‹ La Vie parisienneChapitre 173 sur 662 · DAUMIER ET GAVA RM · texte numérisé non relu

DAUMIER ET GAVA RM

11 y a quelques jours, un banquet réunissait les amis de Daumier pour fêter sa rentrée au Charivori. Nous regrettons de n'avoir pu nous associer que de cœur à cite artistique manifestation, mais, aumoins, voulons-nous témoigner notre prof inde sympathie pour le grand dessinateur, en publiant l'article suivant, écrit pour nous par un de ses plus fervents admirateurs.

Il est curieux d'étudier la diversité de manifestations des poêles, des savants et des artistes, dans une même période, et les époques qui suivent celles de forte création constatent les lois mystérieuses qui faisaient agir ces hommes en les accolant plus tard par un Irait d'union inséparabb.

Qui dit Arisfote fait penser à Platon : Goethe amène le nom de Schiller comme Hugo rappelle Balzac. Ces grands esprits n'ont rien de commun ; leurs affirmations se sont quelquefois manifestées en sens contraire; de leur vivant ils ont pu se combattre; ils représentent deux faces, le Fait et les conséquences à tirer du Fait; l'un se cramponne au Kécl, l'autre le fuit pour l'Idéal, mais ils n'en sont pas moins géminés et prennent leur valeur de leurs aspirations contraires, de même que le oui a besoin du non, le jour de la nuit, le blanc du noir.

Pendant vingt ansGavarni et Daumier remplirent les journaux salyriques de leur féconde production. C'étaient deux rivaux, deux forces de diverse nature qui se servirent dans leur individuelle affirmation et pourtant jamais n'empruntèrent rien l'un à l'autre.

L'étoffe qui ne déteint pas est de bonne qualité.

Gavarni représentait l'élégance, Daumier la force dans le satyrique.

L'un peignait la vie de jeunesse, les étudiants, les griseltes; l'autre de sa forte poigne ne lâchait pas la bourgeoisie.

Les Toiles nuits de l'Opéra, les galanteries du quarlier .\otre-Dame de Lorette étaient le partage exclusif de Gavarni qui créait une langue à lui, des attitudes à lui, des mots à lui.

Daumier tenait les couches plus basses : les gens sans le sou, les pauvres, les chevaliers d'industrie, les industriels qui n'étaient pas chevaliers.

Femmes du monde et dandis imitaient les poses des héros de Gavarni. Son esprit faisait école et plus d'une actrice a étudié la langue française dans ses légendes.

Le crayon brutal de Daumier s'étalait par une main si virile que la foule maudissait ce miroir où se reflétaient des traits toujours grotesques et grimaçants.

Les deux peintres sans le savoir gagnèrent à ce contact. Leur propre nature s'y développa. Gavarni n'abandonna pas le charme de l'élégance, et Daumier ne fit aucune concession pour adoucir son rude crayon.

Gavarni devait rallier à lui les femmes, les jeunes gens, les esprits qui veulent être amusés par un sourire. Tout était piquant dans les dessins de l'homme qui avait su poétiser jusqu'à la gravure de modes; aussi, le peintre des élégances de la vie parisienne, de la soie, du velours, des amourettes, de la vie facile, fut-il payé de son vivant par une nation coquette, qui aime qu'on la montre sous son beau côté.

Daumier était un philosophe rude : pour les natures superficielles son crayon masloc pénétrait trop brutalement dans la peinture des vices. Comme Daumier ne peignait que des gens du commun, on trouva son génie commun.

Gavarni composait avec un srin extrême ses petits proverbes à la Musset. Légendes et dessins, issus du même cerveau, étaient inséparables l'un de l'autre.

Daumier crayonnait a la hâte, dans des nuits fiévreuses, des planches arriérées, obéissant quelquefois à des textes imposés, quelquefois jetant au hasard des silhouettes d'après lesquelles des gens d'esprit composaient des légendes plus ou moins comiques.

Les railleries légères, spirituelles et à fleur de peau de Gavarni, ne blessaient personne. Les marchandes d'amour, qu'il a appelées des partageuses, montrent le vice séduisant. Gavarni tient pour la femme contre l'homme, pour la jeunesse contre l'âge mûr, pour le joli contre le laid. Ses Maris trompés sont présentés avec une pointe d'esprit qui chasse toute amertume : Les maris me font t ujours rire. Pour Gavarni (je parle du Gavarni des vingts premières années), la vie est une sorte de carnaval où la jeunesse et l'amourette triomphent.

Daumier fait penser; Gavarni fait sourire.

Gavarni devait rallier plus d'enthousiastes dans une société où la vie est tellement hérissée de difficultés que l'homme est rarement ingrat pour celui qui l'amuse. Mais quant à celui qui le fait rougir de ses laideurs, c'est une autre affaire. Dans l'antiquité, un cuisinier

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