LA MODE
Voilà la comédie do Longchamps passée, — de même que tous les ans, — au grand ébahissement de quelques badauds qui s'acharnent à y voir quelque chose. Moi, je ne vous en dirai rien. Le compterendu de cette solennité semi-carnavalesque me semblerait aussi nu que celui de certains mélodrames : la mode n'est plus là.
En revanche, vive le premier rayon assez chaud pour entr'ouvrir les premières fleurs ; c'est ce jour-là que les femmes jolies et élégantes s'épanouissent.
Cette année, les robes nouvelles sont littéralement fleuries. Les plus recherchées vont être, comme toujours, exclusivement éditées par la Compagnie lyonnaise. C'est donc là qu'une femme bien née doit s'adresser. Elle est sûre d'y suivre la tradition du goût, soit qu'elle y dépense magnifiquement un revenu de millionnaire, soit qu'elle y calcule d'après l'exiguïté du plus modeste budget.
Les robes d'organdi et de mousseline de la Compagnie lyonnaise seront surtout très-remarquées cet été aux eaux; elles feront aussi le succès de plus d'une châtelaine. Je cite entre mille jolis modèles des plus inattendus :
La robe Médicis, dont la jupe coupée circulairement par une base chamois, est un semé de violettes avec bouquets en bordure. Le corsage également coupé d'un côté par la nuance chamois semble porter en sautoir quelque grand cordon imaginaire. 11 y a de la souveraine dans ce ravissant costume.
La robe Polonaise, dont la nuance bois uni, se découpe à mi-jupe en pans carrés sur un fond blanc étoilé de noir. La base camaïeux, est rayée en long , nuance sur nuance. Le corsage , fermé par les rayures camaïeux, — en travers comme des brandebourgs, — ainsi que le bout des manches justifient le nom de cette toilette.
Il y aurait beaucoup à détailler aussi au sujet des confections d'un goût exquis, des dentelles et dos cachemires de l'Inde de la Compagnie lyonnaise. Mais revenons d'abord aux toilettes printanièros.
Pour accompagner les robes citées plus haut la distinction exige naturellement un choix des riches jupons de la grande Maison de blanc. Je conseille, entre tou*, le volant à petits plis, dont la tète est un large entre- deux de valenciennes. (Voyez le dessin.)
Ce volant et cet entre-deux sont coupés de distance en distance par des pattes de mousseline richement brodées. — Un autre , un gros bouillon de mousseline, relie un large, bord brodé à un entredeux brodé surmonté de six petits plis. — Un autre encore — large bord richement brodé, puis large entrc-deuxde valenciennes, puis enlin, entre-deux brodés et petits plis.
On sait que les plus gracieuses mutinées et les plus riches robes de chambre sont créées par la grande Maison de blanc.
La matinée représentée par le dessin est en batiste avec large volant à tète rabattue, encadré d'une petite valencienne; sur le corsage tout recouvert de petits plis se dessine une veste espagnole simulée pair un riche entre-deux de valenciennes; un entre-deux brodé à la taille avec un petit volant complète l'harmonie du corsage, tandis que le bout de la manche à petit plis avec entre-deux répète la garniture.
Du reste, mes lectrices pourront se. faire une plus juste idée des nouveautés en lingerie en visitant l'exposition du 25 avril, qu'ouvre la Grande maison de blanc en l'honneur de trois ou quatre splendido.s trousseaux. (Je pourrais nommer les heureuses à qui ils sont destiné*.) J'ai vu les préparatifs de ces trousseaux; c'est féerique' Entre autres je cite des draps qui, comme dans je ne sais plus quel conte, pourraient assurément passer parle trou d'une bague, si ce n'étaient les riches broderies qui en décurent l'un des bouts; sortes de corbeilles de fleurs enrichies d'un écusson et qui prêtent leur merveilleux relief à la fine batiste.
Mais je m'écarte toujours.de la question.
Les chapeaux de ce mois sont merveilleux. Comme toujours.
A lexandrine se surpassse ; jusqu'où ira-t-elle ?
Il faudrait emprunter son langage à quelque poète pour essayer de décrire, sans les froisser, ces délicates choses de tulle et do Heurs appelées chapeaux.
La Duchesse est en paille de riz.
Un bouquet de Heurs de cerisier s'épanouit au-dessus de la passe; laissant déjà retomber quelques cerises... Les arbustes de chez A lexandrine sont précoces 1
Le chapeau Jardinière en paille de riz, à fond et à bavoletde tulle, est égayé de trois bouquets champêtres. Le premier de ces bouquets semble s'être suspendu à la passe; le second, plus petit, a roulé sur lebavolet; le troisième s'est lixé à l'intérieur : c'est pittoresque et gracieux.
Le chapeau Impératrice, paille de riz avec barbe de blonde déroulée du fond du bavolet, est
orné d'un éclatant bouquet de fleurs jaunes aux longues tiges, appelées vulgairement coucou. Ce coucou se répète à l'intérieur avec un coquelicot.
Enfin, pour la campagne , il y a le chapeau rond Alexandrine; délicieux modèle, surmonté d' épis et d'un ruban blanc frangé de paille, retombant d'un côté et de l'autre, retroussé à la Napoléon I« par une patte de paille. Le revers du bord de ce chapeau est doublé de velours noir, — suprême coquetterie . - coquetterie dont l'idée mériterait une médaille votée par les jolies femmes.
Parlerai-je des casquettes?... des amours de casquettes ornées de presque rien , «mais d'une façon inimitable! La description n'expliquerait rien et gâterait tout; allez plutôt voir!
Certes, on en conviendra, de telles créations doivent rendre — quand même — une femme séduisante. Les timides me répondront peut-être que pour ces toilettes en fleurs il faut pouvoir lut1 er d'éclat avec elles. L'objection serait naïve. 11 n'est pas d'ange plus blanc et plus rose avec des yeux plus mystiquement ombrés que la coquette parisienne du dix-neuvième siècle. — Pourquoi V — Ah! madame, que vous venez de loin! pourquoi!... parce que le blanc nymphéa, le rose d'Armide et le peneil japonais de Séguy sont le dernier mot de l'art... que Raphaël me le pardonne.
.A' propos des vierges de Raphaël parlons des coiffures de mariées.
Aujourd'hui rien n'est plus attrayant qu'une mariée que Plisson s'est chargé de coiffer. Il dispose la fleur d'oranger au gré de la physionomie de cette dernière; il y mêle de la clématite ou du jasmin
MATINÉE. — D'après un module de la grande Maison de Liane.
une rose ou un camélia, harmonisant le tout aux traits de celle qui les porte. • . . •
Grâce à son talent, Plisson qui était le fournisseur du faubourg • Saint-Germain est devenu aussi celui du faubourg Saint-Honoré et de la Chaussée d'Antin. Sa vogue a passé l'eau, et les femmes qui ont vraiment du goût no craignent pas d'aller jusqu'au n° 38 de la rue. du Bac pouL demander à cet artiste en fleurs le secours de ses conseils. . ' ' ' ■ ■ •■ • • .«•
Du reste, mes lectrices connaissent depuis longtemps déjà le savoirfaire de Plisson, et ses coiffures de liai ont obtenu au tant de succès dans la Vie Parisienne, où j'en donne les comptes-rendus, que dans les soirées où elles ont souvent conquis le triomphe à plus d'une jeune tête.
La dentelle est à la portée de toutes les bourses depuis qu'on la fabrique mécaniquement. Loin de faire tort à la dentelle de Chantilly, la dentelle de Cambrai a généralisé le. goût de la belle dentelle et en a augmenté la consommation La véritable dentelle de Lama est
également dans toutes les toilettes où. elle figure en châles, pointes, burnous, rotondes garnies ou non garnies rie volants, etc. La vraie dentelle de Lama, faite en matière laineuse, convient dans toutes les s isons. Elle est plus chaude que la dentelle de Cambrai, tout en Conservant la légèreté, de la dentelle. La dentelle de Yak qui est blanche, sort également pour la ville et pour sorties de bal On en porte de forts jolis objets en robes pour soirées, en burnous et rotondes pour ville, ainsi que des pointes, mantelets garnis, etc. La dentelle de Yak est par elle-même assez chaude pour servir seule de sortie, de bal; au besoin on peut la doubler de soie ou de cachemire de couleur. Enlin, par son blanc mat, elle convient parfaitement au teint de la femme dont elle fait ressortir la fraîcheur.
Une magnifique et nouvelle création, brevetée par l'inventeur et le fabricant des articles dont nous venons de parler, est la dentelle de Camaïeu, fabriquée en soie et en Lama.
Cette dentelle qu'on peut admirer dans tous les grands mugasins, fait l'étonnement de tout le monde, car on ne peut comprendre comment on est arrivé à faire rendre à la machine des fleurs de plusieurs teintes, ombre et lumière. Il se prépare en ce moment de nouvelles créations en dentelles, dont nousparleronsprochainement. La part faite des splendeurs de la mode, abordons une question plus intime : celle de la beauté. Ici, mes lecteurs du sexe fort (s'il s'en trouve) sont priés de tourner discrètement la page. Si vous voulez rester toujours lolies, Mesdames, faites demander à M. Louis Ctaije son livre : les 'Talismans de la beauté, et étudiez-le avec soin. Vous y trouverez des secrets précieux, des crèmes traditionnelles, des cosmétiques dont l'origine nous vient directement des célèbres beautés des derniers siècles.
Parmi les compositions quo M. Louis Claye recommande, j'ai remarqué, au chapitre « du teint. » la Rosée des abeilles, lotion bienfaisante pour tonifier la peau; Y Eau de beauté de S. M. l'Impératrice, « qui contient tous les principes du cold-cream ; » enlin, la crème Pompadour, dont le secret a été transmis à la maison Violet par Manon Foissy, camôriste de la favorite. Cette dernière crème prévient les rides
Quant à moi, sans avoir la science de l'auteur, je vous conseille, comme très efficace, la crème' de lis pour le icinl; les poudres, raffraichissantes et le savon Tridaee de la reine des Abeilles; telle est aujourd'hui la marque de fabrique de la maison Violet.
Grâce à ces soins hygiéniques, vous pourrez vivre toujours jeune; — que ne trouve- tron aussi le secret de ne plus mourir ?
Yicomtesse de
1 e Propriétaire gérant, MAHCELIN.
Paris.
■ Imp. KUCrELMANN, 13, rue Grange- Batelière.
Il est dix heures; la flaiicéa est habillée, elle a pris son posle avec sa mère à la porle du grand salon ; deux ou (rois proches parents sont déjà là; les laquais ont mis leurs gants et se tiennent prêts à annoncer.
Je connais la maison, on l'a mise sens-dessus-dessous: il fallait lui faire sa toilette ; deux journées, six tapissiers, achats de tentures, location de meubles; on y a fourré les vieilleries dans les alcôves et dans les armoires. Le petit salon a été rafraîchi, le cabinet du père transformé en troisième salon ; deux chambres à coucher sont livrées à la circulation; les lits, recouverts de soie tendre, font un bon effet dans leur robe de dentelles. Les fauteuils sont moelleux, il y en a dans les coins obscurs, je pourrai y bâiller à mon aise.
Correct, et complet. Du reste gentil mariage, vingt-huit mille livres de rente pour commencer, autant dans l'avenir; bonne maison, bonnes relations, c'est de la bourgeoisie riche : le fiancé monte bien à cheval, possède une grande barbe, a des (erres dans le Perche, est déjà du Conseil général et songe à la députation; ses saluts sont parfaits; avec le beau-père, il fait l'arrière-garde et reçoit les hommes; impossible d'être plus convenable; toutes les dix minutes il va dire un mot à la jeune fille; ni trop empressé-ni trop roide. Son bras est prêt, son échine arrondie, sa bouche souriante, il va conduire les dames dans le petit salon où le notaire rose et majestueux, avec son élève roide comme un patron de mode, offrent la plume pour la signature du contrat.
On entend les voitures rouler , puis tout d'un coup s'arrêter net.
Roulement sur roulement, faibles d'abord, puis croissants, puis traversés et redoublés par d'autres, puis tout un tintamarre. Les vi'res frémissent, les cochers crient; les pavés luisants jettent d'étranges reflets, et dans la grande noirceur de la rue, les becs de gaz allongent comme des panaches leurs clartés vacillantes. Les femmes encapuchonnées entrent et montent, rétablissant la rondeur de leurs jupes; les maris, les pères sont là qui rident; arrivées dans l'antichambre, elles s'inspectent à la- glace, puis tout d'un coup, comme sur un ordre, prennent l'air de parade. Chacun le sien. Madame S. cherche l.e sourire simple. Madame de B. s'avance bouffante et resplendissante, avec des ondulations inspirées, comme sur un air de marche. La petite Louise D. se coule mince et inquiète à l'abri du solide rempart, du bastion mouvant qu'elle trouve dans sa mère. Quelques-unes ont l'air d'aller à l'assaut, d'autres semblent des soldats qui font leur entrée après la victoire. Avec de bons yeux, on démêlerait dans celle attitude tout leur caraclère.
Compliments et embrassades à l'infini. La fiancée et la mère font à chaque minute et demie le grand plongeon dans leurs jupes. Les salons s'emplissent ; les épaules satinées se serrent sur les velours des sophas; les fleurs des coiffures s'agitent aux mouvements des têtes; un pelit bruit continu, une sorte de chuehollement universel, court, accompagné par les frôlements de robe; les hommes graves, à cordons et à plaques, commencent à circuler, avec la mine de sévérité et de résignation qui convient à leur rang et à leur âge. Le futur et son père disent pour la quatre-vingt-dixième fois : « Comme c'est aimable à vous d'être venu. » Le futur entend pour la quatre-vingt-dixième fois : « Je vous félicite, mon cher, vous êtes un heureux mortel. »
Poignées de main, accents du cœur. On entend craquer dans la salle voisine la plume du notaire. Les bonnes amies se glissent dans la seconde chambre à coucher, celle qui est tendue de rose, et contemplent l'écrin étalé sur un velours blanc. La chaleur monte, et l'on pense aux glaces.
Le père chante intérieurement ce monologue : « C'est quinze cents » francs pour la soirée et le dîner; mes boites sont trop étroites, et » je passerais plus agréablement ma soirée au club. Mais ceci est un » jour de revue. Il en faut pour ma représentation. Je montre mes » amis , il y a ici trois grands-croix, dix commandeurs, un maréchal » de France, deux premiers présidents, une douzaine de comtes et «marquis authentiques. Tout cela va dans l'apport de ma fille; je « suis un homme posé, j'en fournis la preuve; quand mon gendre » aura besoin d'une place, quand j'aurai envie d'avoir mon nom au «Moniteur, si je souhaite devenir administrateur d'une compagnie, » les bonnes choses couleront naturellement de mon côté, l'eau va n toujours à la rivière. »
Petiis sclos intermittents de la mère : « Jeanne est trop serrée. — » Mon Dieu ! elle oublie d'être affectueuse avec la présidente , » elle lui trouve l'air d'une chipie aigre ; Jeanne, mon petit cœur, il » s'agit de l'élection de ton mari. — Les glaces ne viennent pas. — « Jeanne, tu as déchiré ton gant. — Voilà une lampe qui va filer. — ii Jeanne, tu n'as pas l'air assez contente. — Jeanne, tu as l'air trop » contente. — Ma robe va créver dans la dos. »
Chœur général des jeunes filles, solta voce. « J'aimerais mieux un » blond. — Moi d'abord, je n'oserais jamais causer comme cela à mon » futur. — Son ruban rouge fait bien. — Il n'en a qu'un, mon frère h en a trois, rouge, jaune et mélangé. — Signera-t elle la première ? » Cela porte bonheur, on dit qu'alors on est maîtresse chez soi. — » Ah ! mon Dieu, de vrais diamants, quelle belle petite croix, lesjolis » pendants d'oreille antiques ! — Sa taille est bien, pourtant j'aime » mieux la nuance de mes cheveux. — Gris de perle est joli, mais il » fallait des bouillons aux manches. — Est-ce le jeudi qu'elle recevra? » — Jeanne, ma chérie, que je t'embrasse, comme je t'aime ! »
Je suis un vieil ami, Jeanne m'a présenté son mari, je la regardais faire. On ne peut être plus parisienne et femme du monde.
Cela lui est inné , et l'éducation l'a achevée en la comprimant et tout à la l'ois en l'excitant. La plus jolie attitude d'un cheval de prix est celle où il piaffe et se cabre doucement sous la bride.
Un mélange exquis de modestie et d'assurance. On ne peut pas dire qu'elle ait de l'esprit; son esprit est dans l'arrangement de sa robe, dans ses attitudes, dans le choix de ces bruyères pâles qui entrelacent leurs grappes dans ses cheveux. D'ailleurs le véritable esprit serait inconvenant; une femme dans ce monde n'en peut avoir que mariée et vers trente ans. Mais elle a de la conversation, elle tiendra suffisamment son salon, elle jettera joliment ces petites phrases qui relancent les idées et qui donnent à l'entretien un nouveau branle. Il ne faut pas demander d'esprit à la conversation du monde; la perfection est qu'elle soit non pas vide, mais presque vide; les saillies, le mordant, l'originalité, la profondeur y détourneraient; tout s'y atténue. Je suis sûr que les deux cents personnes ici présentes n'ont pas produit en trois heures une idée ou un mot qui vaille la peine d'être écrit. Le charme consiste dans le débit, dans la voix modérément timbrée, dans les changements de ton amenés sans efforts ni éclats, dans un parfum universel de compliments aisés, et d'éloquence fine; Jeanne m'a dit « Bonsoir,» cela n'exige pas grands frais d'invention; mais le son de sa voix est presque aussi doux que celui d'une flûte, et la petite révérence dans la jupe qui chatoie et bruit, laisse dans le souvenir la plus gracieuse peinture. Cela suffit, personne ne lui demande d'idées; qui s'i.iquièle des idées dans un ballet?
Tout cela lui vient de son passé ; nous autres hommes , nous nous bourrons de raisonnements, nous nous mettons au régime du latin et des mathématiques, nous'rangeons dans notre tète avec toutes sortes de compartiments de grosses idées rectangulaires; partant nous sommes lourds, vigoureux, et nos actions, nos jugements partent avec la ro'deur et la portée d'une machine. Pour elles, elles laissent la géographie et le catéchisme couler sur leur esprit; rien n'entre; les formules sèches et disproportionnées glissent comme une averse sur une ombrelle de soie; au-dessous de cette pluie officielle, se forme leur être véritable, composé de sensa'ions pures, d3 répugnances, de sympathies, d'images et de désirs vagues, qui ondulent et vibrent. Cela fait un accord imprévu, d'une délicatesse, d'une justesse étrange. Nous restons stupéfaits, la bouche ouverte; comment un instrument si mal exercé a-t-il pu produire un son si harmonieux et si pur ?
D'autre part, dans ce monde du moins, le son est bien faible, et la gamme bien bornée. Nulle émotion sérieure ou profonde. Elle cause aisément, avec calme avec ce jeune homme qui demain sera son mari ; elle en fait les honneurs, ils ont l'air mariés depuis deux ans. Elle n'a pas besoin de se contraindre pour arriver à cette demi-gaieté souriante; elle entre dans le mariage comme on monte en voiture pour une jolie partie de plahir. Son sentiment n'est que la satisfaction de s'établir selon toutes les convenances, avec tous les agréments, un mriri bien mis, de bonne famille, empressé, agréable à cheval, quatre mois à Paris, huit mois dans un petit château, beaucoup de bals et de toilettes, une eorbeilb de vingt mille francs. Les bouillonnements intenses, lesilence résolu ou plein d'angoisses, l'idée d'une vie risquée ou d'un idéal atteint sont à cent lieues; elle me parle de sa coiffure, me demande des renseignements sur les hôtels de Nice, etc. — Une gracieuse poupée, agréable à conduire, qui vous fait honneur dans le monde, avenante, qui pique et réveille le goût par la perfection et les renouvellements de sa toilette, voilà ce que le fiancé va trouver, et, ma foi, je crois qu'il eût été embarrassé s'il eùL trouvé quelque chose de plus.
Le gros suisse marche taisant sonner sa canne. Tous les cierges sont allumés, l'ostensoir et le tabernacle reluisent entre les colonnes; les chappeset les éloles jettent des paillettes de feu à mesure que les génuflexions de l'officiant font miroiter les broderies damasquinées d'or; les deux fresques de Flandrin développent des deux côtés de l'autel leurs processions de figures nobles et savantes. .Sur le devant, dans des fauteuils de velours cramoisi, aux regards de tous, trônent les grands parents, la mariée comme une blanche apparition, les mères, en dentelles dignes d'une reine. Tout scintille et rayonne. Les plis opulents des tentures emprisonnent voluptueusement la pourpre de clartés qui tremblent. L'orgue roule, perdu en modulations amollissantes, tour à tour tendre et grave, parfois avec de légers arpèges qui voltigent comme un essaim d'abeilles lumineuses éparpillées dans i'éther serein.
Trùs-bel opéra, analogue au c nquième acte de Robert-le-DiabU. mais Robert-le Diable est plus religieux. — Sitôt qu'on vit dans un pays latin, en France, à Paris, tout prend un air de parade.
Le sermon est de M. Belamy, prédicateur célèbre; discours académique, phrases parfaites et ronde:, compliments à tout le monde. Compliments à la mère « en qui toutes les distinctions de l'esprits'unissent à toutes les délicatesses du cœu;-. » (Elle a écrit une brochure sur l'association de la Sainte Enfance.) Compliments au beau-père, a qui après avoir porté le drapeau de la France dans les contrées lointaines où il avait cessé de flotter pendant six siècles, montra, comme les anciens preux à notre siècle relâché; la rare et parfaite alliance du guerrier exemplaire et du fidèle chrétien (ancien colonel en Afrique, il est aujourd'hui marguiller de sa paroisse). Compliments à un académicien qui se trouvait là, « et dont le style exquis, puisé aux sources pures du
grand dix-septième siècle, rappelle etc. » Compliments à un député, « dont la parole éloquente soulève et apaise à son gré, etc. » Compliments aux jeunes époux. Tout cela débité fort bien , en périodes symétriques de rhétorique choisie, lentement, avec le ton approprié. 11 avait l'air de jouir de ses cadenses. Excellent ténor : mon voisin racontant la chose à un retardataire disait : « 11 a eu beaucoup de succès. »
Un petit garçon et une petite fille coquets, fins, dans leur justaucorps de velours vont quêtant; on sourit en leur donnant. C'est un joli intermède.
Conversations dans l'église : « Jeanne est jolie, mais le marié est terne. — Solennel comme un pieu, cela donne l'air bète. — C'est l'air de l'inconstance, je voudrais bien vous y voir. — Avez-vous des pièces de dix sous ? Donnez-m'en une. Je ne suis pas parent et je n'ai que de l'or pour la quête. — Bonjour, bonjour! Tiens, vous venez ici. Pour qui ? pour le marié ou la mariée? — Pour le marié. La petite est gentille. — Moi, je reste dans les contre-allées, au moins on se promène. — Aimiez-vous Flandrin ? — Oui, la grande machine de droite. Mais le reste est un salmis étrusque avec des prétentions bibliques. — Les fonds sont plats; cet homme-là s'est creusé la cervelle pour être sec. — Arrivez donc, Bernard, c'est indécent ; voilà votre heure militaire? — Ne m'en parlez pas, pour les permissions, mon colonel est un dogue. — La mariée lit dans ses Heures, c'est une contenance. Oh ! un chanteur! De la musique vocale, c'est un mariage à douze cents francs. — Quinze cents, à cause des grandes tentures et du tapis sur les marches de l'église. — Avez-vous entendu Mme de Lagrange? — Bonne chanteuse, du style et de la tenue, mais elle est faite en élain battu. — Le sage et méditatif Varillon, il arrive à la lin, en cravate blanche, un gros livre sous le bras. — C'est pour mon cours qui est à une heure; je vais à la sacristie, je ne fais que traverser l'église ; la poignée de main au père est l'essentiel. — Suivons, boum, boum, bouf ! c'est une queue comme au théâtre. — Avez-vous parlé de moi à notre homme. — Pas encore, l'amiral était absent. — Serrez les coudes en avant. Où est le père ? — Là bas, dans cette presse, du côté des poignées de mains. — Mille félicitations, mon cher monsieur. — Enchanté de vous avoir vu ; mille fois merci. — Avez-vous fini, moi, je m'en vais. — (Le suisse.) — Par ici, messieurs, Je couloirà gauche (pifpaf!). Avancez, mesdames, s'il vous plaît; faites le tour, messieurs. (Pif, paf, boum!) — De l'air frais merci, mon Dieu ! nous en sommes quittes. — La pauvre petite a fait cent cinquante fois le plongeon et essuyé quarante vieux museaux. — Attendez, que je boutonne mon paletot. — Des mendiants, des domestiques, des bedauds en haie; c'est la sortie des Italiens.
Frédéric Thomas Graindorge.