DE L'AMI DES FEMMES
A M. LE DOCTEUH BL
Nous étions à tilde chez vous, mon cher docteur, dans cette maison où une fus par semaine philosophes, poètes, romanciers, journalistes, peintres et savants, fatigués de la vie parisienne, viennent se relremper, échanger des idées, d T". quelques mots "rais et jouir d'une affectueuse hospitalité.
On parlait de Ihéàtre nécessairement, car dans quelle maison parisienne ne s'occupe-t-on pas de théâtre. Vous déploriez l'hypocrisie moderne et vous disiez : — J'ai vu cette semaine une pièce qui fait fortune, — qui m'a mortellement ennuyé, mais qui plaît beaucoup aux femmes. Au contraire, la comédie de Dumas fils, qui n'a pas de succès parce qu'elle choque les mêmes femmes, est vraiment un ouvrage hors ligne.
Là-dessus on discuta; la plupart de ceux qui n'avaient pas vu la pièce (et j'étais du nombre) tenaient contre une comédie qui a eu la fortune, à défaut d'autre, d'êlre vivement contestée.
Par quelques journaux je savais d'abord qu'il n'y avait pas de pièce, c'est-àdire que des personnages se mouvaient pendant cinq actes autour d'un monol gueur; je savais ensuite que l'esprit était la constante préoccupation de Fauteur, préparant des mots de longue main; je savais encore que les femmes étaient traitées comme avec une cravache pétulant tout, le loùraut de 1 ouvrage et je n'ignorais pis la lâcheuse impression qu'avaient laissé les premières représentations.
Mon opinion était donc bien ancrée.
L'auteur depuis longtemps vivait isolé et l'isolement est une mauvaise conseillère. J'expliquais par là les nuances hypocondriaques de cet ami des femmes, leur plus cruel ennemi. Célèbre trop jeune, à la têle d'une certaine formée par ses sucrés, ménager de ses forces comme de sa réputation, fils d'un homme que notre époque a sacré illustre, aussi rangé que le père est désordonné, soufflant prudemment sa bougie quand l'improvisateur l'allume par les deux bouts, fatigué à trente-huit ans quand le Juif-Errant du feuilleton marche d un pas solide à soixante ans, irouvant cinq sols dans chaque lettre de son écr ture, enfant économe d'un sang prodigue, l'auteur de l'Ami d-s femmes ne répondait pas à l'idéal que je me fais des giands artistes dont la vie n'est qu'une tourmente.
Il est dilficile de tromper Paris. Toute réputation se paye. La fortune favorise ces plaisanteries de l'aigle qui, emportant une tortue dans les airs, la laisse lornber sur tes ruchers pour s'en débarrasser. L'auteur de la Dame aux Vamed s, enlevé tout jeune par 1 aigle de la célébnlé, avait été fracassé tout à co.psur les rochers du Gxmnase
Et ainsi s'expliquaient les re|ios, les doutes, les maladies d'un homme intelbg nt qui, emporté depuis sa jeunesse par l'aigle, regarda t avec terreur l'abîme et se demand ât avec anxié.é : quand l'aigie me laissera-t-il tomber?
Ces raisons, et bien d'autres, répondaient trop à l'excellente eixn.fr itermté litt raire qui nous anime tous, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, pour que je ne uiscutasse tranquillement l'auteur et son œuvre, suivant tes motifs et suiv oit l'occasion.
. Cependant vutre opinion, mon cher docteur, me revenait parfois à l'esprit. Ou elle était une smiple boutade, un paradoxe de table, ou tout ce que j'avais lu partait d esprits prévenus. Pourtant vous aviez l'avantage d'avoir vu jouer la pièce. Et je nie disais : — li laut prendre, un soir, son courage à deux mains, braver l'ennui dans un fauteuil d'orchestre; mais il est bonde voir une comédie jugée si diversement.
On annonça la dernière représentation de l'Ami des Femmes. J'étais libre et dispos. par hasard, et j'allai, comme un brave bourgeois, faire queue sur le trottoir du Gymnase.
Le premier acte m'éblouit par son audace et sa netteté de dialogue. Il se disait sur la scène, en face du public, en lace des femmes, des choses'qui d'habitude ne s: content qu'en petit comité, entre garçons. La convention dramatique disparaissait pour faire place a une conversation précise et serrée. Beaucoup d'esprit mais sérieux et réfléchi,
Moi aussi, je me pris à réfléchir quand le secoud acle fut joué, et qu'alors une véritable pièce encadra le personnage principal, qui parlait beaucoup, il est vrai, mais qui parlait bien.
Il faut croire, pensais-je, que les trois derniers actes vont donner raison à h critique.
Pauvre critique ! Pauvres havards ! Pauvres ergoteurs! Pauvres diseurs de riens! Pauvres jaloux ! Combien tous vos raisonnements pèsent peu dans l'esprit d'un liomme qui tranquillement aehète sa place d'orchestre et veut juger par lui-même 1
D acte en acte, je voyais s'affirmer une volonté précise, maîtresse d'el'emême, s'imposant à tous ces hommes qui trompent les femmes, à toutes ces femmes qui trompent les hommes. A la galanterie, aux politesses de salon, elle enlevait les masques; elle brisait les chaînes de liaisons coupables ; les mensonges du monde étaient dévoilés; toutes les misères de l'homme et delà femme, l'auteur les avait peintes, sans pitié pour la vieille coquette non plus que pour les précoces minauderies des petites filles.
Et c'est alors que je compris pourquoi ce public froid et attentif, les hommes à l'orchestre, les femmes au balcon, recevant mille coups d'étrivières railleuses sur le dos de leurs sentiments, s'étaient vengé sur l'auteur.
Mais, mon cher docteur, du fond du cœur je vous remerciai de m'âvoir ouvert les yeux, car un mot de vous m'avait conduit à la représentation d'une pièce qui a été la dernière la semaine passée : comédie qui est d'une trop dilficile digestion pour les estomacs blasés de t86i, mais qui deviendra une torte et substantielle nourriture avant dix ans d'ici.
Serons nous devenus meilleurs? La morale aura-l-elle recruté de nouveaux défenseurs? Serons-nous plus mauvais? L'immoralité complera-t-elle de plus iioubieux partisans? Nous serons les mêmes, pris dans les fr ets des mêmes passions. Ma s certaines couches de la société, renouvelée», ne se croyant, plus fustigées par ces lanières âgées de dix ans, goûteront, sans en être choquées, l'esprit pénétrant et incisif de cette comédie, morale comme toutes las fortes œuvres.
CllAMPFLEURY.
CHOSES ET AUTRES
Toujours Alexandre Dumas. En principe, nous voudrions bhn nous moins occuper de lui; mais tant de naïveté s'unpuse; nous poussâmes dernièrement un soupir de regret en le voyant abdiquer la souveraineté des Deux-Siciles. Alllégeons l'âme de nos lecteurs : Dumas neseia pas roi, il est aii"e.
L'unys de l'humanité, dit M. delà Landelle, fort de cette foi ardente qui fait accomplir des rmracie*, Dumas s'est mis en chemin, et le rnimcte s'e-t accompli... (sic). Les habitants du Havie ont vu distinctement pousser les ailes; ils se sont agenouillés, et ont dit : Saint Dumas, priez pour nous! Honni soit Renan, qui nie les prodges! On a lu.u raison de dire que D eu emploie toujours à sou œuvre ceux qui s'y attendi ut le moins... Saint Paul, vous n en êt. s plus.
Le tout, parce que Dumas a regardé attentivement une chaloupe qui se mettait à l'eau. 0 Béotiens!
A ce propos, on a donné un concert. Avez-vous iemarqué ceci que, d'ordinaire anjourd hui, dans les concerts de bienfaisance, on joue une pièce d'un auteur du crû, er qi.e les critiques du plus grand i aient se croient obligés de lire : Une spirituelle tomédie a été représentée a te beaucoup de vm e,e\c. De celte comédie personne n'entend plus parler. Est-il donc si nécessaire qu'un soit spirituel, parce qu'on travaille pour les pauvres? A mon sens, le mot du curé vaut mieux. 11 avouait à ses paroissiens que son sermon ne valait pas le diable; ma s il leur conseilla I de l'écouter en e.-prit de pénitence. Il y aurait ainsi double rnérile dans les concerts de bienfaisance.
Cette année, comme les autres, le mois de mai nous apporte trois nouveautés : l exposilion de peinture, le mois de Marie ei les petits pois. Cette coîtii idehee n'est pas mienne ; que le* âmes pieuses rte pardonnent cette union.
L'art, la religion la gourmandise... Le salon est assez apprécié des journaux ; aus i il s'y ri nd assez de moi.de le dimanche, quand ce a ne coûte rien. Le mois de .\Lrie est gratuit, peu de monde y va. Quant aux petits pois, ils coûtent fort cher, et t ut le monde en n/ange.
Les membres de la conférence de Londres, appelés à statuer sur les affaires européennes, et en particulier si.r ce. les du Sieswtg, se bâtent avec la lenteur particulière à leur métier. Comme on se bit toujours et qu'un lue régulièteiiient une crtaine quantité d'hommes, rien ne presse.
Un journal dépeint ainsi la bibliothèque qu'on a mise à leur disposition Elle se compuse de six vo. urnes de Btue-Boo/c-, d'un dictionnaire, et des deux dernières années de l'alinanach de Gotha. Que diable pouvez-\ous demander à des hommes qui ne lisent que les deux dernières années de l'alinanach de Golha?
M'est avis que, si on y joignait un exemplaire du Progrès, d'About, et deux ou trois numéros de la Vie fansitnne, les affaires en iraient plus vite. Qu'en pensez-vous?
A la vérité, il y a un fumoir... et des cigares; mais lord Russell n'aime pas cela La première séance a été exclusivement consacrée à convaincre lord Russell ne l'utilité des cigares dans la question des Duchés. Ou ne peut pas tout faire à la fois.
Encore un mort. Meyerheer n'est plus. Ne trouvez-vous pas que le vide se
fait? Toutes nos étoiles s'en vont. C'est effrayant ; car notre temps a si bien cloué la porte du ciel, qu'aucun astre nouveau n'y peut entrer. Médiocrité, que feras-tu de la ni.it ?
M. Gagnes, auteur de VUnitéîde, doit être satisfait. Le Moniteur, envieux des lauriers du Petit Journal, paraît désormais le soir et se vend un sou. 11 est plein d'intérêt; il parle théâtre; il cause, il sourit; il donne le nom des acteurs et analyse le nez des ambassadeurs japonais. Le nez officiel? — Vous l'avez dit.
Les Japonais se servent avec tant d'adresse de leur petit sabre-poignard que l'un d'eux, se trouvant, à une fenêtre du premier, se fit lancer une bougie et trouva moyen de la couper en six morceaux tandis qu'elle était en l'air. Le fait m'a été assuré. — Je ne vois rien de très-extraordinaire qu'avec une telle habileté ils arrivent à se fendre le ventre en quatre sans se faire grand mal.
X vient de rompre avec la vieille Madame de K..., qui en est réduite, depuis tan'ôt dix ans, à porter des fleurs naturelles dms ses cheveux artificiels. — « Piien d'étunnant à cela, a dit M..., il aura fini par lui découvrir un cheveu.»