‹ La Vie parisienneChapitre 240 sur 662 · CHEZ MONSIEUR DE ST-REMY · texte numérisé non relu

CHEZ MONSIEUR DE ST-REMY

\'t mai 1804.

Un des plus vieux et des plus jolis coins du Faubourg; une grande porte monumentale vénérablement noire, à colonnes supportant deux groupes d'amours souriants et grassouillets; une avenue dans laquelle la voiture s'enfonce entre deux rangées d'arbres d'un vert invraisemblable, éclairés qu'ils sont par le gaz; un grand perron au pied duquel stationne, l'arme

21 mai 1804.

au pied, un zouave ébahi de toutes ces blanches apparitions entrevues ce soir à travers des nuages de satin et de dentelle, et laissant passer leur petit pied chaussé de blanc pour chercher timidement la dalle en quittant le marchepied de la voiture; de chaque côté du bâtiment noir aux fenêtres illuminées, do grands massifs d'arbres éclairés par la lune.

On traverse un grand vestibule, où une douzaine de grands laquais chamarrés forment un cordon indiquant la route à suivre; second vestibule où l'on dépouille le paletot et le chapeau du vieil homme, pour apparaître fringant, cravaté de blanc, frisé et en gilet décolleté; troisième vestibule pour laisser le temps de rajuster une dernière fois sa cravate, de soulever ses cheveux et de bien rabattre les revers de'son habit d'un geste à la fois noble et indifférent, et l'on entre.

L'on se trouve de plein-pied dans la galerie des tableaux, tendue de damas rouge, tapis rouge et noir sur le parquet. L'éclairage inusité vous déroute; des lampes à réflecteurs inondent de lumière les parois couvertes de tableaux et laissent presque dans l'ombre la galerie elle-même. Les promeneurs du centre se distinguent à peine à première vue, tandis que ceux qui stationnent sur les côtés, accoudés sur la barre de cuivre qui protège les tableaux, se détachent avec ce relief vif et crû des jours d'atelier, à croire des portraits, vrais portraits offïcie's avec plaques et grands cordons. Ces porlrails, du reste, jabottent assez haut; le faible bruit de piano qu'on entend dans le lo ntain fait seul comprendre que la musique est le prétexte de cette réunion.

Une fois remis , l'œil découvre , derrière et au-dessus des invités , une série de chefs-d'œuvre , la plupart de vieilles connaissances. A l'entrée, en sentinelle, sur un chevalet, un merveilleux portrait de Rembrandt, à grand feutre noir, à moustaches et barbiche rousses , montre sa bonne ethonnête face flamande au-dessus de l'épaule nue d'une jolie personne qui cause devant le tableau sans y faire la moindre attention; plus loin, voici l'Escarpolette deFragorard sur laquelle une marquise potelée laisse entrevoir une jambe trop bien faite pour ne la pas montrer; puis la Dévideuse de Greuze, si candidemnet provoquante; une Fête de Watteau, aux personnages fins, blasés et mélancoliques; cinq ou six Meissonnier, admirables d'exécution, mais qui font un peu l'effet de clercs d'huissiers endimanchés dans cet aristocratique voisinage ; l'Heureuse famille de Boilly , en taille courte mais propre et appétissante au possible dans ses fourreaux décolletés de satin blanc ; le pâle Zéphyr de Prudhon ; un Triomphe quelconque de Vénus, nid de chairs roses par Boucher; un Moine et deux Infantes espagnoles, et bien d'autres qu'on n'a guère le loisir ni la présence d'esprit d'examiner , au milieu du va et vient perpétuel des jupes froufroutantes et du babil de tous.

D'ailleurs , l'intérêt de la soirée n'est pas là. Vos devoirs une foi. rendus aux chefs-d'œuvre de la maison , accotez-vous dans l'embrasure d'une des portes qui communiquent de la galerie dans le grand salon, et regardez, assises sur de longues banquettes, étagées d'un bout à l'autre de l'appartement, des femmes, rien que des femmes» et en toilette de bal ; une profusion, une inondation d'épaules nues, de cheveux échafaudés, de visages en fête, o'yeux et de diamantg éblouissants; toutes ensemble comme au couvent, et si bien dans leur rOle, assises à l'aise, tandis que ces pauvres messieurs s'écrasent dans les embrasures , ou s'effacent piteusement en espalier le long des murs.

Notez que ce sont ici les plus grandes , les plus nobles, les plus riches ; partout ailleurs, au bois, au théâtre, au bal, elles n'apparais-

sent que derrière un rempart officiel de gens ou de cavaliers servants, à une distance respectueuse qui confond et émousse l'individualité ; ici seulement, assises, sans cour, simplement, à côté l'une de l'autre, sous le feu plongeant du regard, elles redeviennent de simples petites mortelles. Et elles gagnent à n'être plus qu'elles-mêmes. Pendant qu'elles paraissent écouter, il y a plaisir à lire dans ces yeux qui laissent tout deviner. Chez une actrice ou une lorette , le métier vide l'œil, comme l'emploi des fards flétrit la peau ; la feinte perpétuelle tue la sensation vraie; l'œil n'est plus qu'un trou qui leur sert à voir. Chez ces femmes-ci, au contraire, mobiles et délicates, la profondeur du regard est leur plus grande beauté. Plaisir, tristesse, respect, moquerie, rêves impossibles, préjugés combattus , espoirs déçus ou épanouissements, croyance au bien ou au mal qu'elles ignorent, tout se lit, tout s'espère dans leurs yeux, divins miroirs où leur âme charmante et accessible se reflète toute entière.

Or, figurez-vous cent paires d'yeux comme ceux-là à déchiffrer, et vous comprendrez que, bien qu'elle soit du maître de la maison lui-même, la saynète qui se joue dans le fond n'offre plus qu'un intérêt un peu secondaire. Surtout quand cette saynète est jouée par des comédiens de profession, surtout quand ces comédiens sont des sociétaires de la Comédie-Française. Rien de plus défavorable à ces derniers que ce voisinage de vrais gens du monde. Les allures fantastiques d'un comique du Palais-Royal tranchent et amusent. Mais je ne sais rien d'endormant comme celle sobre distinction de convention, cette émission consciencieuse des sons , qui allongent l'action et empâtent le récit au Théâtre-Français. L'acteur ou l'actrice de petit théâtre, par je ne sais quelle communauté de liaisons, ont encore quelques vagues reflets de la toilette et de l'allure des hommes du jour. Le sociétaire du Théâtre- Français, au contraire, semble se retirer loin du monde, dans je ne sais quel couvent dramatique, d'oii il ne sort plus que pour officier avec des cravaftes jaune-serin comme celle qu'arborait le brave Delaunay ce soir-là, ou une robe bleu-vif maigrement agrémentée de blanc comme celle de Mmc Victoria. Sauf le torrent de la fin, la pièce est pourtant bien moderne, vive au possible, voire même un peu scabreuse; un mari qui, à force de ruses et de précautions mal prises, finit par forcer sa femme à se compromettre, cela sent plus le vaudeville que la comédie. Notez encore qu'on se traite de monsieur de Givré par ci, de monsieur de Givré par là, tous nobles ou à peu près. Que viennent donc faire là les roucoulements rococos et les allures d'honnête mercière des deux sociétaires du Théâtre-Français ?

Et cela, quand à deux pas d'eux, au pied de l'estrade sur laquelle ils s'escriment si infructueusement, s'étalent les fraîches toilettes, les charmantes pétulances, les attitudes renversées, les longs cous et les belles épaules d'une foule de jolies madames de Givré !

La pièce jouée, un petit succès de bouquets est pafriarcalement organisé par le maître de la maison, pour remercier ses acteurs ; voilà un auteur sans rancune.

La soirée est terminée, tout le monde se lève; la galerie des tableaux est envahie par les toileltes; les vieux chefs-d'œuvre semblent plus noirs et plus enfumés; les longues jupes longtemps contenues traînent majestueusement leur queue de paon sur le tapis rouge; des groupes babillards se forment de tous côtés, attendant les pelisses et l'arrivée des voitures.

On se retire lentement, comme à regret.

21 mai 1864.

CAVALIERS ET AMAZONES, — croquis pris au bois de Boulogne le matin

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