UNE VENTE DE CHARITÉ
Il y avait vente dans les salons de l'hôtel X..., au faubourg Saint- Germain.
Dès deux heures de l'après-midi, toule la livrée était sous les armes. Voici les utliciers, huissiers, maîlres-d'hûlel et valets de chambre en habit à la française noir, culotte courte et bas de soie de même, souliers à boucles et la chaîne d'argent autour du col. Puis, les valets de pied — tous hommes choisis comme par un sergent recruteur, — en grande livrée blanche, avec épauletles d'or et galons de passementerie à écussons, culotte de panne rouge à jarretière dorée, cheveux poudrés à blanc et catogan passé dans le collet de l'habit. Dans un coin, ne se mêlant pas à la livrée ordinaire, est Hermann, le chassear, l'habit vert, boutonné et galonné en travers sur la poitrine, chapeau à plumes de coq chatoyantes, culotte collante verte soutachée d'or, bottesàla Souvaiow à glands d'or, couteau de chasse à poignée de corne de cerf, soutenu par un baudrier doré à plaque armoriée. Celui-ci n'est pas en effet un simple comparse, mais bien un vrai chasseur d'autrefois : le P" de X..., prince du Saint Empire, a conservé l'usage allemand des chasseurs, dans toute sa pureté. Hermann est le fils du Garde général des forêts de Bohème du prince et ne se croit pas déshonoré de le servir, pourvu qu'il ait le droit de porter toute sa barbe. Il soigne les armes du prince et Lui sert de valet de chambre, c'est vrai ; mais à table, il ne change d'assiettes qu'à lui seul ; — que les autres servent madame.
A la grande porte de l'hôtel, se tient le Suisse, en habit rouge à lurges basques, doré comme une châsse, chapeau et épauleltes de maréchal de France, l'épée en verrouil, enfilée dans un large baudrier
brodé d'or aux armes du prince, et hallebarde à hampe de velours et à clous dorés. Il est grand, gros et représente bien. Il est Bavarois — cela va sans dire — et les bocks ont donné à sa face majestueuse, rasée de près, cette teinte apoplectique si estimée des connaisseurs. Il n'a pu cependant encore arriver à la nuance du premier cocher, que l'on aperçoit sur le seuil de là cour des écuries et remises, le petit tigre à coté de lui, tous les deux en petite tenue, car les écuries ont campn, vu la solennité. Mais le cocher est Anglais et a préparé son teint au gin et au whiskey. Sa belle couleur brique fait l'éternelle envie du Bavarois. Il aura beau faire; il ne pourra jamais y arriver, — l'éducation première est là.
A trois heures arrivent les invités.
Je dis invités, car les cartes, en papier bristol, annonçant la vente, portent en marge les mots sacramentels : « Cette carte est essentiellement personnelle . »
Voici d'abord les grandes berlines à quatre lanternes et les grands coupés de ville à housse, avec les deux valets de pied en chapeaux à cornes et le gros cocher en lampion et en perruque à marteau, elles grandes calèches à huit ressorts. Puis les landaus et landaulets, Its dorsays et clarences, les phaétons et cabriolets à hauts steppeurs conduits par leurs maîlres, le lorgnon à l'œil, et enfin, les modestes broughams à un cheval.
Tous s'arrêtent et font vérifier leurs cartes, que le suisse examine majestueusement. Un air de jubilation se répand sur sa face olympienne devant les berlines, les grand coupés et les calèches à huit ressorts. Un air de condescendance accueille les landaus et landaulets, dorsays et clarences, phaétons et cabriolets. Quant aux petits coupés, surtout ceux occupés par une femme, il examine avec une certaine méfiance la carte qu'on lui présente, et c'est presque à regret qu'il efface sa corpulente importance pour les laisser passer. Mais, que voulez-vous? un jour de vente pour les pauvres n'est pas un jour comme un autre, et il n'est pas défendu de montrer un peu de charité chrétienne. — On se rattrapera.
Nous voilà entrés.
Je vous fais grâce du vestibule tout décoré de fleurs et de plantes exotiques.
Dans l'antichambre convertie, vu la circonstance, en salon de réception, se tiennent deux personnages qui méritent une mention particulière, car ils font partie du mobilier do la vente.
L'un, petit, gros, en cravate blanche et des lunettes d'or, l'air important — et il l'est — est M. Farin de la Fariniôre lui-même, le secrétaire perpétuel de l'OEuvre. — Il y a ainsi à Paris une foule de messieurs Farins qui savent monter des Œw.rss, dont ils se nomment eux-mêmes secrétaires perpétuels, qui en vivent fort confortablement et grâce auxquelles ils sont reçus dans les salons les plus exclusifs. C'est à la fois une position et une profession; — Jérôme Paturot ne l'avait pas trouvée.
L'autre, grand, ci-devant joli homme, élégant et la rose à la boutonnière, est M. du Rand, agent de change, trésorier de l'OEuvre, Cette orthographe — du Rand — a été exigée par sa femme, — et il lui a passé cette fantaisie en homme qui n'y attache pas d'importance dit-il. — Sur la rive droite, il est capitaine d'état-major de la garde nationale. — Il est reçu les jours de vente en sa qualité de trésorier- Sa femme vend, grâce à sa qualité de jolie femme élégante; elle est étrangère ; cela ne tire pas à conséquence.
Ces deux messieurs reçoivent les invités, comme maîtres des cérémonies.
Les toilettes des invités sont les costumes élégants de visite, pour les hommes, et, pour les femmes, les toilettes de déjeuners dansants : robe de ville très-habillée, de couleur très-claire, beaucoup de dentelles, châle et chapeau fort léger ; pas de fourrures, du cygne tout au plus. Mêmes toilettes pour les marchandes, mais en cheveux. Quelques-unes ont adopté des costumes de l'emploi.
Dans le premier salon, la vente commence. C'est le salon aux fleurs, aux gâteaux et aux rafraîchissements.
Deux longues files de petites boutiques sont rangées le long des murs, dans lesquelles se tiennent les marchandes.
Ces marchandes sont choisies avec soin parmi toutes les aristocraties : aristocratie de naissance, aristocratie de fortune, aristocratie do position, aristocratie de beauté, aristocratie d'élégance et de mode. C'est à la vanité et à la galanterie qu'on s'adresse. On n'achète pas d'après la valeur de la marchandise, mais d'après le rang, la position, la beauté, la vogue de la marchande. Les étrangères sont préférées : elles ont presque toujours un ton plus libre que les Françaises, qui convient parfaitement pour faire l'article; de plus, par amour-propre national, on ose moins les marchander. — Les femmes sans maris sont particulièrement recherchées.
Chaque marchande arrange sa boutique à sa guise et selon son caprice.
La fleuriste, costumée en bouquetière d'opéra-comique, Mme Miolhan dans la Fanchonncttc, treillage sa petite échoppe et la garnit des fleurs les plus rares. Elle ne vend cependant que des bouquets de viole!tes d'un sou, qu'on paye un louis.
La pâtissière vend ses petits gâteaux seulement dix francs, mais elle se rattrape sur les verres de madère. Sa boutique est surmontée d'un drapeau de calicot blanc, sur lequel on peut lire : « A la renommée des bonnes tartelettes, la Marquise ***, pâtissière. »
Une autre vend les gaufres, une autre les bonbons.
La boutique de cigares fait de très-brillantes affaires. — C'est cinq francs le cigare, mais on a le droit d'aller le fumsr dans le jardin.
Puis, vient le buffet aux glaces et limonades. C'est la maîtresse de la maison, la Princesse de X..., qui trône au comptoir. C'est elle qui reçoit, mais ce sont ses trois charmantes filles qui débitent les sorbets et les groseil'es. — C'est dix francs par consommation. — Inutile de marchander, c'est un prix fait comme les petits pâtés de la Marquise ***.
Dans le salon suivant, les boutiques sérieuses.
On y vend tous les objets recueillis en dons, par les soins du secrétaire perpétuel. On trouve là toutes les fantaisies de luxe de Susse et de Giroux, de la maroquinerie, de la papeterie, de la parfumerie et mêmes des objets d'art donnés par des artistes. Les ouvrages de femme abondent : chaque jolie sociétaire a tenu à honneur de témoigner de son zèle pour l'Œuvre, et a travaillé dans son château pendant les longues soirées d'automne et pendant les longues matinées, en attendant que les hommes rentrent de la chasse. Celles qui n'ont pu travailler achètent en bloc un assortiment complet de ces objets de Tunis brodés en paillons, ou tous autres. Il faut qu'elles vendent n'importe quoi; je ne sais pas ce qu'elles ne' vendraient pas. Puis viennent une foule d'objets innommés, rossignols offerts à l'OEuvre par les marchands de ces dames, pour se mettre biîn en cour: c'est une excellente réclame. — On accepte tout, et on vend tout.
Ici encore la fantaisie a eu beau jeu dans l'arrangement des boutiques et des toilettes. L'une a pris un costume de Kelly, pour vendrj des petits chalets de bois, des casse- noisettes et des coupe-papier à manche de corne de chamois ; une autre en Moresque, vend des pastilles du sérail, et la Margrave do K..., en costume tyrolien, à haut chapeau de feutre vert avec une queue de coq de bruyère en forme de lyre et la large ceinture de cuir vernis noir piquée de soie rouge et verte, essaye des gants de peau de daim. — On se croirait devant la Conversation de Bade.
Les prix des objets de ce second salon ne sont pas aussi exorbitants qu'on pourrait le supposer, d'après ceux des bouquets de violettes et des petits gâteaux. La plupart de ces marchandes improvisées n'ont pas d'idée bien arrêtée sur la valeur de tous ces brimborions qui encombrent leurs guéridons et leurs dunkerques, et elles les cotent selon leur caprice du moment, surtout selon l'acheteur. D'ail-
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