‹ La Vie parisienneChapitre 236 sur 662 · UNE ARRIVÉE AU RÉGIMENT · texte numérisé non relu

UNE ARRIVÉE AU RÉGIMENT

Mon cher ami,

. . . Enfin, je suis à mon régiment, bien et dûment installé, et rompant mes premières lances avec le capitaine et l'adjudant-major de semaine, les deux épouvantails du sous-lieutenant; tu connaîtras cela dans un an ; en attendant, et pour ta gouverne, conlentes-toi de savoir que le capitaine de semaine a toujours sa montre en avance de dix minutes, pour l'appel, et que l'adjudant-major ne retarde la sienne de vingt minutes que pour la fin de la manœuvre; ce renseignement est généralement bon, mais surtout il est indispensable pour tout nouvel arrivant au régiment dont j'ai l'honneur de faire partie, sous peine de tâter des arrêts. Avis au public de Saint-Cyr.

Je t'entends d'ici te récrier et dire que j'aurais bien pu attendre la fin de mon congé avant d'aller rejoindre mon corps; c'est vrai; mais un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait en venir là; et, dans un mois, je serai déjà un ancien. Bref, j'y suis, et sans regret, quoiqu'il fasse bien froid au pansage du matin; heureusement, j'ai mon caban.

Quoi ! je te parle de froid et de caban, à toi, pauvre ami, qui grelottes à cinq heures du matin, les yeux gonflés de sommeil, en petite veste si peu rembourrée, au milieu des brouillards de la cour Wagram ! à toi, qui n'as pour t'envelopper que la légère fausse-manche de toile b'eue, ornée de ton numéro matricule, sinistre invention, d'un bas-off (adjudant de Saint-Cyr), atteint du delirium tremens, au milieu de cinq cents figures qui se moquent de lui ! à toi, qui n'as pour réchauffer tes mains que les peches de ton pantalon, et en seconde année senlement ! Pardon, je n'ai pas froid. . . et cependant. . . il fait bien meilleur dans l'écurie qu'à l'abreuvoir, toujours au pansage du matin !

Bien souvent, je pense à ce vieux bthul spécial qui est si près de moi et déjà si loin; mais, je te l'avoue à ma plus grandd honte, jamais je n'y ai plus songé que le jour où, pour la première fois, j'ai endossé mon uniforme. Tu sais si l'on rêve d'avance après ce grand jour où, transformé par la baguette du magicien Gerbeaud, le lourd et disgracieux Saint-Cyrien se change en un fringant officier. Rappelle-toi de quels yeux avides nous dévorions, à l'École, le dimanche, dans la salb des visites et dans la cour d'honneur, les heureux qui, tout étincelants d'or, venaient faire la roue et papillonner autour de nous, comme pour nous forcer à rougir de nos tuniques informes, de nos pantalons en tuyau de poêle et de nos bottes impossibles à décrire! J'en avais alors pjur un an, toi pour deux, avant d'arriver à la réalili de cette chimère dorée qui a nom l'épaulette!

Or donc, m'y voilà! Le l" décembre, j'ai revêtu le dolman et la pelisse; à vrai dire, et sans fatuité, Gerbeaud n'avait pas trop mal su tirer parti de mon physique; aussi je lui en ferai mon compliment à la première occasion, ou quand il m'enverra sa note. La glace de ma propriétaire me trouvait fort bien; les quatre poils de ma moustache, soigneusement enduits de la pommade hongioise recommandée à MM. les officiers, présentaient de chaque côté de mes joues une pointe redoutable et me donnaient un faux air du carabinier de la dernière page du Moniteur d- l'Armée. Enfin, pour la satisfaction de mon amour-propre, j'aurais fait assez enviable figure auprès des malheureux qui barbottent dans les marais de la cour Wagiam. Mais j'étais trop loin pour me faire voir; cependant, je penserai à t'envoyer mon portrait-carte, pour que tu puisses juger de l'effet produit. Quel raffinement de cruauté!

Cependant, voici ta revanche. Je suis sorti dans ce superbe attirail pour faire mes visites aux officiers supérieurs et aux autres officiers du régiment, corvée de rigueur et... peu distrayante; il faut en passer par là ; relis, à ce propos, les Conseils d'un colonel à son fils, prix bO cent., chez Dumaine, etc.. Entre nous, il n'y a pas là grand chose de bon à tirer ni de nouveau à apprendre; mais la mère en permettra la lecture à sa fille, et le corps de pompe (1) au Sainl-Cyrien. J'étais donc astiqué, pommadé, frisé, ganté, sanglé, etc., la main sur la poignée du bancal, ma sabretache bondissant d'un mollet sur l'autre, la tête haute, assassinant de l'œil les modistes à la porte de leur boutique; j'arrive chez le colonel ; le hussard de planton me précède et monte d'avance, quand le fringant officier qui t'écrit ces lignes s'embarrasse dans ses éperons, son sabre et sa sabretache et tout le tremblement, et... je n'ose achever. Je fus rudement puni dans mon orgueil; les petites modistes, tout à l'heure fascinées par mon regard au point de me suivre de l'œil, riaient à gorge déployée quand je me relevai confus; le planton me criait aux oreilles, en ramassant mon talpach : « Ma lieutenant, la colonel y est. » Pour comble de disgrâce, en levant la téte, je vis M"'e la colonelle et sa fille souriant derrière une fenêtre aux rideaux entr'ouverts. Décidément, mon entrée chez ces dames était manquée!...

Je ne te raconterai pas mes visites à tous les officiers mariés ou non ; partout j'ai été parfaitement accueilli; le colonel surtout, ancien élève de Sainl-Cyr, a été charmant : avec une amabilité dont je lui sais gré, il a bien voulu redevenir Saint-Cyrien avec moi pour quelques minutes; sans doute, c'était pour me faire oublier ma chute...

Bigre ! que mon camarade a une jolie femme, lui qui ressemble à feu Barbe-Bleue ! Enfin !... faut des cadenas et des serrures, mais pas trop n'en faut, mon commandant! 11 y a, à Saint-Cyr, un vieux refrain où il s'agit, non pis d'un chef d'esîadron, mais d'un pèk.n; c'est la seule différence que j'y trouve; j'ai envie de le lui chanter un de ces soirs, quand je me serai procuré un faux nez.

Dans le cours de mes visites officielles, j'en ai fait une qui m'a singulièrement ému. Je sonne chez le capitaine *** ; aussitôt deux voix enfantines se font entendre: « Maman, m iman, voici quelqu'uni » Étais je donc indiscret sans le savoir? Un instant après, de lourdes bottes éperonnées résonnent en se rapprochant de la porte; c'est le brosseur du capitaine qui vient m'ouvrir. A la vue de mou uniforme, il ne s'inquète plus de celui qui le porte : c'est un officier du régiment, donc il peut entrer; et, s'effaçant, il me laisse passer, j en me disant : « Voici madame. » En effet, au fond du corridor sombre, se tenait dans l'obscurité la femme du capitaine, ses deux charmants enfants, la tête cachée dans les plis de sa robe; évidemment elle n'était préparée ni habituée à aucune visite. Pauvre femme! je compris tout ce qui se passait en elle à un regard déchirant qu'elle lança au brosseur; dans une pièce servant à toutes fins, elle soignait, sur un poêle, le pot au feu de son mari. Du reste, de l'embarras, mais pas de fausse honte. Les mains de la digne femme, rougies par la cuisine, me firent bien plus songer que les petits doigts roses que j'avais aperçus à la dérobée chez mon chef d'escadron!...

Le lendemain fut encore pour moi un grand jour : je fus reconnu en face de l'escadron en bataille. Je ne me souviens pas trop de ce qui s'est passé à cette occasion; mais il me semble que j'ai dû être tout drôle. Tu verras cela quand tu y seras. Imagine-toi, cependant, qu'une centaine de paires d'yeux vous dévisagent, et que toutes les fenêtres du quartier sont garnies de curieux en calotte d'écurie et en bras de chemise; et demande-toi quelle mine tu ferais, te sachant ainsi sur la sellette... Je ne vis, pour moi, qu'une seule chose: c'est que nombre de hussards se sont permis des sourires irrévérencieux pour mon amour-propre, sourires qui se sont terminés à la salle de police. 11 est vrai de dire qu'après la formule sacramentelle nettement articulée par le commandant, j'ai dû faire quelque coup d'a-

dresse en lui rendant le salut du sabre; car il a relevé brusquement le bras, et un juron est sorti à mi-voix de dessous sa moustache.

Reconnu par la troupe, j'ai été reçu le soir parles officiers à la pension, puis au café. Quelques bouteilles, plus respectables que celles de la veuve Cra soreille (I), ont assis les premières bases de notre camaraderie, que le café et son escorte obligée se sont chargés de sceller; à onze heures, autour d'un immense bol de punch, nous étions tous les meilleurs amis du monde; et des poignées de main, donc! Te dire les fioles qui ont succombé sous tant d'amitiés serait au-dessus des forces de ma mémoire !... Désormais, j'étais bel et bien hussard ! En tous cas, prends des notes sur cette journée; cela pourra te servir à l'occasion dans un an.

Dans ma nouvelle vie, devine ce qui me fait goûter le plus de charmes. Je te le donne en cent, en mille. Ce n'est ni la liberté d'allures, ni le bonheur d'avoir enfin quitté cet affreux Saint-Cyr, ni la joie d'être enfin officier, ni les œillades des grisettes de l'endroit, fort gentilles, du reste, ni les bonnes grâces de la dame du café, qui... mais chut!. . ce n'est rien de tout cela; ce qui me plaît le mieux, c'est d'être enfin... dans ma chambre, dans mon chez moi. Je ne t'écrirai pas un second Voyage autour de ma chambre, et pour causes... Mais mon feu, à moi, à moi seul; mes pantoufles, mon fauteuil!... rien que de voir tout cela, quel bonheur! Il me semble que j'ai toujours été ainsi, tant c'est bon... Tiens hier soir, j'étais àdemi-couché dans mon fauteuil, les pieds sur mes chenets, un cigare à la bouche; un bon feu brillait joyeusement dans l'àtre; je tenais un livre à la main et n'y lisais g ère. Je songeais à toi, mon bon ami, à ce vieux bahut spécial de Saint-Cyr, où tu grelottes en petite veste, où les recrues ont le droit de se geler les mains autour de leurs poches qui les réchaufferaient si bien. Je me rappelai ces immenses dortoirs d'Inkcrman et compagnie, où les adjudants venaient faire la chasse aux fumeurs. Comment, j'ai passé là deux longues et mortelles années 1 Pauvre ami, qui t'y trouves encore! Bah! un peu de courage. D'ailleurs, j'en suis bien sorti, et je m'en frotte les mains d'aise; c'est de l'égoïsme, mais pardonne-moi en t'appuyant sur ce principe : «Charité bien ordonnée commence par soi-même.» J'ai souffert à l'École ; à ton tour maintenant; plus lard, si tu en as le temps, tu auras de la pitié pour ceux qui te succéderont.

En attendant cet heureux marnent, je t'envoie ma bénédiction pour toi, et ma malédiction [ onr les murs de la cour Wagram, où j'ai eu si froid. N'oublie pas un pleur de ma part pour la galette du Quinconce...

Adieu, et surtout inculque aux recrues le respect de l'Autrichien, s'il est encore de ce monde !

OBSERVATIONS

La douleur dont on crie le plus fort, mais dont on souffre le moins et dont on ne meurt j mais, c'est celle des souffrances d'autrui.

Quoi que nous en disions, ce qui nous attriste le plus en vieillissant, ce sont moins nos déceptions à l'égard des autres qu'à l'égard de nous-mêmes.

On ne se croit pas fou tant qu'on est grave.

Il n'y a pas de boa mari sans la foi, de femme supportable sans l'espérance, d'heureux ménage, enfin, sans la charité.

Les belles paroles sont la fausse monnaie des bonnes actions : on n'est.jamais prodigue des deux à la fois.

Alfred B.

(1) Corps de pompe, nom burlesque donné, à Saint-Cyr, à la Direction des éludes.

(l) Café Grassoreille, à Sainl-Cyr.

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