour la seconde fois ; l'abandon commen:e; les chaises se sont un peu déplacées; plusieurs convives s'appuient à demi sur la table ; les conversations se sont engagées, plus familières, plus vives, par deux, par trois, au hasard, en petits groupes. Les valets, inoccupés, la serviette >ous le bras, songent à la desserte, et dans le bruit confus de voix qui se croisent et montent, on entend des résumés comme ceux-ci : « Gounod n'est qu'un demi-talent, un » grain d'allemand délayé duns une sauce française. — Achetez des » Graissessac, ils vont baisser. — La vraie queue do mouton ne se » mange qu'avec du poivre. - 11 n'y a qu'un poète contemporain, » Lecomte de Lisle.— On n'a pas voulu de Juliette B... aux Français. » il y aurait eu trop de claqueurs à l'orchestre. —Ne me parlez jamais » deMeyerbeer, c'est du génie, soit, mais fricotté dans de la patience. » — Ces rubans vous vont si bien ! Il n'y a qu'une taille si fine pour » porter des rubans si larges! — J'ai ou tort d'accepter une glace, » j'aurai mal à l'estomac. — M. Thiers est le premier orateur du » siècle. — Comme M. Auber est le premier musicien du siècle. — » Comme Horace Yernet est le premier peintre du siècle. — Mon » dîner me pèse, allons au fumoir.

FnÉniiiicK Thomas Graindorge.

L'ANARCHIE DES CHAPEAtX

C'est en vain que je chercherais à le dissimuler plus longtemps, la coiffure des femmes me trouble, m'agite, m'inquiète. Elle me trouble pour le présent, elle m'inquiète pour l'avenir.

Tout œil un peu clairvoyant constatera que le chapeau haut de forme et étroit des cotés, surmonté par des touffes audacieuses de plumes, d'herbes et de fleurs dans lesquelles certaines téméraires ne craignent pas de nicher des oiseaux, tout œil clairvoyant, dis-je, constatera que ce chapeau jardinier touche à sa fin et tombe dans les plus basses couches du domaine public. Et cependant je l'aimais ce chapeau impossible. J'aimai sous son règne !... Elle était belle sous son panache et son œil de panthère irritée. .. Mais que vous importent, madame, ces souvenirs d'un cœur blessé ! Le fait est que legrand'chapeau avait quelque chose de royal qui me plaisait infiniment. J'y voyais un retour vers ces adorables modes du siècle dernier qui firent le bonheur de ma jeunesse. Mon Dieu, me disais-je, si ce chapeau, dans sa pompeuse extravagance, pouvait nous ramener aux coiffures à laBelle Poule, à la poudre à la maréchale, aux élégances de l'oiseau Royal, aux gigantesques et délicieuses excentricités de nos arrièresgrand'mères, qui firent tout pour plaire et y réussirent. Je songeais aux dentelles parfumées de ces mignons fichus qui recouvraient leurs seins. — Je songeais à la réhabilitation de ces corsages aux cent b?leines inflexibles, aux lacets vigoureux qui maintenaient le dos, effilaient la taille, donnaient du port, de l'allure, et projetaient en avant une gorge savamment rapprochée.

Mais la ceinture qui remplace le corset?

Eh bien, madame .. cette nouvelle ceinture n'a point mes sympathies. C'est là une impression du cœur qu'on ne peut discuter.

Elle est plus commode et plus confortable, je ne le nie pas, mais je trouve que la commodité et le confortable n'ont rien à faire dans cette question, étant en raison inverse du charme et de l'élégance. Rien n'est plus commode, à coup sûr, qu'une robe de chambre et une paire de pantoufles fourrées, mais vous conviendrez que ce mérite de confortable ne suffit point à les faire admettre dans un salon.

Le charme d'une toilette est presque toujours en raison directe des efforts qu'elle a coûtés, et les milles gènes, le mille petites tortures imposée; parla mode et que vous supportez si gaiment, mesdames, dans le désir de plaire, ont une puissance de séduction conventionnelle peut-être, mais pleine de réalité. Dans la longue histoire des coquetteries féminines, vous verrez toujours que le laisser-aller dans la tenue et la commodité des ajustements ne se manifeste qu'aux époques de décadence, aux époques où le plaisir d'être à son aise l'emporte sur celui de plaire et de charmer.

Je n'aime donc pas cette ceinture — c'est une façon de rester déshabillée et rien de plus. Je déteste ses molles langueurs, ses affaissements, son air de fatigue perpétuel. — Elle plie sans cesse sous le poids de son trésor comme une paille sous son épi. Toutes ces faiblesses m'irritent et je suis d'autant plus sévère pour elles que je ne me le pardonnerais pas à moi-môme en semblable circonstance.

Mais revenons à l'anarchie des chapeaux. J'aime donc le grand chapeau avec son parterre menaçant le ciel comme un échappé du siècle dernier. Mais voici qu'on arrache le parterre et qu'à sa place on en abat le contour en forme do gouttière. Los côtés s'évasent ou se resserrent d'une façon inouïe. Vos mignonnes oreilles roses, mesdames, avec leurs boucles d'or volumineuses, n'entrent plus dans la coiffe ou s'y perdent complètement. Le bavolet lui-même, ce bavolet qui se contentant d'un rôle secondaire se tenait à sa place comme un chasseur de bonne maison, se boursouffle démesurément sous l'audacieuse exagération du chignon, ou se rétrécit d'une façon piteuse. — En vérité, je vous lo dis, mesdames : où allons -nous, où allonsnous?

Quoi ! l'avenir serait-il à ces microscopiques chapeaux qu'on n'aperçoit à deux pas et qui semblent un mouchoir de poche jeté sur les cheveux ? Mais cela n'est point une coiffure, c'est une coiffe, c'est un béguin dont ne sauront s'accommoder les luxueuses exagérations de vos ravissantes jupes, de ces adorables nœuds Louis XVI qui ressemblent un peu de loin à des gibernes, mais qui donnent du magistral et de l'ampleur à la silhouette. Que deviendra donc alors tout lo froufrou pompeux de vos corsages ? — Mais vous aurez l'air, mesdames, de monuments inachevés, du Panthéon sans lanterne, d'une statue sans tète, vous aurez l'air d'une fille de magasin qui traverse la rue en bonnet.

Ah ! je vois l'avenir ! je vois après ce moment de tumulte et d'anarchie, le calme se rétablir, et les femmes décoiffées, sacrifier, pour être logiques, les splendeurs de leurs jupes traînantes. Dix ans d'efforts, de tentatives sans nombre, dix ans do prédications perdus ; le costume se meurt !

Ah, mesdames! comme l'a dit avec tant de sagesse Sic Perpétue, Livre III, chapitre 7 : « La coquetterie est le commencement du bonheur. — Inilium felicitatis.. . Soyez assez finement coquettes pour ne point vous faire des esclaves d'une sotte bizarrerie. Avant de porter un ciseau sacrilège au milieu des exubérances délicieuses de votre chef, avant de couper cette moisson de fleurs et de plumes, songez à l'avenir, mesdames, songez que si vous vous décoiffez aujourd'hui, demain vous vous taillerezles cheveux à laTitus pour reprendre le jour suivant les fourreaux do parapluie du Directoire et de l'Empire. Par pitié, songez à vos filles, consultez votre cœur, consultez vos familles. Mais non, mon esprit inquiet s'exagère sans doute le danger et amoncelle à l'horizon des nuages imaginaires. J'ai foi dans votre bon goût et dans les délicatesses de votre coquetterie.

Feuilletez, mesdames, le journal de mode do Lamesengere, c'est la voix austère de l'histoire qui parle par sa bouche et vous trouverez là de grands enseignements. — Depuis Louis XVI, les femmes n'ont plus de costumes. Dans ces dernières années, il se produisait, grâce sans doute à d'augustes initiatives, une sorte de renaissance dans les modes ; ne perdez pas par un coup de tête — c'est le mot — le fruit de ces efforts. Poussez vers lo Louis XVI, mesdames. C'est la dernière étape du lion goût et de l'éléganto coquetterie, amoncelez les gazes et les dentelles et tout l'enivrant attirail de la beauté qui sait l'art de se parer. Laissez traîner vos jupes immenses,— en guirlandez vos charmes et parez vos trésors. Pourquoi trembler devant un doigt de rouge ou s'effrayer d'un nuage de blanc? Une mouche adroitement posée ne dit-elle pas que vous voulez plaire, et le plaisir de plaire est déjà une beauté?

Mais je m'arrête ; mon humblo prière sera-t-elle entendue, et la voix d'un cœur sensible et honnête suffira-t-elle pour arrêter la vogue de ce damné petit chapeau ?

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