‹ La Vie parisienneChapitre 171 sur 662 · II — LA JEUNESSE DU ROI HENRI · texte numérisé non relu

II — LA JEUNESSE DU ROI HENRI

L'accueil fait au Ghàtelet à la Jeunesse du roi Henri a été, ai-je dit plus haut, un peu froid le jour de la première représentation. A la seconde, la pièce s'est relevée et je comprends fort bien qu'il en ait été ainsi. Le public des premières est en grande partie artistique et littéraire, et, il faut l'avouer, l'art et la littérature n'ont rien avoir dans le drame de M. Ponso'i du Terrail ; c'est une œuvre faite seulement pour les yeux, et prise ainsi elle a réussi complètement Je crois, du reste, qu'où n'avait pas dautivs prétentions si j'en juge par l'affiche qui donne en grosses lettres les noms des décorateurs, des costumiers, des machinistes et jusqu'à celui du fournisseur des appareils d'éclairage. On a oublié le > ouf fleur. Comme vous voyez, M. Ponson du Terrail n'est qu'un simple collabo, nu dix-septième d'autour qui s'est contenté d'écrire la pièce. On aurait pu se passer de lui : la Jeunesse du roi Henri, jouée en pantomine, aurait parfaitement réussi; je n'en veux pour preuve que le rôle de la jeune muette qui a été écouté religieusement et les deux scènes de d iel qui ont été fort applaudies. Pourquoi n'a-t-on pas nommé le maître d'armes qui les a régées?

Toute la mise en scène est fort soignée, même dans ses plus petits détails. Les décors sont splendides : la forât» le quai Saint-Michel et surtout les deuxfêtesau Louvre. Desrieux et Mlle Esclozas y dansent la pavane avec tout le corps de ballet, pendant que Charles IX joue sur ses genoux avec des petits chiens nouveaux-nés. Le coup û'œil est charmant : c'est bien un bal au Louvre à la cour do Catherine de Médicis.

Les costumes sont également fort beaux et fort exacts, surtout ceux de Brésil dans son rôle de Rénê le Florentin et ceux de Mlle Esclozas qui est bien jolie en reine Margot.

La chasse dans la forêt est aussi réussie qu'une chasse à courre peut l'être sur un théâtre. Il y a là trente grands chiens de meute, en chair et en os, qui donnent do la voix et traversent le théâtre en plein bienaller, suivis l'une quinzaine de chasseurs et d'amazones à cheval et d'une foule de valets de chiens et de piqueurs donnant du cor. Puis une curée aux flambeaux : les chiens maintenus en ligne par le fouet des piqueurs qui se jettent à un moment donné sur le cerf qu'on éventre pendant qu'on présente au roi le pied de la bête. Les chevaux, les fanfares des trompes, les torches tenues par les pages, les chiens hurlants qu'on contient à grand'peine, tout ce bruit, tout ce monde en font une scène vraiment animée et vivante.

Du drame en lui-môme il y a peu de chose à en dire : c'est toujours cette énivétable Catherine de Médicis; toujours ce Béarnais gouailleur et vert-galant que nous avons vu cent fois et reverrons mille, et toujours cette histoire de France qui en bonne fille se laisse accommoder à toutes sauces selon les besoins de la cause et le goût des cuisiniers dramatiques. On a essayé de saupoudrer l'action d'une petite intrigue galante entre le jeune Henri et Paola, la fille de René. C'est Mi e Colombier, une débutante, qui fait l'amante du Béarnais. Triste rôle plus tristement joué encore !

CHR1ST0PGE.

CHOSES DU JOUR

Alexandre Dumas a publié jadis un roman, ayant pour titre : La comtesse de Charny. Dans ce roman est racontée la fuite de Louis XVI à Varenncs.

Le petit-fils de M. Préfontaine, qui joue un rôle dans cet épisode, fait en ce moment un procès au romancier.

Je ne me souviens plus de ce que Dumas a pu faire, dire d'exorbitant et de fantastique à M. de Préfontaine ; mais à quelque tour de force d'imagination que se soit livré le grand écrivain, ce procès me semble étrange. Cela ressemble à la poursuite dirigée il y a quelques années contre, l'évêquc d'Orléans. Qu'allons-nous devenir, bon Dieu, si les tribunaux admettent cette jurisprudence et s'il n'est pas plus permis de juger les morts que les vivants ? Soyons

justes alors, et laissons à M. le comte de Charnbord le droit de nous attaquer tous, nous qui attribuons parfois quelques fredaines à son aïeul Louis quinzième.

François Pr, dit-on, dormit sur l'affût d'un canon la nuit de la bataille dePavie; le soir de la première représentation du Marquis de Villemer tandis que le tumulte et les bravos étaient au théâtre , savez-vous ce que faisait Mme Sand ?

... Des Patiences.

Vendredi, Longchamps était splendide. Un soleil éclatant égayait les nouvelles toilettes. Je vous jure qu'une épingle, jetée d'un ballon au-dessus de n'importe quel endroit du bois, fût directement tombée sur un cocher.

L'Empereur s'est promené, pendant vingt minutes, au bras de son secrétaire tout au beau milieu de la foule. C'est très-ennuyeux d'être souverain. Cinq cents personnes le suivaient partout , marchant du môme pas, et les pères de famille épiaient ses moindres gestes, pour les répéter gauchement à leurs filles. Pour moi, je me disais, que, si j'étais roi, il me prendrait fantaisie de me tourner vers tous ces gens-là. et de leur crier :

« Que diable ! mes amis, je ne trouble pas vos épanchements de famille. Laissez-moi donc aussi causer tranquillement. »

N'est-il pas vrai que le peuple français est particulièrement suiveur, si l'on me permet ce néologisme ?

Qu'un régiment passe, aussitôt vous voyez des centaines d'individus se déranger de leurs courses, quitter leurs affaires, et marcher au tambour, sans aucun but.

L'exercice à la modo pendant la semaine sainte a été l'expérience des ligatures; on se déguisait en Maurice Roux, le seul déguisement permis : les plus habiles, après s'être attaché les mains sur le ventre les amenaient derrière leur dos en les faisant passer par-dessus la tête; les gens moins souples passaient leurs jambes l'une après l'autre dans l'arc de cercle formé par les deux bras réunis ; quant aux gens obèses, ils se contentaient d'encourager de la voix et du geste les membres actifs de la Société. A l'heure qu'il est, l'occupation en faveur est moins aristocratique si elle n'est pas moins fatigante ; il s'agit de trouver une solution au problème suivant ; « Comment un homme qui n'a pas » battu son domestique peut-il lui devoir des dommages-intérêts ? » Tel sera, assure-t-on, le sujet que l'Académie proposera aux concurrents du prix Montyon.

J'ai une vieille tante un peu trop sourde, à laquelle il m'est impossible de faire comprendre qu'il y a une différence entre M. Armand et M. Renan.

— Mais, ma bonne tante, M. Renan est un savant qui...

— Ta ta ta. Je te dis qu'il mourra sur l'échafaud. — Il paraît que c'est avec une bûche qu'il l'a frappé — On l'a surpris au moment où il ouvrait son couteau pour couper son domestique on morceaux.

— Ma bonne tante, vous exagérez.

— Je n'entends pas ce que tu dis; ce que je sais, c'est qu'on a demandé sa tête en plein Sénat, et on a bien fait.

Aux courses de Vincennes, toujours la même affluence de voitures et les mêmes toilettes tapageuses. Il y avait même plusieurs calèches à quatre chevaux de poste. C'est Ion pour La Marche, mais pour Vincennes pre.que dans Pans! Aussi avons-nous vu les mêmes voitures aller jusqu'à quatre fois de Tortoni à la Madeleine et vice versa.

Il fallait bien employer ses chevaux de poste et en avoir pour son argent

Autres sportmen de carton ;

Nous avons vu un ma il, parfaitement attelé de quatre bais-bruns, avec une

douzaine d'aficionado? sur l'impériale et mené à grandes guides par... un cocher en grande livrée J

Aimez-vous les définitions? en vjici une recueillie dans la Presse : il s'agit d'une Magne... un de «ces gros porte-monnaie dont se servent les fumeurs pour mettre leur tabac.

L'installation de la sta; tue de Voltaire au milieu du foyer des Français me remet en mémoire ce que mon père me racontait sur son auteur le vieux sculpteur Houdon. Houdon, à h x fin de sa vie, en était arrivé à ressembler comme deux gouttes d'eau à son Voltaire. Maigre, carré, marchant à petits pas, l'œil vif, encore fidèle aux modes ■ de sa jeunesse, on le voyait chaque jour traverser le quai pour se rendre à sa a atelier qui était à l'Institut.

Une^ des manies les plus singulières du vieil artiste consistait à découvrir ces sujets de statues ou de bas-reliefs. Dans les pavés, dans les pierres du chemin, dans les vieux m urs lézardés, il voyait des compositions toutes faites.

On le voyait s'arrêter totu t à coup dans sa marche, fixer un caillou avec attention, puis après avoir jet, é un coup d'oeil autour de lui pour s'assurer qu'il n était point observé, il se ba issait rapidement et empochait son trésor ou allait le poser précieusement derriè re l'un des lions do la fontaine où il venait le reprendre ensuite. A sa mort , on découvrit dans son atelier des milliers de pierres, de verres cassés, db plâtras au-dessous desquels une étiquette soi-

gueusement placée indiquait le sujet mystérieux qu'il avait cru entrevoir dans chacun d'eux. Ici, une Vénus, là, un Jupiter, etc., etc.

C'était un singulier homme que le vieil Houdon. Sa Diane, dépourvue de toute espèce de vêtement et coulée en bronze, avait été placée au milieu de la cour de la bibliothèque Royale. Trop souvent, hélas! des tache6 de boue, conséquence de l'irrespectueuse gaité des gamins du voisinage, altéraient la pureté de ce beau corps exposé sans défense aux injures de l'air et des mauvais plaisants.

Houdon no pouvait supporter ces irrévérences. De grand matin, armé d'une gaule, il arrivait d'un pas menu, trempait dans l'eau de la fontaine un petit chiffon qu'il fixait ensuite au bout de son bâton et se haussant sur la pointe des pieds, il commençait la toilette de sa chère Diane. L'opération finie, il tordait son chiffon, le remettait dans sa poche et son bâton sous le bras s'en allait en chantonnant.

— Que pensez-vous du Progrès ? Est-ce un livre sérieux ?

— Ah! ça, une bonne fois, qu'entendez-vous par livre sérieux? Un de ces livres qu'on parcourt quand on a bu trop de thé et que le sommeil s'obstine à vous fuir... Non, pas du tout... Si pour donner ce titre à un ouvrage, vous vous contentez de lui demander des renseignements exacts et la vulgarisation d'idées ou de faits utiles..., c'en est un des meilleurs. Il y a deux ou trois ans, un professeur d'une sous-préfecture de l'Alsace, M. Jean Macé, a eu l'idée d'écrire un volume intitulé ; « l'Histoire d'une bouchée de pain, » et aujourd'hui plusieurs milliers de citoyens français savent comment s'opère la digestion, qui l'ignoreraient encore s'il leur avait fallu, pour l'apprendre, ouvrir un manuel d'anatomie... L'année prochaine, plusieurs autres milliers de Français sr.uront à quoi s'en tenir sur la répartition du budget qu'ils fournissent, par cette seule raison que M. About le leur aura expliqué sans surcharger leur mémoire de mots techniques.

Que les économistes se plaignent de voir leur domaine défriché et ouvert au public, ils ont pour cela des raisous que nous ne saurions adopter... J'ai sur ma table un traité de droit naturel fort complet, fort judicieux, qui se compose de deux volumes de quatre cents pages chaque... J'ai commencé à le lire en 1862, il me reste cinq cents pages du premier volume !... J'ai encore six ans d'assoupissement assuré. — Le Progrès a cinq cents pages. Je l'ai lu hier d'une seule traite, et je ne suis pas fatigué.

En résumé, pour apprendre tout ce que contient ce volume, il aurait fallu lire deux cents volumes in-folio... Quand vous avez besoin d'un pain de sucre, est-ce que vous achetez un champ de betteraves ?

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