‹ La Vie parisienneChapitre 202 sur 662 · LE GRAND JOURNAL EST BON' A TOUT · texte numérisé non relu

LE GRAND JOURNAL EST BON' A TOUT

On en peut tapsser les omnibus, en faire des devantures, des cordes de sanvetage, des voiles de navire, des ballons, des draps de lit, 'des parapluies, des paletots, du linge de tab! et des jupons. — c'est du moins ce que nous a fait entrevoir le magnifique exemplaire sur toile, que ces messieurs ont bien voulu nous envoyer; nous regrettons seulement (O'i n'aient point complelé leur politesse en le faisant ourler et marquer à notre chiffre.

Ces dames le font arrêter, le thermomètre descend toujours .

Il y a là un essaim de jolies femmes dont les yeux seuls feraient fondre les neiges du Mont-Blanc; le 1er acte est délicieux, charmant comme un croquis de Wateau; c'est un éventail de marquise qu'agitela main parfumée d'une Ninon. Mais malgré l'esprit et les quinze ans de Dèjazet, les derniers actes sont froids; on y gèle, monsieur Sardou, on y gélel

Hector en Adonis se dégèle au foyer de Mme Pitois, le thermomètre remonte.

UN SALON DE PARIS

Quand Bauvron frappa, le mercredi suivant, à la porfe de l'hôtel de Retz, il é'ait plus amoureux que jamais de Lucie, ou plutôt il commençait pour tout de bon à en être amoureux.

Il entra Ni Lucie, ni son mari n'élaienl dans le salon; trois personnes seulement y figuraient : Mme e Itelz, la marquise, mère de Lansac, de relour à Paris depuis la -veille, et M. de la Rochaivon , homme de cinqunnte ans, que jadis les mauvais s langues av iient donné pour amant à la marqui e de Ennsac. M"le de Relz recul Bauvron avec une bienveillance et même une effusion qu'il avait peine à s'expliquer. Elle le piit par la main pour le présenter a M"" de. Lansac comme l'ami le plus dévoué de son fils et comme un di s jeunes g ns les plus disiingoés de la li Itérai u re eonîemporaine. M",e de Relz é'ait toute gaie, toute. rajeunie. Bauvron cherchait des yeux Lucie sans oser demander la raison de son absence

— Vous cherchez vo re a.™ ? lui dit M'"e de Retz d'un ton indifférent. Il vient de partir pour l'Italie avec sa femme.

Les oreilles de Bruvron tintèrent.

— Oui , continua t-elle avec une ironie qu'elle ne cherchait plus à dissimuler, ils ont pris subitement la résolution de voyager Nous sommes en famille, nulle raison de parler à mois couveris, puisque vous êtes le confident de M. de Lansac : vous le savez, il y avait un peu de froid enlre eux. Eh bien ! tout à coup ils se sont épris l'un pour l autre d'une ten Iresse incroyable ei les voilà partis. Toute société, la nôtre même, leur était un supplice.

Biuvron n'écoutait plus. Plongé dans le fauteuil sur lequel il lui avait fallu beaucoup de bonne volonté pour ne pas se laisser choir, il se faisait les réflexions les plus cruelles. Ces quatre aphorismes tournaient et revenaient eu ordre dans sa tète comme mus par une maniv. Ile :

— J'ai été une première fois un sol de ne pas assez comprendre que l'imprévu et tout dans le monde, et que j'étais pour elle 1 imprévu. Je l'ai été une seconde fois de ne pas brusquer l'occasion offerle, et de ne pas oublier comme elle que les porles éluient ouvertes. J'ai été banal, sans énergie, de la laissera la m rci des grands paren s pendant une semaine, de ne pas me mo itrer, de m- pas revenir le lendemain, une heur - après, tout de suite Elle doit avoir conçu pour moi un mépris incroyable : elle a raison; et, malheureux! je l'en aime dix fois plus 1

Cependant M"1" de Re'z avait résolu ce soir-là d'ouvrir sa boite à souveni r, chose rare! Elle fut comme toulcs les vieilles fémur s qui ont eu un b-au temps et qui veulent bien en parier, charmante Bauvron fit un effort sur l".i-mème. ; il trouvait qu'on s'était assez moqué de lui ; il parvint à écouler et à donner la réplique. C'étaient des histoires de galanterie du Directoire et du Consulat que M,ue de Retz racontait avec tous les voiles féminins du monde, mais qui n'en saillaient qu'avec plus de relief.

— Voila, dit-il, les femmes qui faisaient scandale et dont on parlait jadis. Leur conduite ni valait la peine. Aujourd'hui, dans le monde tel que je l'ai vu , on fait scandale à propos de niaiseries. C'est la petite madame une telle qui a valsé trois fois avec monsieur un lel ; c'est une autre qui s'est comp; omise au cotillon, ou bien qu'on a rencontrée 'e matin à pied nors de son quartier. Oui, c'est là tout, à part quelques femmes qui prennent le grand parli se font enlever et qu'on ne revoit plus, qui, par conséquent, ne sonl p us du monde.

— Oui, dit en souriant la marquise de Lansac; aussi lesjeuncs femmes ne sauraient elles avoir trop de laules etJe grand'mères pourleur donner des coneils et les empêcher de faire le malheur de leur vie.

Bauvron ne broncha pas; il était décidé à ne comprendre aucune allusion.

— Ces changements d'aspect du monde, dit M. de la Rochaivon, s'expliquent p ir des raisons de politique.

— Oui, madame, c est mon travers, laissez-le moi, je vous prie. Voici ce que j'avance : Sous le Directoire, tous les parvenus du nouveau régime, comme toutes les personnes de l'ancien qui n'avaient pas plié sous l'ora.e, en voyant la (erreur cesser, n'eurent qu'une idée, jouir des plaisirs dont ils avaient été fi longlemps privés, et dont un revirement pouvait les priver demain» De là une furie, une rage, un tourbil on; de là des fe es multipliées el un monde improvise qui eut bientôt sa physionomie : physionomie très-vivante, trèsardenle. Sous l'Empire, le moud- garde quelque chose de ce caractère. C'est un va-et-vient d' ffieiers eu brillants uniformes ; en renne femme et celui qu'elle aime, il y avait toujours un départ prochain, c'esi-à-dire la mort possible, probable; puis, comment faire attendre les vainqueurs du monde?

Il fallait aller vile, brûler, comme on disait, les scrupules sur l'autel de la Victoire. Avec la Restauration commence l'aplatissement du monde. L'ancien régime réparait, mai; sans ses belles traditions et ses belles façons; il est vieux, rancunier, inquiet sous sa morgue, se sentant contesté. La jeune génération noble n'a plus cette conhance

(') Voir les numéros du 2G mars, du 2,9 et 16 avril.

illimitée en elle-même qui faisait la force et la distinction suprême de la nobles'e au bon temps; ce manque d'arrière-pensée et, pour ainsi dire, celte naïveté dans la jouissance de la vie et du commerce des femmes; cet abandon dans la vie é égarite que le. bourgeois Molière essayai! de bafouer il y a deux siècles. 11 faut s'agiter, recouvrer une importance perdue, ou <onser\er une importance reconquise. Il n'est plus temps d aimer, de passer des journées sur le tapis d'une fier beauté, occupé à lui faire mille, el un madrigaux el sonnets, ou d envover quérir les violons pour lui faire danser la couranle. Il faut se préoccuper de plaire au ministre avant de plaire à une femme; partout surgit la question de pot-au-feu. — Puis, avant que rien se soit formé, agencé, que ce monde, prenant conliance,ait un Ion nouveau et fasse ligure, vtdci une révolution bourgeoise et toutes les dames noblesqui feiment leur; grands appa lemenls, les démeublent, font le wi-lh en geignant dans les petits, affectent la simplicité de toilette et d'équipages, la vie toute intérieure, comme é anl seule de bon goût dans un temps où la draperie, l'épiceiie et la finance s'étalenl au soleil.

— Vous verrez qu'il y aura réaction, dit Bauvron : vos filles se lasseront djne plus briller. Vienne une pelile révolution : dès l'orage apaisé, vous verrez notre mende, avide de plaisir, rouvrir ses grands appartements, ei les carrosses et les laquais poudrés de courir, et les rob s à queue et les paniers de revenir.

— Qui donnera le lin à nos filles, à ce monde nouveau que vous nous prédisez? Quand je lis Haroilton et que je m'imprègne des allures de cour; quand je vois dans Siinl-Simon les princesses et les duchesses se cnlleler pour un tabouret, je suis effrayé de sentir combien je suis bourgeoise, loin de ce ton de grande dame si souverain, si sûr, si inimitable, qu'une femme née savait lenir des propos grossiers et faire des actions de peuple et de courlisane sans ridicule et en gardant les g andes manières. T ut cela ne nous va plus; il faut nous contenter d'être rie braves mères de fami le, écrivant l'orlhographe et amassant du bien pour nos entanls.

Ce qui donnera le ton? Si je lis bien dans l'avenir, ce sera

Margot.

— Quelle horreur !

— Oui, Margot devenue princesse, restée seule en vue. seule menant grand train. Vos filles, pour briller, seront bien forcées de lui prendre s. s modes, ses équipages, son rouge, et même sa démarche et ses m inières

— Que nous diles-vous là. monsieur de Bauvron? Vous voulez me faire cro;re, p: r ex. mple, que moi i u mes nièces, ou lou'e autre qui me louche par le sang ou les relations, nous iro s faire les gracieuses aux Champs Ély-ées, en calèche découverte, les jambes sur la banquelte de devant?

— Pourquoi pas?

— Vous n'y entendez rien! Mais puisque, nous en convenons tous, le monde devient chaque jour plus plat, plus bourgeois, plus préoccupé d'intérêt d'argent, moins passionné, diles-rroi, monsieur de Bauvron, comment se fait-il que nos romanciers le peignent d'autant plus sombre, tragique, fougueux dans ses amours, plus entier dans le mal comme 'dans le bien, plus grand el plus luxu. ux dans ses habitudes? Pourquoi M. Oe Balzic créc-t-il des dames de Beauséant et d'Espard, des princesses de Cadignan qui ne rappellent pas mais qui voudraient rappeler les femmes de la Fronde, et P lies que je n'en ai jamais vu, ni sous la restauration, ni maintenant ? Pourquoi conç lit il des types grands dans le bien ou décidés dans le mal et en révolte contre l'humanité, à la façon de Salan, tandis qu'en vérité tous les gens que je connais se. promènenl tranqui-.l- ment entre le vice et la vertu, sans se dégoûter de l'un .ni de l'autre? Pourquoi tel autre, vous, par exemple, nous présentez-vous des héros et des héroïnes qui ne pensent qu'à s'aimer et qui sont en dé ire pendant huit volumes, tandis que l'amour tient si peu de place dans la vie moderne, et, loin d'y être une queslion de vie et de mort, y est à peine une occupiiliou?Où voyez-vous des forçats qui s'introduisent dans le grand monde, des femmes qui meurent de chagrin pour s'être trompées dans le choix d'un amant, des pères q i tuent un fils qui les déshonore? Ce sont là des exceptions si rares dans nos mœuis, qu'elles ne sont ni vraisemblables ni iut. reisantes en littérature. Laissez les morts finale , les lécils de Omet e dit Tiibi'Unux, les empoisonnements, les traîtres de mélodrame, aux théâtres du boulevard; et pui que nous >omm. s bo rgenis, prer.ez pour sujet des niaise. ies bourge ises, des événements et d is per onnages que vous aurez vus, et reudiz les intéressants par la mulliplici é des délails et la finesse de 1 or'seivation. Voici, entre autres, un sujet que je vous recommande : Une jeune femme, qui croit a-oir à se plaindre de son mari, s passionne eu deux entrevues pour un ami de ce mari. Comment le jeune homme esl-il arrivé à exciter en deux jours un tel amo'T ou un tel caprice? En feignant des sentiments violents, passionnés, comme ce x de nos romans modernes, et qui sont du goût de la jeune femov. Mais le jeune premier manque de foi, il ne ^eut se persuader qu'il ait réussi, et au moment décisif, il parle d'après son vrai ca-

ractère, qui est froid et calme, au lieu de parler d'après son caractère appris .. L jeune femme le met à la porte, i t le mari... aidé par les conseils de de.ux vieilles femmes de la famille, ressaisit le cœur de sa femme, grâce à l'émotion produite par un autre.

— Capri'e, moment déri if, émotion produite par un autre ! Tudieu ! madame la marquise ! dit M. de la Rochaivon, vous aimez les expressions nerveuses !

— Noos sommes entre hommes.

— Madame, dit Buuvron, il n'y a pas moyen de faire un roman avec cette donnée ii.

— Pourquoi? 11 suffit de placer l'action dms un milieu réel, de prendre, par exempte, un salon comme celui-ci et d'en décrire les hôtes

— Il n'y a pas de dénoûment.

— Et la réconciliation des deux époux?

— Celle réconciliation n'intéresse que le mari et pas le lecteur; car cemaii n'esl nullement intéressant. Il a un rôle tout négatif il ne fait que profiler des conseils et des hévues des autres; il paraît à peine et le dennûm"nt ne peut le concerner.

— P, >ur moi, dit M"'e de Relz assez ècherncnl, je le trouve plus digne d'intérèl que ce ui qui, malgré l'ami'ié, veijl séd nrc sa femme.

— Vous renverrez toute la théorie de Mme de Lansac, dit M. de la Rochaivon. En litléralure, selon elle, le caractère de l'ami faisant la cuur à la femme de son ami est toujours intéressant.

— Pourquoi?

— Parce que c'est celui de tout le monde.

Six mois après . Lansac, de retour, rencontra Bauvron sur le boulevard, [t s'ï jeta dans ses bras avec effusio i :

— Cher ami, lui disait-il, comment l'exprimer toute ma reconnaissance! Tu as été mon sauveur, mon ange gardien. C'est à toi que je dois le bonheur de tonte ma vie.

— C'est vrai, dit Bauvron, mais tu n'a pas à m'en être reconnaissant.

— Si faitl car je sais toul; ma mère m'a expliqué comment tu m'as rendu le cœur de ma femme. Le moyen élait dangereux, il fallait ûlre aussi dévoué et aussi habile que toi pour ne pas causer les plus grands malheurs. Figure- toi qu'un instant je t'ai acccusé.

— Oh! fit Bauvron avec un geste antique. Ah ça! ajouta-t-il, tu sais ce qui m'arrive aujourd'hui?

— Non.

— J'ai un papa de mort. On vient de me l'annoncer. Me voilà à la tête de huit cent mille francs.

Lansac se rej ta oans les bras de Bauvron en versant un pleur.

— Plus de romans à tant la ligne, commua Bauvron, plus de drames féroces, plus de bohème, d'usuriers, de lettres de change protestées! Le repos, le repos! Je deviens vieux, mon ami, car je commence à ni- plus apprécier que cela.

— Eh bien, marie-toi: je t'ai trouvé une femme naissance, de fortune, d'âge, tout est convenable, et t'aime.

— Qui?

— Tu me promets le secret si tu refuses?

— Parben !

— C'est M"* de Navailles.

Bauvron pouffa de rire et continua de rire pendant deux minutes. Tout à coup il s'arrêta et dit gravement :

— Au fait! pourquoi pas?

Dans la sacristie, au moment des poignées de main, M. de la Rochaivon s'approcha du marié et lui dit finement à l'oreille :

— Eh bien ! monsieur de Bauvron, vous disiez qu'il lallait un dénoûment, le voilà!

Bauvron ne répondit rien et sourit avec grâce en lui serrant la main.

A peine M. rie la Rochaivon s'était-il éloigné, que M"" de Retz s'approcha de Bauvron et lui dit finement à l'oreille :

— Eh bien! vous disiez qu'il fallait un dénoûmenMe voilà! Bauvron, tout en prenant la main de la marquise, regarda avec

inquiétude autour de lui, craignant une troisième répétition de la même phiase. H aperçut Lucie qui s avançait éclalanle de beauté et de toilette, souriante à point. 11 iemarqua, à quelques signes imperce,i«ib U s de sa déma'cbe, qu'elle était dans l'élal qu'on est coùyenu d'appeler intéressant.

— T'iifZ, dit-il en la montrant à la marquise, le vrai dénoûment, le voilà!

— Beau faiseur de romans !• nous verrons si vous nous en ferez beaucoup de ces dénoûmenls-là.

É.MILE L

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