A PROPOS DU JOURNAL L'AUTOGRAPHE
Alphonse Karr a dit quelque part : « L'homme a trois caractères : » celui qu'il a réellement, — celui qu'il croit avoir, celui qu'il veut » faire croire qu'il a. »
Vous êtes laid, — mais enfin votre laideur est à vous, elle a été faite sur mesure, vous la portez depuis que vous êtes au monde et lorsqu'on vous connaît on ne se figure pas que vous puissiez être autrement; vos yeux sont petits, votre nez gros, votre bouche grande; mais ce qui, avec l'insignifiance de l'adolescence, constituait une laideur parfaite, a fini, avec le temps, par s'harmoniser. Le jeu des passions, l'exercice de la pensée, le bonheur ou le malheur, la pratique de la vie en un mot, a imprimé à voire physionomie ce qu'on appelle un caractère. C'est ce qui faisait dire à une femme d'esprit que j'ai connu : « J'ai vu des hommes qui à quarante ans étaient hi- » dwx, je n'en ai jamais vu gui fussent laids. »
Vous n'êtes pas content de votre tête, vous lui trouvez certainement un galbe, une expression : le galbe, l'expression qu'elle n'a pas; mais ce n'est pas cela que vous auriez voulu, si vous aviez pu choisir dans le grand magasin d'échantillons du Créateur. Alors vous songez à rectifier la nature.
Ces yeux petits, mais nets, profonds, qui regardenlen dedans, quand vous ne vous regardez pas (1er caractère), vous les trouvez badins (2e caractère) et vous vous efforcez de les écarquiller pour leur donner de la langueur (3° caractère).
Votre nez carré, large à la base, brutal dans sa route et qui indique une nature ambitieuse et énergique, vous le voyez sensuel et vous en contractez les narines pour tâcher de lui donner une allure imposante.
La large bouche, dont la lèvrj inférieure avançant un peu, prête à votre visage, je ne sais quel caractère audacieux, vous la croyez rieuse et vous serrez les lèvres pour qu'on y trouve une finesse moqueuse.
Que voulez-vous, c'est comme cela, et c'est ce qui fait que le marin rêve des bretelles et le soldat un faux-col.
Aussi, lorsque vous avez fait faire votre portrait chez un peintre de talent et d'esprit, et que l'artiste, grâce à une conversation intéressante, vous a escamoté le mensonge que vous aivez appliqué sur votre face, a chatouillé vos instincts, piqué vos opinions, réveillé les petits génies familiers qui dormaient dans chacune de vos cases cervicales, et tourné la manivelle qui fait exécuter sur votre physionomie la grande symphonie de vos passions, vous vous fâchez tout rouge lorsque vos intimes s'écrient : « C'est fr appant ! » Et le lendemain vous courrez chez un photographe qui vo us salue, vous pose sur une chaise, le cou dans un carreau, vous laisse votre masque, lâche un rayon de soleil à travers son carreau et vous présente le bonhomme que vous avez fabriqué pour la postérité.
Ce qui est vrai au physique est encore plus vrai au moral et le journal l'Au tographe vient mettre cette vérité dans toute sa lumière.
Un album! diable ce n'est pas une petite affaire ! La tribune, le champ de bataille, le Palais, la théâtre, le livre, le journal, l'exposition, c'est la vie, c'est le va-et-vient journalier, — mais un Album, c'est le résumé en deux lignes de l'individualité complète!
Voilà ce qu'on se dit — et on garde chez soi pendant deux mois ce
petit panthéon portatif pour improviser les quatre mots qu'on nous a demandés.
Enfin on se réfugie dans son cabinet, après le sixième billet conçu invariablement en ces termes : Illustre maître, poète, général, etc. etc. Pensez-vous à mon album? Volez donc cing minutes à vos sérieuses occupations pour jeter les deux premiers mots qui vous passeront par la tête et renvoyez-le-moi enriehi'de voire nom glorieux.
Or votre sérieuse occupation depuis que vous tenez ce monument a été précisément de ruminer ce que vous y écrirez.
Vous avez défendu votre porte, vous êtes enfermé, verrouillé, vous vous promenez de long en large, le cerveau fermente, vous en avez un volume dans la tête — vous vous jetez dans votre fauteuil, vous ouvrez le livre, vous choisissez la place, vous prenez la plume, vous la trempez dans l'encre, vous l'approchez du papier, vous levez la tête au plafond ,
Vous apercevez haletants, grimpés les uns sur les autres, dévorant la page du regard, l'innombrable horde des siècles futurs.
— Que va-t-il écrire, semblent-ils dire.
Un froid glacial vous passe dans le dos... vous vous reculez avec la terreur d'un homme qui se réveille couché au bord d'un précipice.
— Horreur! où allais-je, grands dieux I
Vous repoussez l'album et vous prenez une feuille de papier.
— Décidément, ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Pas de bêtises ! Il s'agit de se tenir — c'est effrayant! 11 faut absolument faire un brouillon — diable! diable. Et la postérité
Alors commence une bataille à côté de laquelle celle des États-Désunis sont des duels à coup de bonnet de colon.
Tous ces petits diablotins dont j'ai parlé plus haut et qui habitent dans chaque lobe du cerveau battent la générale à tour de bras et se lèvent comme un seul homme. —
C'est un remue-ménage infernal : on dirait que la tête va éclater.
— Puis un grand calme.
Ils sont en bataille et s'observent, — on ne dislingue rien, — un silence de mort plane dans la cervelle.
Peu à peu cela s'agite, — ils marchent les uns sur les autres — ils se défient. Le combat s'engage — les troupes commencent à combattre. • — Ils y mettent une vigueur et un acharnement incroyable.
— Chacun veut rester maître du terrain. De temps en temps la victoire semble protéger l'un des combattants.
L'Observation genre Balzac paraît avoir des chances; mais crac! la voilà jetée à bas par sa sœur genre Gavarni qui elle-même est vaincue par la Maxime politique. Pan! pan! pan! les coups se succèdent avec une rapidité effrayante ; des éclairs traversent l'imagination et laissent entrevoir un vainqueur bien vite abattu.
Les pages se noircissent, se noircissent sous la dictée de chaque belligérant. — Ecris! Biffe! Ecris! liiffc! L'aiguille de la pendule tourne toujours ! Le jour vient frapper aux carreaux; on va pour relire, rien. Les adversaires tombent terrassés de fatigue, et c'est heureux ! Encore quelques coups et le propriétaire de la cervelle était frappé d'apoplexie foudroyante.
On va se coucher, c'est ce qu'on a de mieux à faire !
Ça viendra tout seul. — Mais rien ne vient excepté le monsieur à l'album.
— Je vous tiens et je ne vous lâche plus que vous ne m'ayez écrit mon affaire !
— Ah! sapristi, mon cher, je l'avais complètement oublié! Vous mentez comme un dentiste et vous le savez bien.
— Attendez-moi cinq minutes.
Vous passez dans votre cabinet, le cœur perdu de terreur et comme ce poltron dont parle Eugène Sue, auquel le paroxysme de la peur faisait faire des actions d'éclat, vous vous précipitez sur la page et vous accomplissez un acle d'intrépidilé folle.
A peine l'Album sorli de vos mains, vous vous rappelez cette particularité du caractère de J.-J. Rousseau, courant après un valet qui
emportait la réponse à un billet, et rentrant en pleurant de ce qu'il n'avait pu le rattraper pour corriger quelque chose.
Et voilà ce qui fait que dans un recueil comme celui de V Autographe t a coté de quelques pensées vraiment simples et originales vous trouvez tant de nhrases prétentieuses et entortillées.
Si vous êtes le général Changarnier, au lieu d'écrire tout simplement: R' traite de Lons'antine, vous vous êtes lancé dans une phrase rocaille dont vous n'êtes pas content.
Si vous êtes Barthélémy, le terrible auteur de la Némésis, vous avez lâché une fade benzerade.
Si vousôtes V. Broglie, George Sand, Eugène Sue ou Thiers, vous avez fait des petites manières auxquelles vous sentez bien qu'on ne croira pas.
Si vous êtes M. Bouilhet, vous vous apercevez qu'en écrivant cette idée alambiquée : Les pensées sont des clous qvi retiennent la drapene du style; vous avez parodié cette pensée d'un emballeur :
L'espérance, c'est les bretelles qui soutiennent le pmtalon de l'existence.
Parfois aussi vous avez l'inspiration de Béranger :
11 es: un Dieu, devant lui je m'incline, Pauvre et contint sans lui demander rien
que de me débarrasser des albums en si bonne compagnie qu'on s'y trouve.
A propos de Béranger, une parenthèse :
Si l'autorité avait eu l'esprit d'afficher que le candidat de la IXe était l'auteur de la diatribe intitulée l'ÉloiU fitxnte, M. Pellctan aurait bien pu décommander son habit.
Mais tout le monde n'a pas la chance de poser aussi adroitement que l'auteur de la chanson :
A mes amis devenus ministres, etc.
Il est trop tard; les phrases sont lâchées et font leur chemin, soulevant des sourires, des rires, des applaudissements peut-ûlrc, mais confirmant le sage dans cette vérité éternelle : Rien n'est plus difficile que d'être soi.