‹ La Vie parisienneChapitre 190 sur 662 · LA FAMILLE CHAUMONT-LACAKR] ERE · texte numérisé non relu

LA FAMILLE CHAUMONT-LACAKR] ERE

Une vraie tenue de livres en partie double.

UN SALON DE PARIS

La toile venait de se baisser sur le quatrième acte ; Lucie se tourna vivement vers Bauvron, le visage coloré :

— Oh! monsieur, l'épousera-t-il ?

— S'il l'épousera ! madame ; vou s n'avez donc jamais vu de mélodrame?

— Jamais! 11 est dans une siluation bien cruelle, le pauvre jeune homme ! Comment s'en tirera- t-il?

— C'est ce que vous révéleront les prodiges du cinquième acte.

— Oui, ne me dites rien.

— Je n'aurais garde.

A la sortie, Bauvron offrit son bras à Mme de Lansac; elle le prit gaiement et lui dit :

— Je vous remercie, monsieur, de la charmante soirée que je vous dois. Ce mot flatteur ne charma pas Bauvron, précisément parce qu'il

avait été dit trop gaiement. Il sentit, je ne sais pourquoi, son cœur se serrer, et réi onilit d'une voix lamentable :

— Je vous l'ai dit, madame ; je suis t'ait pour vous amuser, tant que je serai assez heureux pour y réussir; vous voir suivre avec intérêt mes paroles, faire naître le sourire sur vos lèvres, tant que j'aurai ce pouvoir, ce sera ma vie. Ensuite... vous ne me verrez plus.

Lucie rougit, et comme la voiture n'arrivait pas, elle sentait le bras de Bauvron trembler sous le sien. La voilure arriva; Bauvron refusa d'y monter. Un pauvre demanda l'aumône; Bauxron était si absorbé qu'il ne l'entendit pas. Mme de l.ansac ûta son gant et chercha dans sa bourse; pendant que les chevaux piaffaient sur place, elle passa la main par la portière et effleura la main tendue du pauvre hère. Bauvron trouva que ce misérab'e é'aitplus heureux quelui, et, pendant que la voiture partait au grand trot, il prit cette main longue et fluette, blanche comme un lis, à la lueur du gaz, et l'effleura de ses lèvres.

— Voyons un peu, se dit-il quand il se retrouva seul, pourquoi, diable! lui ai-je baisé la main? En suis-je encore là que je ne puisse regarder une femme d'un peu près et vivre deux heures à côlé d'elle sans lui exprimer brutalement qu'elle me plaît? Le cielm'est témoin qu'hier soir, quand j'ai rencontré Lansac sur le boulevard, je ne pensais à m'introduire chez lui que pour juger sa femme, m'en moquer un peu et donner des conseils à mon ami sur la manière de la mener... Non, Bauvron! tu mens : il y avait une arrière-pensée. Oui, je l'avoue, chacune des infortunes que Lansac me racontait, tous ses différends avec sa femme, me laissaient deviner un être charmantque j'ai voulu voir. Je l'ai vue, et elle m'a sinon pris, du moins surpris. Ça ! la dame est fière; elle ne me pardonnera pas ce baiser. Elle ne dira rien à son mari; déjà je la connais assez pour en être sûr; mais elle me montrera par tous les moyens convenables et même inconvenants (la convenai.ee me paraît être ie moindre de ses soucis), jusqu'à quel point ma présencelui est insupportable Je n'ai alors qu'une chose à faire : la première fois que je la verrai, quel que soit le nombre des personnes présenles, je lui baiserai la main, à l'ancienne mode. Si cela ne. suffit pas et qu'elle continue à me battre froid, je raconte l'aventure devant tout le monde, mari, tante, cousins et académiciens : comme quoi mon drame l'avait tellement émue, que cela m'avait ému; comme quoi elle avait ôié son gant et que sa main était la plus jolie des mains ; comme quoi les chevaux partaien! et que j'ai perdu la lèie. Puis je soutiendrai en riant qu'elle est offensée, très offensée, qu'elle ne me pardonnera jamais; rien que pour me faire enrager, elle redeviendra toute gracieuse. Oui, mais si, en la revoyant, je m'aperçois qu'elle est é:i ue, touchée, qu'elle accepte ce petit secret entre nous? S: je vois jour auprès d'elle, comme dit son grand-oncle le cardinal? Oh! alors, sous peine d'ê're un sot à mes yeux et aux siens, en avant! — Quoi! Bauvron, trahir ainsi l'amitié la plus sainte, descendre à ce point que tu souriras à ton ami, que tu le flatteras, lui serreras la main et lui voleras sa femme?

Bauvron resta un moment interdit devant cettepensée; car il aimait

réellement Lansac; mais bientôt il s'écria :

— Ah! qu'il aille au diable, lui e! la morale et les convenances sociales et les beaux rai onnements compliqués. Ce ne sont pas no? actes, ce sont tous ces poids et contre-poids qui sont criminels. Je suis bien bon de me tourmenter pour un amour qui sans doule n'aura aucun résultat. Pourquoi Lansac a-t-il fait la sottise de se marier? Est-ce qu'on me voit jamais marier, moi? l)\ illeurs^lfii le sa^ra pas.

Le lendemain, Bauvron pensait toujours à Lucie. Vers midi, il se rendit à l'hôtel de Retz sans but précis. Au moment où il allait frapper, il vit entrer dans l'hôtel le valet de chambre de M"11 de Lansac, un roman de cabinet de lecture sous le bras. 11 y a des signes qui ne trompent pas un auteur! Dans ces in-octavo souillés, pleins de cornes et de pièces, Bauvron reconnut un de ses romans. 11 en ressentit une grande joie. Lucie s'occupait donc de lui! Il entra et demanda si Lansac était visible; il trouva son ami en train de se faire les ongles. Lansac le reçut avec joie, comme un homme qui ne sait trop que faire de sa journée. Au milieu de propos insignifiants, Lansac lui dit :

(') Voir les numéros du 26 mars, du 2 et au 9 avril.

— Je ne sais , cher ami , quels moyens ton amitié veut employé*1 pour me rendre le cœur de ma femme, mais je me fie décidément à toi. Ce mouvement que tu communiques à ce qui t'entoure, celte gaieté... déjà détruis hier Lucie est toute transformée.

Bauvron rougit légèrement et se conlenta de répondre : Allons! tant mieux; puis il détourna la conversation. Bientôt il sortit en insistant pour que Lansac ne le reconduisît pas. Une fois seul, Bauvront qui avait le sentiment topographique et se serait relrouvé dans une forêt mieux que Poucet lui-même, s'égara systématiquement. Au lieu d'arriver à l'escalier, il se trouva bientôt dans l'appartement de Mmc de Lansac. C'était le palais enchanté, nuls gens, nul bruit, les tapis assourdissaient les pas. Bauvron prit l'enfilade et vit bientôt qu'il allait arriver à la chambre à coucher. Il souleva la portière; la chambre était vide. Le lit à la grecque, les meubles droits, secs, froids, les dos en forme de lyre, les peintures du plafond si lourdes qu'on craignait de les recevoir sur la tête, le grand benêt d'Apollon qui souriait du haut de la pendule en faisant belle jambe, tout présentait un parfait contraste avec la nature fine et essentiellement parisienne de celle qui habitait là. Bauvron comprit tout de suite que Mme de Lansac devait avoir, à côlé, une pièce plus petite, plus mignonne , meublée à sa façon , avec amour, son retrait habituel. Un léger bruit lui indiqua qu'il ne s'était pas trompé. Il continua l'enfilade, et traversa la chambre à coucher, il se frouva au bout de son voyage et au bout de la maison. En face de la portière, qu'il souleva avec précaution, une haute glace sans tain donnant sur le boulevard, glace en ce moment voilée par les rideaux; des meubles pour ainsi dire sans pieds, sans dessin, sans bois, ne présentant à l'œil que des masses de capitonnage; meubles faits d'hier, propres à notre temps, sans prétention, mais commodes jusqu'à l'énervement. C'était le cas de dire, suivant l'expression de me'dames les concierges, qu'on roulait dans le velours et la soie. C'est là que la comtesse de Lansac, le dos tourné à la porte, en peignoir du matin, les pieds nus dans ses mules, élendue sur un divan large et bas, blottie dan- les coussins, le bonnet de travers, lisait comme une lorette de Gavarni , un roman demandé au cabinet de lecture. Elle en était à la lin du premier volume et dévorait le passage suivant:

« Olivier se précipita aux pieds de Flamenca, el lui saisissant la main, il s'écria dans la plus grande exaltation :

» — Non, non, je ne fuirai pas ainsi! Quand j'ai pénétré jusqu'à toi, j'ai mesuré le danger. Que m'importe! je t'aime. Ton nom, ta voix, ta peasée, m'ont envahi. Non, je ne m'en irai pas sans emporter une lueur d'espérance, Flamenca, il faut que lu m'aimes!

» — Oh! ne me parlez pas ainsi, chevalier discourtois! vous osez outrager votre dame! Non, je ne vous ai pas donné le droit de me parler ainsi. La comtesse de Verdun est pour vous une étrangère, dès qu'elle n'est plus à vos yeux l'épouse d'un ami. Sortez !

i> — Oh ! Flamenca ! dit le chevalier en se traînant à ses pieds, ne me traite pas avec celte dureté; car lorsque je vois ton beau visage irrité, je sens une telle douleur qu'il me semble que ma vie va se briser Oh! cruelle, cruelle Flamenca! J'ai mal Irr dans tes regards, mal lu dans tes paroles. Ton regard mentait, ta douce voix mentait, ta beauté mentait.

» Puis se relevant pâle et sinistre : Oh ! qu'il vienne, l'ami, l'époux outragé, qu'il vienne ! qu'il me frappe, je bénirai le coup morlel.

n A ces mots, Flamenca re put résister à son émotion.

„ — 0 passion criminelle! angoisses incessantes! tourmenls de cetlevie! enfer dans l'autre! tendresse infinie! emparez-vous de moi. Qu'il me prenne, qu'il m'emporte pour l'éternité! Mes forces sont à bout. Olivier, je l'aime!

» Les deux amants sélreignirent avec force; une joie immense illuminait leur visage. Ils se comprenaient unis par des liens si forts, qu'aucune puissance divine et humaine ne pouvait les briser.

» A ce moment, Olivier sentit une main de fer s'appesantir sur son épaule.. »

Le premier volume finissait là; Lucie, vivement intéressée, se demandant quelle était cette main, jeta le volume par terre et saisit rapidement le second. En se retournant sans se lever, elle aperçut la tête de Bauvron qui la regardait. Elle poussa un petit cri, saula à terre, redressa sou bonnet en rougissant, puis fixa sur Bauvron ses grands yeux ncirsd'un air interrogateur.

— Je me suis égaré, je le vois. Mille pardons! madame; je suis vraiment confus... Je n'ai, je suppose, qu'à reprendre toutes les chambres que j'ai traversées, et à tourner à gauche.

A mesure que Bauvron parlait, les yeux de Lucie se fixaient sur lui d'une façon plus pénétrante. 11 sentit qu'il avait été au-devant d'un moment décisif. Il fallait obtenir une répanse pour reparler encore.

— Vraiment, vous vous êtes... égaré? Il y a longtemps que vous fîtes là?

Elle semblait très-disposée à l'entendre.

— Assez longtemps pour avoir eu le plaisir de vous regarder lire. Heureux celui que vous lisez avec tant d'atiention!

— Le roman que je lis est très-mauvais, fit-elle en souriant. 11 est tout à fait invraisemblable. On y voit deux personnages qui s'aiment,

qui se le disent tout de suite; un chevalier qui affronte plus que la mort, la prison pour une femme qu'il a vue trois fois.

Ce Ion de causerie familière dépassa tout ce que Bauvron avait pu espérer; quittant l'air d'amant suppliant, il reprit d'un ton dégagé :

— J'ai fait un roman comme cela.

— Vous savez bien que c'est celui-là que je lis.

— Est-ce que vcus trouvez que mon chevalier va trop vite?

— Non, s'il aime. Mais puisque le hasard vous a fait arriver jusqu'ici, reprit elle avec une vivacité singulière, répondez-moi : pourquoi hier m'avez-vous haisé la main?

La question était d'une naïveté ou d'une rouerie prodigieuse : elle demandait une réponse, une seule. Si Bauvron eût été l'homme de ses conversations, le chevalier passionné qu'il aimait à peindre dans ses romans, il se serait jeté aux pieds de la jeune femme, fou de joie, et l'aurait attirée dans ses bras, perdant toute notion du danger, du temps, du monde. Mais le malheureux n'était qu'un Parisien plein d'expérience. Il ne croyait pas à ses effets dramatiques!

— Pourquoi je vous ai baisé la main? Comment pouvez-vous le demander? Parce que je vous aime, madame.

Il avait débité sa phrase avec si peu de chaleur, que le visage de Lucie, qui brillait d'enthousiasme, de tendresse, se décomposa ; elle se recula et lui dit :

— Ah! vous êtes venu m'annoncer cela. Vous courez de chambre en chambre pour me faire part de cette nouvelle! Oui, sans doute, ajouta-t-elle en riant d'un rire forcé, voilà, deux jours que je vous connais. \h ! ah ! un ami de M. de Lansac, cela est tout naturel, et j'aurais eu le droit de me plaindre si vous n'en aviez pas agi ainsi !

Elle sonna vigoureusement.

— Permettez moi de vous prier de ne plus vous... égarer chez moi. Au besoin, si cela vous arrivait encore, vous trouveriez à toutes les cheminées des sonnettes pour appeler. Jacques, veuillez reconduire monsieur.

Bauvron balbutiait quelques mots qu'il tâchait de rendre convenables en présence du domestique quand M,Jie de Retz parut Mmede Retz avait suivi avec inquiétude Bauvron et Lucie pendant la lecture de M. Vésinet. Elle vit un roman de Bauvron sur la table ; elle vit le trouble des deux interlocuteurs; elle comprit aussitôt. Bauvron la salua pro ondément, tandis que Lucie disait avec une voix qu'elle parvint à rendre calme :

— Vois, tante, comme le valet de chambre que tu m'as donné fait bien son service; il laisse pénétrer jusqu'ici ceux qui viennent voir mon mari, et monsieur me surprend en peignoir. Est-ce que ces choses-là arrivaient de ton temps? Reconduisez monsieur, répéta-t-elle en saluant Bauvron avec un sourire.

Bauvron sortit.

— Crois-tu que ce soit sans intention que M, de Bauvron ait pénétré jusqu'ici? dit Mme de Retz.

Lucie ne répondit pas Un des volumes était resté ouvert sur le divan, elle le ferma et le jeta avec dépit sur la table. . — Lucie, tu n'as rien à me confier?

— Uue veux-tu dire, tante? je ne te comprends pas.

— Tu n'aimes pas ton mari, n on enfant.

— A quel propos me dis-tu cela?

Et Lucie se mit à pleurer. M"'e de Retz resta un instant à la regarder, puis elle se leva et se reliia sans bruit. Elle rencontra dans l'antichambre Lansac qui sortait; elle lui toucha le bras et lui dit :

— Cher enfant , vous savez combien je vous estime. Je serai franche : vous ne rendez pas Lucie heureuse. Je ne vous en veux pas; car je sais combien vous l'aimez. Mais venez consulter une vieille femme comme moi, elle vous donnera de bons conseils. Ne craignez jamais de me gêner; je sais que vous êtes limide. Sachez, si cela peut vous donner du ( ourage, que vous êtes à mes yeux le mari que j'ai passé loute ma jeunesse à chercher et que je n'ai pas trouvé. Il n'y a pas de flatterie entre nous. Au revoir! Je vous offre des conseils; c'est le travers de mon âge. Ne m'en demandez que si vous en sentez vraiment le besoin, mais demandez-moi de l'amitié toujours.

— Madame , si ce que j'ai cru deviner tout à l'heure a la moindre apparence de vérité, c'est à l'instant même que j'aurais besoin de vos conseils. Permettez-moi donc de vous offrir mon bras et de vous ramener chez vous. Dix minutes après, Mme de Retz et Lansac étaient assis en tête à tête dans le petit salon blanc et or.

Bauvron comprenait toute la grandeur de la faute que trop de sang-froid lui avait fait commettre. Il s'envoya mille fois au|diable; cependant il ne renonça pas à toute espérance.

Le fait certain, qu'il aimuit à constater avant tout parce qu'il flattait sa vanité, c'est que Lucie paraissait l'aimer d'un amour fou, dépassant toute attente, devançant toute marche régulière. 11 avait, il est vrai, fort mal répondu a celte passion ; il avait lait à Lucie l'injure entre toutes, il avait excité les fureurs d'Ilermione ; mais n'avait-il pas lu dans la Hures, comme il disait, qu'une femme qui aime est tôt ou tard apaisée? U rentra chez lui poi r écrire à Lucie une lettre brûlante, toute pleine de sanglots, de supplications et surtout d'amour. U écrivit: Madame... puis il chercha cinq minutes ; puis il effaça madame, qu'il jugea trop froid, et écrivit : « Je vous quitte, Lucie, et j'ai la fièvre; un feu subtil me dévore; je suis humilié, anéanti ; il me prend envie de retourner, de me prosterner à tes pieds (les lu et vnus mêlés iccliquenl le désordre), de te dire combien il m'a fallu d'empire sur moi, de respect pour vous, Lucie,

d'adoration, pour ne pas te serrer dans mes bras, t'enlever au monde, unir nos deux existences en un... »

A ce moment, Bauvron reprit haleine. Il alluma un cigare, et, dix minutes après, il était encore assis, les jambes étendues, sans pouvoir se décider à reprendre la plume. 11 se. relut, trouva sa lettre parfaitement ridicule et maladroite, froissa vivement la feuille et renonça a écrire : il avait décidément consommé pour longtemps sa petite provision de sentiment. On était au vendredi ; il se dit : J'irai mercredi chez M"10 de Retz, je me moquerai tout haut de Lucie, de son indignation de mauvais goût; je la ferai rire et nous redevenons amis comme par le passé. — Sur ce , Bauvron demanda si on n'avait pas apporté des billets de Vaudeville qu'il attendait pour ce soir-là. Il n'y en avait pas ; il alla au théâtre faire le méchant avec le directeur. Naturellement, le directeur était parti ou pas encore arrivé. Il rencontra au foyer uue act ice avec laquelle il avait coutume de faire des calembours par à peu près: ils en firent cinquante-sept à la file, et ils se donnèrent rendez-vous pour le soir.

{La suite au prochain numéro.)

EMILE

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