II. -- LA COMMANDE DU RUSSE
To:ir peu qu'une femme ait un grain de. jalousie dans le cœur, je comprends très-bien qu'elle fasse tout au monde pour empêcher son mari d'aller au Salon de celte année.
Jf! comprends qu'elle lui cache son parapluie , qu'elle lui cache son chapeau, qu'elle lui fjnde ses bottes, qu'elle d-tériore ses habits, qu'e'le use enfin de tous les moyens que le Code autorise pour le préserver du mal et lui éviter la vue des nudités provocatrices qu'on exhibe a l'heure qu'il est dans le Palais de l'Industrie.
Pourquoi, me dit on, toutes ces viandes de poulet enfermées dans des contours en fil de 1er. Pourquoi tous ces tortillements séducteurs, toutes ces chairs lardées, ces jambes en l'air, ces bras tordus dans des voluptés de banlieue ; sommes-nous Turcs? Monsieur, m'a t-on répondu, il paraît que ce genre de peinture se vend comme des petits pfités. La nudité a été mise à la mode par le succès que les Vénus de MM. Cabanel, Baudry. etc., ont obtenus l'année dernière. C'est un compromis entre le grand art et lesgoùls modernes. C'est un moyen de rester un peintre sérieux tout en chatouillant d'une f .çon lucrative les susceptibilités nerveuses du public.
Là n'est point la véritable cause de cet encombrement de viande fraîche. Il est de plus en plus certain que toutes ces femmes nues ne répondent point à un besoin des populations, mais simplement au goût de ce fameux Russe dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir déjà. Ce grand seigneur du Nord, après avoir éprouvé un grand nombre de ces blessures morales qui laissent d'ineffaçibles traces, ne peut plus voir les femmes qu'en peinture Mais, sous cette forme, et encadrées convenablement, il éprouve un certain plaisir en leur compagnie; et, ses moyens le lui permettant, il s'en est commandé cette année deux ou trois douzaines dans des poses peu variées malheureusement.— Monsieur, me disait le gardien préposé à la garde des femmes nues, — un ancien militaire trèsrespectable et dont la consigneest d'empûcher le public de toucher, — vous ne sauriez croire combien le métier que je mène i< i est la- ■ tiganl. Si je n'ai pas un collègue d'ici à deux jours, je n'y résisterai pas. Os demoiselles qui sont accrochées en l'air ne me fatiguent pas
trop, le public ne peut pas y atteindre, et je rre contente de dire aux personnes qui l^ur envoient des baisers : Allons, messieurs, du calme; contenez-vous, faites comme rroi. Mais quant aux demoiselles qui sont sur la cymaise, c'est un enfer. Jusqu'à des gens mariés, monsieur, ça fait pitié! Pas plus lard qu'hier, il yavaii un monsieur à lunettes, décoré, avec sa femme et deux enfants. J'ai eu toutes les
La Vénus Dubniïe.
peines du monde à en venir à bout. — Mais je te dis que c'est de la pein ure solide, disait-il à sa femme; tiens, les empâtements, ma bonne amie, vois-tu comme il y a des empâtements; et il promenait sa main sur le tableau. — Tenez, lui ai-je dit, voire conduite est celle d'un homme qui ne s lis pas se contenir; poursuivez votre chemin. 11 est parli ; mais, dix minutes aprè -, je l'ai surpris devant la Vénus de M. Dubufe ; il était toujours avec sa femme et ses petits, les yeux lui sortaient de la tête, et il disait avec animation en touchant la toiie :-Cela e ;t peint par glacis, ma bonne amie; tflte comme c'est doux, les glacis.
Et vous trouvez cela convenable pour un homme décoré? Eh bien, monsieur, je l'ai poursuivi dans toutesles salles, ce gaillard-là, et quant il s'est trouvé devant le ventre de M. Gérôme, j'ai été obligé de lui aller chercher un verre d'eau; c'était un spectacle navrant, il étouffait. Non, voyez-vous, un peu de nudité c'eslbien, - d'ailleurSjil en faut : c'est comme le sel dans les épinards, cela; — mais trop de nudité, c'est une calamilé. Moi , qui vous parle, j'ai trois enfants et douze campagnes ; eh bien, monsieur, il y a des moments
lia bonne anve, tâte, «mme c'est d.iux les glnc's.
La ViDus 1 127.
oùje suiscommeun enfant. Vous me croirez, si vous voulez, mais je vous jure que j'aimerai autant être chez le sultan, où on dit que c'est terrible aussi.
— Ah ! la commande du Rus^e nous donne du fil à retordre.
Comme il achevait ces mots, il se fit un grand bruit du côté de la porte, je me retournai.
— C'est lui, me dit lu gardien en abaissant la voix.
— Qui cela, lui ?
— Lui. le Russe, lerichard 1 un homme superbe et un tempérament ne 1er. 11 est suivi de Vladimir, son cosaque de confiance; vous voyez ce grand inaigre, un gaillard qui vous mange une chandelle comme rien. M. H>ro, le maichand de couleurs , un petit brun, avait laissé un pot de vernis dans la salle; est-ce nue ce diable de Vladimir ne l'a point avalé d'un trait!
Je qrittai le gardien et je suivis le Russe 11 paraissait mécontent.
■ — Vladimir, c'est du carton, tout cela, disait-il de temps en temps.
— Peut-être que Votre Alémis a la cave. tesse est mal disposée, disait
le Cosaque.
Ah I voilà la Vénus de M. Dubufe. Sac-à-papier, moi?i\'ai-je point dit que je désirais que M. Dubufe bas et des jarretièies? 11 ne lui
manque que
— lais-toi.
se joue-t-on de mît à sa Vénus des oela à cette femme.
— Votre Altesse n'ignore pas que M. Dubufe, dans le premier jet de la composition, avait son^é à ces a- cessoires ; mais M. Baudry n'en ayant pasmis l'année dernière à la sienne, il a pensé...
-r- li a pensé, il a pensé... Je tiens absolument à c que celle Vénus soit chaussée.
Devant le Madeleine de M. Sellier , il s'écria :
Qu'est-ce qu'elle fait la, à l'entrée de sa cuve'
— Elle ne sait où se mettre, Altesse, le chagrin est comme le mal de dents.
Le Russe sourit à cette plaisanterie grossière et continua sa promenade tranquillement; mais lorsqu'il fut arrivé en face du ventre de M. Gérome, il fut impossible de le contenir, ses yeux lançaient
des éclairs. Une de mes mines pour ce ventre, s'écriait-il, je le veux. Quelle est belle, celte femme! Mais pourquoi ces gens déguisés qui l'entourent sont ils aussi froids? sont-ils en bois? sont-ils loués ces gens? Etre insensible à tous ces charmes! En disant cela, il étendit les bras, et sa main rencontrant le tableau, produisit un son sec et vibrant : Malheur! s'écria-t-il en pâlissant, cette femme est en porcelaine, et il s'évanouit. Vladimir l'emporta immédiatement dans la salle des dessins; on lui mit un instant seulement l'étude de M. Galimard pour sa Léda, sous le nez, et il revint à lui immédiatement; mais il était triste, et répétait sous sa moustache : En porcebiine ! Elle eût été en toile, Vladimir, que je m'en faisais faire un gilet de flanelle afin de l'avoir perpétuellement sur ma poitrine ! ma vie se fût écoulée douce... Mais pourquoi pas?... Ce ventre est en porcelaine; malgré cela, tout peut s'arranger. Dans le point central de ce ventre adorable, je fais rhtttre une tige, j'y adapte deux aiguilles et je fais meitre un mouvement de pendule dans l'intérieur.
— Avec u e sonnerie, Excellence?
Le venue de Geiome
La Vénus au cor île chasse.
■ — Avecune sonnerie. Cours, vc/e et achète-moi ce ventre, s'il en est temps encore. (Avec un sourire infernal) et je peindrai moi-même les heures tout autour.
— Son Excellence a t-elle songé au balancier l
Le Russe reprit son examen :
à la vue de la femme nue qui joue du cor de chaise, exécutée par M. Carlier, il éclaia d'un gros rire qui retentit dans les galeries. — J'en ai déjà p'usieurs qui jouent avec des canards, une qui attaque un hanneton sur son sein, jplusteurs autres qui se grattent la plante desp ieds. celle-ci qui joue du cor de chasse. Cela va nien, je suis presque satisfait :
seulement j'aurais préléié qu'elle soufflât dans son instrument, de profil, c'eût été lus drôle. Quoi qu'il en soit, elle me plaît, et je la mettrai dans mon cabinet de travail.
Elle est jaune, la tenture de
mon cabinet est rouge, cela ira parfaitement.
Mais je n'ai point vu la femme 1427 ; où est la femme 1427? J'ai recommandé à M. Nehrkorn de me faire une femme fumant sa pipe, — et que cela fût corsé avec du bombé dans les formes; moi, j'aime le bombé.
— Votre Altesse pourra se convaincre tout à l'heure que la femme 14'27 ne laisse rien à désirer.
— Ta's-loi... Sae-à-papier, quel est le suje de ce tableau sombre? je ne le comprends pas, et mon intérêt semble s'ai croître d'autant. N° 305, cette femme assise serait nue que je l'achètei ais. Qu'est-ce, Vladimir?
— Altesse, c'est une reine assise sur son trône.
— Elle semble souffrir intérieurement, cette reine ; que dit le livret?
— Ali esse, il y a un dialogu e dans le livret. Votre Altesse excusera mes intonations.
(Lisant )