L'ILE DE LA FLORIDE
Les jolis petits matelots de la frégate Vémts embarquant des tonneaux d'huile de la Floride.
Le Propriétaire -gérant, MARCELIN-
Paris.— Imp. VALLEE. 15, rue Breda.
Vous nous quittez, Mademoiselle, permetlez-moi de vous faire mes adieux et mes excuses ; oui, mes excuses. J'ai à me reprot lier quelques mauvaises charges sur votre compte; charges mal t'ailes, lourdes, et peu ressemblantes. Les abonnés de la Vie Parisienne sont en droit de réclamer de moi une appréciation plus jus!e et plus consciencieuse sur un si précieux sujet. .le vais donc essayer de réparer avec ma plume les torts de mon crayon.
Vous est-il jamais arrivé, ami lecteur, d'avoir à faire une. longue traite à cheval, la nuit, dans les bois? Vous rappelez-vous l'ennui de celte roule s'allongeant uniforme dans 1 horizon noir, bordée de futaies sombres, toujours les mêmes, si bien qu'on ne sait plus si Ion avance, et si cette diable de route doit jamais finir? Joignez à cela un peu de hise, le froid de la nuit, qui vous cloue sur voire selle résigné, le nez baissé, les bras collés au corps, pour donner m )ins de prise au ve-nt. Vous souvenez-vous quel sentiment de bien-êlre, quelle béatitude infinie s'emparaient de vous une fois arrivé au gîte, devant un bon feu et un bon souper? Comme la fatigue et les idées tristes s'envolaitnt vile ! comme lu joie, l'espoir, la vie rentraient en vous! Eh bien.' rien ne vous donnera mieux l'idée de ce que fait éprouver la voix de la Patti, entendue après une journée d'affa ires. Les sublimiles éthérés n'ont rien à faire ici. 11 s'agit d'un plaisir tout physique, mais si inlense, qu'il touche à la poésie. C'est que jamais, au théâtre, lanl de jeunesse, tant de beauté, tant de fraîcheur, lant de sève ne se sont peut-être rencontrées en une seule femme..
Essayons de décrire : Le corps est encore celui d'une enfant; la poitrine mince , les épaules légèrement fléchissantes. Mais au fond
de ces grands yeux noirs, surmontés d'épais sourcils, semblent fermenter pour l'avenir les passions tragiques de l'Italienne. Le front est superbe, élevé, vaste, ombragé, d'une chevelure noire et drue, ondée naturellement; on la défait du reste à tout propos et l'on n'a pas (ort. Au repos, la bouche est dure, les lèvres minces, retombant aux coins comme méprisantes; le mcnlon volontaire, si bien qu'ouvrir la bouche, une disgrâce pour tant de chanteuses, est pour elle une beauté nouvelle, tant cette bouche se transforme; l'éclat des dents blanches fait alors ressortir le rouge des lèvres qui paraissent sensuelles. Le sourire officiel simule la bonté à s'y méprendre. Ajoutez à cela la gentillesse et la viveintelligence du premier Sge, et pardessus tout le plaisir de faire ce qu'elle fait et d'OIre où elle est. A la ville, elle semble s'éteindre, indécise entre l'a réserve que lui impose son Age et la présomplion que lui permet sa gloire; d'ailleurs guidée et commandée. Au théâtre elle redevient la Patti ; elle n'est vraiment à l'aise que là. Il lui faut le costume pour oser, comme il le lui faut pour compléter son étrange beauté, plutôt scénique que de salon. C'est plaisir de voir comment elle commande à son tourl Comme elle berne Barlholo et ce pauvre Don Pasquale, et ses amoureux comme ses tuteurs I Toute la scèn j est remplie de sa petile personne; la pièce ne semble plus faite que pour elle; l'action semble circonscrite aux plis ce sa jupe; on ne voit plus, ou n'enlend plus qu'elle. Et que diredes sons qui soi lent de te jeune gosier! In Je ne sais quoi de plein, de moelleux et de fort qui s'infiltre dans tout voire ûtie comme un vin généreux, vous ranime et vous rend tous les désirs et la force de vos vingt ans.
Si bien qu'il n'est pas un spectateur, homme ou femme, jeune ou vieux, qui ne sorte de là sans s'écrier : Quelle est gentille! qu'elle est charmante ! Mais quand on a dit et redit sur tous les tons : Qu'elle est gentille! qu'elle est charmanle! qu'elle est charmante! qu'elle est gentille! on a tout dit.
Or, ce n'est pas assez, mademoiselle : dussiez-vous ne jamais me pardonner mes mauvais dessins, après avoir dit les mérites que vous avez, je vais essayer d'indiquer ceux qui vous manquent encore. Je dis encore, car vous avez tant de temps devant vous pour apprendre !
A cOté de ces dons précieux de la nature, il est d'autres qualités que vous nous devez d'acquérir et sans lesquelles il n'est point d'artiste véritable; permettez- moi de vous les indiquer par un exemple.
Ces qualités, il y a, à vos côtés, un homme qui les possède au plus haut degré, c'est Mario. Voilà qui va peut-être vous b en étonner ! Comment, ce Mario, que vous daignez parfois encourager des yeux et du geste, a quelque trait réussi, comme par hasard? Mon Dieu, mademoiselle, je sais aussi bien que vous eL lui-même sait mieux que vous et moi ce qu'il n'a pins, mais pour ce qui lui reste seulement dans son petit doigt, je donnerais toutes les perfections de votre charmante personne.
Parlons d'abord de ses costumes et des vôtres. Cette comparaison me fera peut-être mieux comprendre de vous que toutes les dissertations sur le beau idéal. Laissez-moi vous décrire au complet son costume d3 Martha, sa dernière création.
Le vrai moyen-àge anglais des Keapsakes de 1830, mi-partie exact, mipartie fantaisiste; mais de cette fantaide noble et poétique des Lauweneeetdes Landseer : un grand chapeau rond à bords enroulés, orné d'une plume d'aigle audacieusement plantée droite, par devant, non sur la forme mais sur le bord même ; une large bande de velours noir fixée sur la poitrine et permettant au chapeau défait de pendre derrière le dos; sous le chapeau une coquette petite calotte rouge ; un pourpoint marron excessivement échancré en pointe sur la poitrine, dessinant la taille bien prise, à jupe tuyautée trèscourte, à manches larges ; une chemisette plissée sans collet dégageant le cou, grand et élégant au possible. Des chausses grises moulant une jambe bien faite, garnies à leur partie supérieure d'une sorte de dentelé noir et rouge; des souliers noirs avec un ornement taillé dans le cuir sur le coude-pied ; un grand manteau rayé de gris et brun, et un haut bâton de berger. J'allais oublier la pièce la plus curieuse : sa grande escarcelle de cuir blanc, à trois compa timents plissés, avec deux couteaux enchâssés l'un dans l'autre, à manches d'ébène incrustés d'argent. De plus, une dague cavalièrement passée par derrière dans la ceinture. Toujours sa barbe et ses cheveux de Christ. Le vieux Chaucer place, parmi ses pèlerins de Canterbury un jeune seigneur, venant de Prusse, brave comme un lion et doux comme une demoiselle; je ne me figure pas ce seigneur autrement mis ni autrement tourné que Mario dans ce costume de Lionnell.
Tous ces costumes d'ailleurs ont ce même cachet d'exactitude fantaisiste parfaitement approprié aux rôles impossibles, aux situations exceptionnelles des héros de Libretto. Mais ce que j'en aime surtout, c'est qu'à chacun un petit détail singulier, vient donner un caractère d'original. té et de coquetterie bizare qui n'appartient qu'à Mario. Dans Martha, c'est cet attirail d'escarcdle, de couteaux et de ceinturons compliqués ; dans le Barbier, c'est une laçure particulière des bottes, ou un pourpoint boutonné sur le côté comme on en voit aux figures des traités d'armes du XVIe siècle; dans le Trovatore, c'est un chaperon avec un grand pan d'étoffe drapé sur sa cuirasse, ou bien un long capuchon noir florentin, rabattu la nuit pendant la sérénade ; dans Don Pasquale, à la scène du rendez-vous, en costume moderne pourtant, c est un manteau à petit collet jeté coquettement sur l'épaule pour esquiver la banalité des manteaux de mélodrame, ou le prosaïsme du vulgaire paletot. A première vue, avant qu'il ait ouvert la bouche, on se trouye transporté datjs un monde tout de fantaisie, d'élégance et de distinction ; qu'il va lui être facile de nous faire croire à tout ce qu'il va nous chanter !
Il y a loin, mademoiselle, de ces costumes achevés aux innocents déguisements dont vous vous revêtez. D'une figure ou d'un talent médiocre, destinée à passer inapperçue, il n'y aurait que demi mal, mais avec votre nom et votre beauté, c'est un meurtre de voir un si beau diamant si mal monté.
Vous êtes petile,et à cela il n'y a pas grand mal, mais la façon i/ont voir, vous habillez, vous fait nabotle. Vos corsages descendent si bas, que vous n'avez plus de jambes ; et cela quand la mode vous autoriserait à porter ces gracieuses robes à tailles courtes, qui par la hauteur de la jupe, font paraître la femme deux fois plus grande; comparez-vous vous-même, dans la robe à pointe de corsage menaçante du R.rb'er, et dans la robe à taille ronde de Don Pasquale.
Et dans ce même Barbier, n'êtes-vous pas aussi lasse que nous de ce sempiternel costume à corsage de velours noir passequillé de jais, à jupe rose garnie de dentelle noire ? J'étais encore au collège que je le voyais déjà à Mme Persiani. Tout vous est permis, vous le savez bien; profitez-en donc pour risquer dans ce rôle quelque fantaisie un peu plus nouvelle. Par exemple, une jupe de satin blanc, garnie de deux ou trois rangs de larges passequilles noires ; une vraie veste de maja en velours noir ou rouge, à taille libre, une large ceinture rouge ou noire selon la veste; le haut peigne d'écaille espagnol planté de côté; des bas rouges à coins et des mules de satin blanc à bouffettes rouges ou noires.
N'avez-vous donc pas, dans vos amies, quelque âme charitable qui vous avertisse des affreux plis que vous fait dans le dos votre pèlerine d'hermine dans Martha, et vous retire dans Don Pafguale, ces paillons que vous vous mettez sur le nez, pour planter à la place, dans vos beaux cheveux, ouelqu'audacieuse aigrette, altière et capricieuse comme vous dans ce rôle-là? On me dit que vous avez changé votre robe de crêpon bleu à maigres festons blancs, bravo! Changez aussi le burnous-confection que vous portez au dernier acte.
Dans la Somwnnb'da, à la place de cette ridicule bergère de salon, qui court la montagne en chemisette décolletée et en jupe de satin, que ne risquez-vous le vrai costume du Tyrol? La jupe courte de laine rouge à petits plis, collante au corps; la veste soutachée ; la la large ceinture piquée avec les deux rondelles d'argent niellé pour agrafes; le fou'ard noir noué à l'alsacienne; les molletières de couleur, le bonnet de fourrure ou le petit chapeau vert à plume d'aigle.
Dans la Traviata, puisqu'on a transporté l'action sous Louis XIII, au lieu de ces élégances du passage du Saumon, au lieu surtout de cet innocent petit plumeau de nacre qui frétille au-dessus de votre féronnière de velours rouge, que ne copiez-vous quelque portrait d'Infante de Vélasquez, à la raie de côté avec un œillet dans les cheveux dénoués, mais maintenus en grappes par des perles et des petits nœuds de rubans ? Ou bien un portrait d'une des femmes de Rubens avec le grand feutre à plumes, avec la haute fraise décolletée, formant auréole et servant les épaules et les seins comme sur un plat? Et les belles robes de velours ou de brocart à corps, à vastes mamhes, avec ces hauts poignets de dentelle qui font valoir la fine attache des mains des patriciennes de VanDyck! Tout est permis dans ce rôle de courtisane fantaisiste. (1)
Et dans la Fille du Régiment, que je vous ai vu jouer en Allemagne, au lieu de cette nauséabonde vivandière d'Opéra-Comique à petit chapeau rond de toile cirée, en spencer, en bas blancs et bol-
A ce propos, un non sens ridicule, ce me semble, de la part de toutes les actrices qui ont joué ce rôle depuis et y compris Mme Doche, c'est ce peignoir d'innocence, cachemire ou mousseline blancs, dans lequel elles meuic.it toutes au dernier acte. La Dame aux camélias, ne devrait-elle pas mourir au contraire dans sa livrée de plaisir, quelque voluptueux peignoir transparent, encore toute pomponne de rubans et de dantelles quelque robe de chambre à desseins bizarres, à grands pans de velours sombre, sur lesquels la chair trancherait ferme et rose et d'où sortirait^ aujourd'hui des bras maigres et une poitrine décharnée ?
Unes, quelle mutine désinvolture vous donnerait le costume d'une vivandière de Raffet, mitigé d'un grain de coquetterie! Far exemple, un dolman de hussard rouge garni de tresses et de fourrures au lieu de ce ridicule habit de garde national, par dessous le gilet passementé à cinq rangs de boutons; une jupe de serge rayéé, blanc, rouge et noir, et très-courte ; un bonnet de police de drap rouge à grande flamme tombant sur le côté; les cheveux en catcgan derrière, en cadenettes nattées sur les faces; voire mû ire un œil de poudre; la cravatte militaire noire, mais avec un petit liseré blanc autour du cou; aux jambes, de grandes guêtres blanches sur un soulier de cuir naturel, ou bien le bas pyrénéen tricoté s'évasant sur le coude-pied, ou mieux encore la haute bottine de cuir clair, lacée, à glands, que portent aujourd'hui les petites filles; au besoin le rrousqueton de cavalerie eu bandoulière. Quel coquet mignon petit hussard vous feriez !
Oui, mais on n'y tiendrait plus !
Avons-nous assez causé chiffons, mademoiselle ? Essayons tr aintenant de nous occuper de choses plus sérieuses? Parlons goût et sentiment.
Ici encore, c'est Mario qui nous servira de modèle.
Le sentiment dramatique! Quel grand mot! quel gros mot! J'ai je ne sais quelle répugnance à le prononcer, tant les professeurs et les Conservatoires en ont abusé, l'ont obscurci, dénaturé, sali; tant il éveille aujourd'hui une ridicule kyrielle de grands gestes, de roulements d'yeux et de vibrations ampoulées. Cela, faute de convenir franchement que le sentiment est un don de nature et de milieu qui ne s'enseigne pas.
Notez bien la différence qui sépare l'intelligence du sentiment; un bon élève apprendra à ne point faire de faule conlre le bon sens, à imiter à temps les inflexions de tradition, mais c'est tout. Pour rendre un maître en poésie ou en musique, il faut tout simplement être maîire soi-même ; si la nature ne vous a pas fait l'âme grande, ou si le milieu dans lequel vous avez grandi ne vous a pas l'ait l'esprit élevé, apprenez le métier, jouez chantez, ou faites des bottes, vous n'en vaudrez ni plus ni moins.
Rien d'étonnant donc à ce que, de même qu'il y a peu de grands poètes et de grands musiciens, il n'y ait que fort peu de grands acteurs.
Mario en est un, et des plus grands, et cela, sans emphase, sans effort, on dirait presque sans étude. On a loué sa distinction, sa tournure, son goût; mais là semble, pour bien des gens, se borner ses mérites.
C'est que les grands acteurs ont des scènes capitales auxquelles on les attend, pour lesquelles ils se préparent; le public est averti. Tandis que chez Mario, l'élévation et le pathétique sont choses si naturelles et si continues qu'elles passent presque inaperçues; on est sous le charme d'un bout à l'autre de la soirée; on ne songe point à applaudir, mais on sort de là tout rêveur.
Il sent à ce point le caractère qu'il exprime, qu'il n'a souvent pas besoin de parler pour être en situation. Comparez son attitude et l'expression de sa figure dans les scènes muettes de ses rôles les plus divers. Pauvre paysan bafoué, assis à l'écart, tout triste, au marché du dernieracte de Martha. Grand seigneur, sûr de lui, sous le balcon de Rosine, se cachant pour ne la point compromettre, mais sans craindre les aventures pour lui-même ; libertin fanfaron, lutinant la servante de la taverne, au dernier tableau de RigoUtto, pendant qu'une fille séduite par lui meurt près de là. Et, encore dans le Barbier, sous tous ces humbles déguisements, comme on sent l'homme habitué à être servi, s'étonnant qu'on ne vienne pas lui prendre son chapeau des mains et lui tirer ses bottes!
Aux endroits de force, la voix lui manque, et c'est précisément à
ces passages que le public guette l'acteur et prête quelque attention; ces endroits-là sont douloureux pour lui, je l'avoue, obligé qu'il est d'éluder ces traits, que le premier pousse-note venu exécuterait sans balancier. Mais compte-t-on plus de huit ou dix traits de ce genre dans un opéra, et durant chacun une minute au plus? Qu'est-ce donc que ces dix minutes, en comparaison des trois ou quatre heures de laso'rée, pendant lesquelles il nous charme et nous émeut? Est-il une voix plus désagréable, plus voilée, plus lerne, moins sympathique, que celle de Tamberlick, hormis ces moments de force? Fraschini lui-même, l'excellent chanteur, sacrifiant tout à l'émission du son, ménageant de loin ses effets, ne vous laisse-l-il pas parfaitement froid, quand il ne vous répugne pas par la trivialité de son jeu et de sa tenue? Prenez, au contraire, le moindre récitaiif de Mario, qu'il est bien dit! chaque phrase se déroule, sans effet cherché ou ménagé, simple et complète, disant clairement ce que le poète et le musicien ont voulu dire! Riende plus héroïque que son récit du combat, au deuxième acte du Tromtore ; rien de plus douloureux et de plus tendre que cette phrase admirable, lorsque, dans la prison, il essaie d'endormir sa mère qui va mourir avec lui ; rien de plus passionné que ces injures à Léonore qu'il croit déshonorée. Et les gestes, l'expression de figure, fout est juste et découle de la situation. Rien de récité, rien d'appris, rien de convention, surtout rien d'emphalique ; tout chez lui découle d'une seule source : il comprend ce qu'il dit, et il chante aussi simplement que s'il causait. Comparez la jolie romance du Ba'.lu in maschera, chez la sorcière, dite par Fraschini et par lui. Impossible de saisir h phrase entière, dite eu sourdine par Fraschini, qui concentre tous ses poumons sur les deux cris du refrain, comme un homTe crachant dans ses mains avant de soulever son poids. Quelle est complète, dite par Mario ! Comme on la suit, dès la première note, ainsi qu'un dessin qu'on tracerait soi-même sur le papier! Et puis, qu'elle est vive, légère, insouciante, et restant élégante; c'est bien la chanson de cet étourneau de roi, qui vient déguisé en pêcheur, se faire dire la bonne aventure. A l'acte suivant, quel dévouement douloureux dans l'air qui précède le bal ! 11 y sera tué, il le sait et il y va. Comprend-on rien de pareil, dans la manière toute savante, toute de force dont Fraschini chante ce passage. Avec ce dernier, c'est un exercice de chant et rien de plus, un morceau qu'on s'imagine avoir été mis là pour laisser le temps de changer de costume aux autres personnages. Autant vaudrait, venir en habit noir, chanter successivement les principaux airs d'une partition, avec les trois saluts préalables, à chacun.
Le plus ridicule contre-sens de ce genre, est la manière dont j'ai entendu vingt fois chanter la Donna e Mobile dans Riyuletio. Dans la bouche de Mario, quelle moquerie! quelle insouciance ! quel libertinage spirituel! Quelle est leste et grivoise la chanson de ce joyeux cavalier, assis sur la table d'un cabaret, une jambe ballante, une bouteille à côté de lui et la servante dans ses bras! Quelle est cruelle et cynique, quand on voit de l'autre côté du mur, agoniser la jeune fille séduite ! Eh bien ! le dernier dadet auquel j'ai entendu chanter cet air, s'avançait respectueusement vers la rampe, et les yeux au ciel, la main sur le cœur, il entonnait son antienne sur le ton de : Petit oiseau ne va pas dans la plaine! N'est-ce pas bien là le ton de ce luron qui, au malin, pendant que Rigoletto pleurera sur le cadavre de sa fille, quittera l'auberge, heureux de sa nuit, et reprendra son refrain en rajustant ses chausses"?
Pour finir, Mario est moins un grand acteur qu'un grand artiste; je me rappelle la dignité avec laquelle, il y a quelques années, il recevait les applaudissements de la salle sans lui rendre ce ridicule salut en usage aux Italiens. Il a traversé la scène sans rien subir de cette influence toujours un peu malsaine du métier. 11 y restera comme un type unique de distinction et d'élévation innée, et il n'y sera jamais remplacé, à en juger par la présente génération àepignoufs chargés de nous rendre au théâtre l'amour, la poésie et l'héroïsme.
Donc, mon cher Mario, restez-nous le plus longtemps possible; laissez-vous encore toucher par les cent mille francs qu'on vous offre, et par l'humble prière (l'un homme qui vous doit les meilleures soirées qu'il ait passées aux théâtre. En vérilé, je vous le dis, ni l'âge, ni le ridicule, ne prévaudront pas contre vous, parce que, jusqu'à votre dernier souffle, -vous aurez pour vous les femmes.
Et c'est là, mademoiselle, car vous n'avez point cublié que c'en à vous que ce discours s'adresse, et c'est là, dis je, l'homme que vous daignez encourager, à la fin d'un morceau bien dit, par un petit sourire ou un petit applaudissement prolecteur? Muchacka!
Mais il y a de son talent au Vôtre le même abîme qu'entre vos costumes et les siens. On retrouve dans votre jeu et dans voire chant les mêmes paillons, les mêmes non-sens, les mêmes trivialités que dans vos toilettes. J'ai insisté sur celte question de costumes, d'abord parce que je compte que votre coquetterie fera taire voire amour-propre et vous fera comprendre que je pourrais bien avoir raison ; ensuite parce que ce'.te lacune de toilette saute aux yeux, et qu'à cet égard tout le monde est d'accord, tandis que le plus grand nombre, sous le charme des dons précieux que vous possédez réellement, ne s'aperçoit pas ou se soucie peu de vos défauts.
Ils sont grands pourtant, et irritants; avant tout, l'aplomb infernal d'une leçon imperturbablement sue et récitée, l'inconscience la plus sereine du mauvais goût des fioritures serinées ; rien ou presque rien de vous, c'est à croire entendre une fable récitée par une bonne élève dans une distribution de prix, avec les intonations imposées par le cuistre.
L'intelligsnce chez vous très-développée, mais le goût et le sentiment nuls ; or, mon enfant, sans le goût et le sentiment, il n'est pas plus de véritable artiste qu'il n'est de vraie femme. La beauté nous fait regarder un instant, eux seuls nous attirent, par eux seuls une femme existe, parce que seuls ils lui donnent cette individualité qui nous la fait distinguer et préférer entre toutes. Or, vous n'existez pas encore; voilà pourquoi tout le monde dit de vous : quelle est gentille! quelle est charmante ! pourquoi personne n'a songé encore à dire ? quelle grande artiste ! Si bien, qu'après quelque années d'exhibition de votre joli minois et de votre charmant ramage, vous courrez risque de n'être plus, comme Jenny Liod, qu'un article d'exportation qu'on a fort sagement fait de ne pas laisser voir à de vrais connaisseurs.
Quelques preuves. Je mets hors de cause les cocottes, que tout le monde a déploré et dont vous vous corrigez, d'ailleurs. Mais sauf Don Pasquale, où vous excellez, parce qu'il ne s'agit là que d'une petite personne assez maîtresse d'elle-même, et ne faisant d'ailleurs que réciter la leçon apprise par son frère, dans aucune pièce, vous n'avez fait oublier celle qui l'a chantée avant vous. Frezzolini reste toujours la Uartha la plus noble et la plus poétique, une sœur de Mario; la mélancolie même aux derniers ad». Pendant la déclaration de Lionnell, ce n'est pas elle qui eût joué du doigt avec la mèche de la chandelle, encore moins eût-elle été cracher dans le fond, comme vous le laites assez fréquemment. Dans la Traviata, Mme Penco, toute gauche, toute mal habillée qu'elle fût, par la justesse, la conscience l'effort doulourc x de son chant, sans s'en douter, rendait àdmrràb'emènl cette mélodie, tendre et dé- biructe, ri r ulo à la fêle du : remiér acte, elle l.uchail aux scènes d amour, de déouemeul et d'agonie, merveilleusement servie, d adluirs, par le hoquet chVcili ,ue qui marquait es .rop nombreuses reprises d baleine. Vous i;h.in:c7. plus fort et tenez la note plus longtemps, mais vous ne chaulez pas mieux et louchez beaucoup moins. Des tenues à n'en plus finir, une sortie ridicule en chantant tout en sautant, et des lous-sollcmenls en songeant à autre ihose, c'est lo t ce que vous avez mis de plus dans ce rôle-là. Dans la Somn ml/u e même, votre triomphe vous êtes trop sûre de vous, trop ausée, trop brillante, bieu loin du chant et du jeu, timide, mais si juste, si pur, si chaste,
de la modeste mademoiselle Battu. Quant au Barbier, croyez-vous que les fioritures de professeur et les chansons de pensionnaires intercalées par vous dans le rôle de Rosine aient fait oublier cette voix calme, pleine, forte, sereine, divine, qui sorla.it de la bouche de l'Alboni comme un ruisseau de perles et de diamants?
Et pourtant vous êtes supérieure à touies par la jeunesse, la force, la beauté, par celte sève qui bouillonne on vous, cette ardeur à agir, à comprendre qui vous font être capable de tout pour l'avenir.Peutêlre donc, ne vous faut-il pour êlre parfaite, qu'avoir un peu plus vécu; peut-être l'éclair delà passion illumineia un jour ses grands yeux vides au regard fixe; quelque bon gros chagrin vous fera tout d'un coup tressaillir en chai. tant une mélodie, triste, et vous sentirez alors ce que vous ne faites encore que réciter.
Mais pour en arriver là, osez être vous-mêjae. Tout ce qu'un bon professeur peut apprendre, vous le savez, et le srvez trop. Oubliez donc un peu la leçon apprise et soyez vous. 11 n'est pas possible que dans cette jolie tête, dans ce corps chaimant, la nature n'ait mis une âme aussi belle; qu'elle se révèle donc!
En loutétat de cause, chantez simplement , surtout contentez-vous de chanter une partition sans essayer de la jouer. Hier, je vous entendais pour la dernière fois eh an te? le Duo de Zerline et Mauetto du Bon Juan (1) Que de mines, que d'agaceries, que de sautillements, que d'inflexions pleines de sous-entendus ! Une scène de vaudeville à la place d'un air de Mozart. L'Alboni dans celle même scène no bougeait pas plus qu'un pieu, il est vrai, mais la mélodie s'envo.ait de ses lèvres fine, spirituelle et tendre, telle que Mozart l'a écrite. Un exemple encore plus frappant, une comparaison de vous-même à vous-même : Dans Martha, vous chantez deux fois, à deux actes différents, la charmante romance irlandaise ; la première fois, c'est la scène capitale de l'acle, le moment est solennel; vous vous avancez devant le souffleur, vous détaillez avec un soin, une lenteur et des tenues sur les dernières notes à n'en plus finir, et vous nous laissez froids; à la seconde reprise de l'acte suivant, la phrase n'est plus qu'accessoire, vous la dites tout naïvement, et elle nous fait venir les larmes aux yeux.
Encore une fois, oubliez la leçon apprise et chantez simplement.
J'arrive au bout de mon sermon. Entre nous, je le trouve un peu bien long, un peu bien dur, et cherchant un peu midi à quatorze heures. Pourquoi, au lieu d'épiloguer sur les qualités qui peuvent vous manquer, ne pas se contenter du charme bien réel que vous possédez; c'est l'avis de Rossini, m'a-t-on dit. Un jour, devant lui, faisant allusion aux fioritures dont vous aviez charg: un air du Barbier, un mauvais plaisant disait : ce n'est plus le B'trbier de Rossini, c'est un Baib er ex-strakocl-onné que la Patti nous a chanté là !
— Bih! dit le maestro, jouissez donc d'elle telle qu'elle est; quand elle saura chanter, elle n'aura peut-être plus ni voix, ni beauté, ni jeunesse !
... Et comme on me disait cela, se dressa devant moi le spectre en fer-blanc de Mme de Lagrarge, aspirant au trône de Hongrie à force desavoir trop bien chanter ! Et j'eus froid dans le dos... El je me dis qu; Rossini avait bien raison ..
D;>nc, Mademoiselle, moquez-vous des donneurs de conseils et des amateurs de qui .(essence: Soyez d'aileirs persuadéo que je n'ai l'aii la grosse \olx que pour en ng'r avec vous comme on en agit avec les enf..nU auxquels il faut bien faire un crime d'une p xadilie po rieur frapper l'esprit elle» cm ècher d'y revenb* Vous n'en raierez pas moins ce que Dieu a fait de mieux au théâtre depuis longtemps.