LES COULISSES LE JOUR
Le lendemain, tremblant comme la feuille, je passai, en baissant le nez, devant le concierge du théfitre, que Paul salua d'un geste protecleur el me trouvai , apris quelques marches, sous un immense hangard, gris de poussière , noir comme un four, où circulaient quelques ombres mystérieuses.
— Attends-moi, près de ce portant, me dit Paul, je vais voir si les artistes sont au foyer.
Portant ! Qu'entendail-il par là.
Était-ce cette pièce de bo's mobile qui rassemblait à une échelle ?
Je regardai et vis cinq ou six de ces échelles plantées dans le plan-
Jc regardai et vis cinq ou six échelles.
cher ; le long des murs élaient couchées, les unes sur les autres, de grandes masses dentellées, crénelées, de toutes formes, recouvertes d'affiches de toutes couleurs ; je levai les yeux, d'immenses pièces de toiles pendaient transversalement au plafond; des ponts, sur lesquels se promenait un pompier, faisaient le lourdes combles.
Je m'avançai vers un vaste espace vide, béant devant moi, et je reconnus la salle; le lustre éteint, les velours couverts de coutil gris et déchiré, les peintures noircies et graisseuses, une vague odeur de moisi, de cuve échauffée , tout cela était lugubre t ris l e e I puant, comme la mauvaise misère.
— Gare à la herse!
Ce cri me fit regarderàmes pieds, surpris de voir ce cri me fit regarder à mes pieds.
herser un plancher. — Un homme était derrière moi, tenant une lampe ac rochée à un poleiu ; il le planta en face de l'endrjit 0.1 se place le souffleur et se retira muet el sombre.
Les coulisses vues dans leur splendeur diurne me rappelaient, sauf la propreté, l'élable principale d'une ferme de mon père. Le plancher était rabolleux, sillonné de rainures bouchées par une espèce de règle; des trappes, grandes, petites, à droite, à gauche. — Comment pouvait-on, je ne dis même pas danser, mais marcher sur cette innombrable quantité de coquilles de noix.
— « En scène, les Forçats ! »
Hem! Les forçats, quels forçats? Paul entrait, il m'apprit que tel était le titre de son nouveau vaudeville et que l'on en appelait les interprètes au théâtre.
On nous apporta deux chaises et une table, coté cour; le régisseur s'assit en face, coté jardin; le souffleur, le manuscrit en .mains, s'accouda à la herse et les artistes envahirent la scène, leur rûle à la main.
Chacun lut, ou plutôt épcla , tout paraissait, gauche et slupide. L'amoureux s'arrêta vingt fois dans sa déclaration', le père ne pouvait achever de miudire. • — La scène est encore entière dans ma mémoire, je vais essayer de la transcrire avec les apané et la ponctuation.
L'amoureux. — Taisez vous! oh! taisez-vous! ciel!... j'entends... j'entends...
L'amoureuse. — Si tu entends, tu ne vois guère.
— Il fait si noir ici.
Le régisseur. — Allons, à nos rôles, s'il vous plaît.
— J entends...
Le souf/kur, — Mon père!
— Ah! ça veut dire mon pore! Mes compliments au copiste! J'entends mon père !
L'engagement à la humeur où votre p:ctl touche le moire.
— Votre père, je suis perdu ! où fuir ou me cacher! ah ! ce cabineL
— Mais il yn une passade là. elle est indiquée. — Que diable! tu le tournes à gauche pour dire : Ah, ce cabinet! Et tu entres à droile! Entre à gauche ou regarde à droite.
— Tians, c'est si commode sans décors!
— Enfin veux-tu passer?
— Oh si ça te fait tant plaisir. « Ah ce cabinet ! »
( [1 traverse le théâtre).
Là, es-lu heureux ?
Le pèie. — Ma tille, il y a quelqu'un de caché ici !
— Ah ! vous voici petit
père !
— 11 n'y a pas de petit père, il y a z'un...
— Z'un !
Dites à l'habilleuse de me bourrer les jambes de Pauline,
— Et puis.
— Z'un. En voilà du français !
— C'est sur le rôle.
— Permettez, permettez, il y a : un !
— Eh bien?
— Pas z'un avec un Z.
— Ah ! c'est pour ça! En v'ia des puristes. Du théâtre français tout pur, quoi! — \"la ce que c'est que de jouer le vaudeville on désappicndrait à être bachelier. (Reprenant) Il y a un juge.
(Chantonnant). Ta! Ta! Ta! Qu'est-ce que c'est que ce timbre-là? — Ah... T'en souviens-tu?
« Allons, allons mademoiselle
— Mais ça ne va pas, c'est sur l'air de la Co'onne.
— La Colonne... Ah oui !... Tiens, je ne sais plus l'air.
— Après le couplet alors.
— La réplique... le trait final.
(11 réci(e). « Je ne suis pas parmi les pères lents.» /
— Mais le mot n'y est plus, scandez mieux :
« Je n'suis pas parmi les per'lents. »
J ai un service à vous demander.
On h a l'as été cini[ ans général au Cirque pour ne pus savoir maudire.
— Ah! l'éperlan! Très -joli 1 Voilà qui portera! Ne craignez rien, vous venez à la rampe.
— Qu'est-ce que je fais, moi, en lui répondant : Zut !
— Dessinez un petit pas de cancan, ça chauffe la scène.
— Merci ! Est-ce que je me suis engagée pour lever la jambe ou pour jouer les ingénues; j'irais aux débuis alors, où on a un mètre dans le foyer pour mesurer le prix de l'engagement à la hauteur où votre pied touche le mèlre.
— Allons c'est bon, vous danserez le cancan !
— Non.
— Nous verrons bien.
— Je rendrais plus lût le rôle ; avec ça que j'y tiens à voire pané.
— lih bien ! rendez-le, je voulais justement prier monsieur de le couper, il fait longueur et la pièce dure Irop pour un lever de rideau.
— Ah permeltez, monsieur, je trouve, moi, le rôle indispensable.
— Alors coupez aulre chose, mais je ne puis pas vous donner plus de X'i minutes.
— Et demie, peut-être ?
La lecture s'achève ; les acteurs, sauf un, semblent peu satisfaits.
— Si Azor n'est pas perdu à la première, il aura de la chance !
— C'est ma veste ! fraîche et leste !
L'amoureux prend à part Paul. — Monsieur , | oui vous faire plaisir j'ai accepté un rôle qui n'est pas dans mon emploi, je joue loujours les comiques : service peur service, voulez-vous me laisser charger un peu Avec ça que j'y tiens à votre pané. mon amoureux ?
— Comment charger! mais c'est un amoureux très-sérieux.
— Oui, si on ne sait pas le prendre, mais vous verrez, je me fais fort d'y trouver des effets très-drôles.
— Mais n'en faites rien! Je ne veux pas que le personnage soit ridicule.
— Il sera ennuyeux alors.
— Ces! mon affaire !
— C'est agrjable pour moi! On le jouera en conséquence.
— Mon petit acteur?
En face d'elles se canipenl deux tambours de la garde nationale en tenue.
— Ah! c'est vous mademoiselle! Vous n'avez vraiment pas été gentille tout à l'heure.
— Tiens, ils m'ennuye ce régisseur avec sa rage de cancan ; mais ce laissez pas couper mon rôle surtout.
— Ne craignez rien, vous y êtes trop charmante pour..
— Eh bien si je suis charmante, soyez aimable vous; j'ai un service à vous demander.
— C'est?
— J'ai envie d'un chapeau bleu en crêpe, et mon amant ne veut pas me le donner, sous le prétexte que j'en ai cinq, des chapeaux. Celte raison ! Puisqu'il n'y en a pas de bleu !
— Est-ce que vous voulez que je vous donne un chapeau !
. — Mossieur! Qu'il est bête ; mais non. ce que je vous demande
c'est de vous arranger poar que, dans la pièce, j'aie besoin d'un chapeau bleu.
— Comment cela?
— Vous avez tant d'esprit, vous trouverez.
— Que voulez-vous que je trouve !
— Eh mon Dieu ! je ne sais pas moi, vous vous y entendez mieux qne moi, c'est votre état. Dans la scène du père par exemple.
— La malédiction ?
— Oui; eh bien ! en arrivant, mon père pourrait me dire : Tiens, voilà le chapeau bleu que tu désirais tant, je le l'ai acheté dans mes courses I
— Dans la scène de malédiclion !
— On amène cela.
— Ce serait en effet, fort bien amené.
— Vous refusez ?
— Dieu m'en garde... je trouverai un biais. Ah! voici M. Granfort. Eh bien ? Cela ira-t-il ?
— Le rôle me va.
— Vous le trouvez bien?
— J'en ferai quelque chose. — On n'a pas été cinq ans général au Cirque pour ne pas savoir maudire.
— Parbleu! vous avez du reste, fort bien compris le personnage.
— Quand on a monté à cheval cinq ans! M'avcz-vous entendu quand je disais :à cheval, messieurs, à cheval !
— Quoi ! C'est vous qui disiez...
— Oui, monsieur, et à cheval enci'ie !
— C'est inoui. Cela doit vous sembler drôle de jouer à pied.
— C'est plus facile, mais c'est moins noble. Enfin ! ils s'en mordent assez les pouces au Cirque aujourd'hui. J'ai quitté volontairement ; croyez-vous qu'ils avaient la prétention de me faire jouer l'empereur d'Autriche ! Un rôle où il n y avait qu a c ourir. . . cl à pied encore ; où l'on ne savait jamais ce qui se payait derrière soi.
— C était ignoble! Merci, général, d'avoir accepté mon rôle
— Il n'y a pas d'offense, monsieur. Et mon organe ! hein ? Cela passe la rampe au moins !
— Admirable ! mais pardon voici le directeur.
Le directeur affairé. — Bonjour Paul !. . . Ah jcc stumier ! Venez donc un peu, vous, où en sont mes têtes de lion V
— En main, monsieur, ou pourra les mettre tantô , il n'y a q e le hanneton qui ne bat que d'un aile.
— Faites la arranger promplement et dites à rhabil'euse de me bourrer les jambes de Pauline, c'esl d'un maigre déshonorant. Avertissez aussi le chef d'accessoires qu'il n'y a nullement besoin de biscuit dans le pâté des figurants; qu'est-ce qu'on donnera aux permiers stijels alors? des éclairs! Allons, à la Revue, mesdames. Place au théâtre; au décor, enlevez la herse, chargez le ciel, reculez la ferme, tout le monde en scène pour la leçon.
Un coup de siffle t. Les décors quittent le mur pour s'attacher aux portants, le cintre pour se dérouler au fond. — Les dames en oripeaux vernis, décolletées sans blanc, les épaules et la figure non faites, ce qui les fait paraître ronges comme le Çardinal uet mtrs !
se rangent sur une ligne, chacune un petit tambour au côté, baguettes en main. — En face d'elles se campent deux tambours de la garde nationale en tenue.
Les rra ! Les fffla ! Lespplan! etc. commencent à rouler vigoureusement ; une école de tapins de la 1er du 2e n'aurait pas fait plus de charivari.
Sourd, aveugle, ahuri, écœuré, sali, poudreux, poursuivi par une odeur de graisse rance, je courus chercher le repos des sens et des esprits dans ma famille, à la fois fier et attristé d'avoir vu les coulisses le jour. A. MURIEL.