L ANCIENNE CAISSE
Un arbuste de dix an< ; Une caisse de trois mois.
Et si vous aimez la variété, vous pouvez , par ce moyen bien facile , varier chaque jour la physionomie de votre parterre.
L'élégance et le bon goût donnent la préférence aux bars coniques do F. Lovnu
L'ANCIENNE CAISSE Le jardinier le plus malin ne pouvait enlever un arbrisseau sans briser la caisse.
Le Proprtftaire-gérant, MARCELIN-
Parie.— Imp. VALLÉE. i5, rue Bredn.
A mes camarades du 3e régiment d'infa literie.
Vous vous le rappelez tous, mes chers camarades, ce Misère que nous avons tant aimé.
11 n était pas beau, — mais quel cœur! quelle intelligence!
Harui, brave, lier, généreux, fidèle au drapeau ; loutes les qualités du soldat.
Nous l'avions trouvé dans un fossé, pendant l'étape de Rreloncelles à Prez-en-P"aille. Il était étendu sur le flanc, mourant de faim et de maladie et attendant, avec stoïcisme, l'heure suprême du vagabond.
Ce fut un clairon qui. le premier l'aperçut. Il s'arrêta et lui présenta un morceau de pain de munition qu'il dévora. — Puis, remarquant les plaies qui le couvraient, il fit appel aux bidons et chacun se mit à les lui laver avec de l'eau-de-vie.
11 poussait de temps eu temps des petits cris, arrachés par la douleur que lui causait lu contact de ce corrosif avec les chairs vives, mais bon œil était chargé de reconnaissance.
Lorsqu'on l'eut bien soigné, ont lui fit avaler une goutte : le coup de l'étrier; puis, reprenant le sac et le fusil, on se remit en route.
11 leva la tête, et voyant ses bienfaiteurs s'éloigner, il tit un violent effort, parvint à se mettre debout et suivit le bataillon.
Mais, lecteurs, j'oubliais de vous le dire : c'était un chien.
Un grand euien fauve, un chien de berger, au museau allongé, à l'œil intelligent, au crocs aigus, mais blancs comme l'ivoire; haut si r pattes, trottant l'amble, couime le loup avec lequel il avait de faux airs de famille ; tellement maigre que les os trouaient sa peau ; pelé, galeu.x, et probablement expulsé comme lépreux de quelque ferme des enviions.
J en demande pardon aux délicates lectrices de ce journal, il n'avait rien du havannais pomponné, enrubanné et musqué, à l'air idiot et au caractère hargneux, qui faille plus bel ornement des boudoirs; mais tel qu'il était il nous plaisait.
Le voyant nous suivre, nous lui fîmes préparer une pâtée plantureuse a la grande halle et, lorsque le commandant leva son épée pour le roulement, signal du départ, Misère était adopté.
Prez-en-Paille est un gros bourg du département de la Mayenne.
Une longue et large rue en ligne droite — deux cents maisons : voici l'endroit. Seulement une chose peut étonner l'homme qui traverse
ce village dans un jour ordinaire : c'est que chaque maison est ornée d'une plaque de l.ôle grinçant sur une tringle. — avec un Soleil d'or, un Chevil. rtuge, une Boule noire et ces invariables mots : Loge àpied et à cheval.
Tous les habitants sont aubergistes. — Cela surprend tout d'abord, mais en se rappelant la Suisse, la chose s'explique. Tous les Suisses sont aubergistes et sont tous à l'aise : c'est qu'à la belle saison les étrangers arrivent.
Il en est de même pour les indigènes de Prez-en-Paille. La foire aux bœufs qui se tient là deux fois par mois enrichit l'endroit.
Le bataillon arriva un jour de .marché et Misère retrouva là des confrères. Bah! il n'eut pas seulement l'air de les connaître. La musique jouait le Défilé ues Princes et notre nouvelle recrue avait choisi sa place de bataille entre le cheva1 du colonel et le capitaine des grenadiers. Portant haut la tête, levant hardiment la patle , il marchait au pas comme un vieux chevronné. Toute la journée, il se promena avec les hommes, dédaignant profondément le pékin et répondant vigoureusement par un coup de croc aux chiens qui venaient essayer à le .r manière de fraterniser avec lui.
Le lendemain, à trois heures du matin, tambours et clairons, disposés dans le village, battaient et sonnaient la marche du régiment et un quart d'heure après, tout le bataillon en armes était rassemblé sur la place- — Misère seul manquait. Qu'élait-il devenu ? C'est la que; lion qu'on s'adressait. Néanmoins on partit.
Quelques jours après , à un kilomètre de Vitré, un poids énorme tombe sur le sac d'un homme de l'arrière-garde, qui traînait la jambe comme s'il était de la compagnie hors rang. — Le Iraînard se retourne, puis recule, effrayé de voir une large langue rouge sortant d'un museau fauve qui se promène sur sa figure.
C'était Misère. — Misère traînant après lui les anneaux d'une chaîne brisée et rappelant à quelque différence près le S/jartacus de Foyatier. • • 1 * • ' '
Quelque conducteur de bestiaux l'avait probablement trouve à son goût et avait essayé de. se l'attacher. Mais, semblable au Zéphyr d'Ain- Ghettouta, Misère avait triomphé de tous les obstacles et rejoint son drapeau !
Rennes est certes l'unedes garnisons les moins agréables de France; — on n'y aime pas beaucoup le soldat. — Aussi, nous vécûmes chez
28 mai 1864.
nous et Misère fît comme tout le monde : il ne fréquenta aucun des chiens de la ville.
Il n'appartenait à personne et fêtait à tous : en un mot, c'était le chien du régiment. 11 avait pris à la lettre cette plaisanterie de l'un de nous : Misère est de l'Hnt-mojor. Le matin, il mangeait son gamelon dans la caserne où il avait couché, soit à St-Georges, soit à l'Arsenal, soit à Kergus , soit au Bon-Pasteur. Puis il se rendait au quartier où avait lieu la parade ; il passait gravement dans les rangs avec l'adjudant major et allait s'asseoir majestueusement derrière lui, en tête des officiers de semaine, pendant le défilé de la garde.
Alors il se rendait, soit à la pension des officiers, soit à celle des sous-officiers, où il savait Irouver force reliefs de toutes sortes.
Mais c'était surtout au café qu'élait son triomphe. Misère avait de l'esprit et une souplesse dans le caractère qui eût pu pas-ser pour de l'intrigue, mais qui n'était que du désir de plaire à tout le monde.
Le colonel savourrit sa pipe, entouré des grosses épauleltes et du docteur, — il apercevait Misère, faisait claquer ses doigls et l'animal était près de lui.
— Misère, disait-il tout bas, comment font les sous-lieutenants le dimanche au jardin du Thabor?
Le chien se dressait sur ses pattes, avançait le séant, redressait sa queue en trompette, et marchait lestement à petits pas pressés, renflant la poitrine, ondulant de l'arrière-train, le nez en l'air et regardant à droite et à gauche.
— Et maintenant, Misère, disait le lieutenant -colonel, quand ils arrivent à la théorie?
Les oreilles s'abattaient, le nez se penchait vers la terre, la queue tombait entre les jambes et la marche devenait pénible.
Les morceaux de sucre pleuvaient et disparaissaient, et il passait à la table des capitaines.
— Misère, disait l'un d'eux, fais le cheval du commandant B... quand il trotte.
Il roidissait ses pattes et se mettait à sauter par petits bonds comme si toutes ses jointures étaient ankylosées. Le tour des sous-lieutenants arrivait :
— Misère, qu'est-ce que font les officiers à la théorie? Il ouvrait sa large gueule et bâillait à plein gosier.
— Et que fait l'adjudani-major?
Les crocs aigus se découvraient et l'on entendait un sourd grognement.
Quand il y avait exercice, il venait y faire sa sieste et ne se relevait que pour rentrer en ville à la place qu'il avait adoptée entre le cheval du colonel et les grenadiers du 1er.
Lorsqu'il y avait campo, c'est-à-dire rien, il suivait le premier individu du régiment qui lui convenait et allait se promener avec lui, jusqu'au moment du dîner.
Le soir, un quart d'heure avant la retraite, il était sur la place d'armes; puis faisait la promenade avec la fanfare et rentrait au premier quartier venu.
Aussi cette petite existence l'avait-elle s:ngulièrement embelli. Ce n'était plus le Misère qu'on avait trouvé : il était potelé, son poil était long et brillant, et son œil étincelait comme une escarboucle.
Un jour une joie immense saisit le régiment. La guerre était déclarée à la Russie et nous étions désignés pour l'expédit.on de la Baltique.
11 avait été convenu que Misère resterait au dépôt. Il en décida autrement. Nous ne savons comment il s'y prit, mais au moment où le navire anglais qui nous portait quitta la rade de Cherbourg, notre diable de chien, s'élançant d'une écoutille, tomba sur le pont au milieu de nous.
Ce fut aux îles d'Aland que Misère reçut le baptême du feu.
Nous ne nous amuserons pas à raconter la prise de la forteresse de Bomarsund. Il nous suffira de dire, qu'un des premiers, Misère entra dans cette vaste salle, où les officiers russes, après une courte mais vigoureuse résistance, placés entre la mollesse d'un général trop vieux et la défection de soldats mal choisis, ayant jeté dans un coin leurs épées après les avoir brisées, reçurent les Français avec leur courtoisie habituelle, en leur offrant un verre de Champagne.
On sait que les alliés firent sauter le fort, et ce fut là surtout que Misère se distingua.
Le soldat français n'est pas pillard, mais il est clwpardeur.
Le coup de canon était depuis longtemps tiré pour la retraite du corps d'armée sur les navires, et le feu était déjà aux mines, que d'enragés collectionneurs furetaient encore partout pour rappcrter, soit un casque en cuir bouilli, soit une peau de mouton, soit une carabine. Misère, avec un instinct admirable, saisissait ces imprudents par le pan de la capote et les forçait, bon gré mal gré, à rejo.ndre les chaloupes.
Le général Baraguey-dTIilliers, qui commandait les forces alliées, le remarqua et lui fit quelques caresses en disant :
— Pauvre, bête, si au lieu de quatre pattes, tu n'en avais que deux, je te ferais décorer.
Le régiment revint en France, et fut envoyé à X..., ville très-colletmonté, très-religieuse, et par conséquent peu charitable.
Il y avait déjà trois mois que nous y étions, lorsqu'arriva un événement -étrange,. auquel on attribua depuis la cause des malheurs de Misère.
Son caractère exclusivement Iroupier, nous l'avons dit, lui faisait dédaigner profondément tout ce qui, à un titre quelconque ne touchait pas au régiment, et comme il n'y avait aucune relation d'intimité entre les habitants et la garnison, notre chien continuait à ne connaître que nous.
Un dimanche à quatre heures du soir, toute la high-life del'endroit était suivant l'usage rassemblée sur la promenade pour entendre la musique.
Les jeunes gens se promenaient par groupes, les dames étaient assises et causaient avec les personnages graves. Le chef de musique venait de lever son bâton et l'on attaquait l'ouverture du Domino noir, lorsque Misère parut, suivant quelques officiers. Tout à coup, en passant devant les dames, il s'arrête, regarde un instant, puis s'élar.ce vers 1 une d'elles et, plaçant familièrement sa tête sur ses genoux, se met à lui lécher les mains.
C'était la femme d'un homme considérable par son nom et sa fortune.
La dame rougit, essaye de repousser cet étrange courtisan, qui n'en tient aucun compte et retient à la charge. Le mari veut s'en mêler; cette fois, Misère montre les dents. Les voisines se regardent d'un air pincé et l'une d'elles s écrie :
— Quel est donc cet affreux chien, chère belle, qui est si familier avec vous, et qui semble ne pas reconnaître monsieur votre mari ?
— I\'ais, Dieu me pardonne, réplique immédiatement une autre, avec un certain dédain, c'est le chien de la troupe, je crois.
Vous voyez d'ici tout ce qu'on peut tirer d'un événement pareil dans une petite ville de vingt mille âmes.
Quelques jours après cette aventure, l'affiche suivante était sur tous les murs, et de plus fut tambourinée par la ville :
Le maire remarque avec peine que, malgré ses avis réitérés, on rencontre eniore dans les rues des chiens qui ne sont pas muselés. Cette imprudence pouvant causer des, accidents pendant la chaude saison, le maire prévient les conlrt venants que tout chien trouvé sur la voie publique, sans muselière sera pris immédiatement et étranglé surplace.
Il ne vint à l'idée de personne que cette affiche pouvait concerner Misère. 11 appartenait à l'armée, et, comme tel, ne relevait que de l'administration militaire. C'est probablement ce raisonnement qui fit que personne ne songea à le faire rentrer dans le droit commun. D'ailleurs, quand bien même quelqu'un eût acheté cette muselière réglementaire, Misère eût-il consenti à la porter? Non.
Or, un beau jour la voiture de l'exécuteur passa. Celui-ci aperçut notre chien et lui jela un lacet. Malheureusement le nœud coulant ne coula pas et le vaillant animal s'élançant furieux, sauta à la gorge de son ennemi et commença à étrangler l'étrangleur.
Le pauvre diable fut transporté chtz lui dans un état déplorable.
L'affaire devenait grave. — 11 y eut dans les hautes régions des vaet-vient inquiétants et la question sembla s'élever à un moment à la hauteur d'un conflit enire le pouvoir civil et le pouvoir militaire.
Pendant ce temps, Misère, ne se doutant pas du rôle important qu'il jouait dans l'histoire de la ville de X..., continuait, avec le calme d'une conscience pure, le train de vie qu'il avait toujours mené.
On ne sut jamais jusqu'à quel tribunal suprême la question fut portée; toujours est-il qu'un matin on lut à l'ordre ce qui suit :
L'adjudant de stmaine fera prendre le chien Misère et le fera abattre.
Ce fut un coup de foudre pour tout le monde. Abattre Misère! Un fourrier, dans un moment d'exaspération, s'écria naïvement :
— C'est ça! Vabatire! ni plus ni moins qu'un chien! Quoi qu'en dise le couplet :
Un vieux soldat doit souffrir et se taire Sans murmurer 1
On se tut, — mais on murmura et on ne souffrit pas.
Une vaste conspiration tacite s'organisa : soldats, sous-officiers, officiers tout le monde en fit partie. Il s'agissait de sauver Misère ! Paraissait-il dans une caserne, immédiatement il était caché. L'adjudant arrivait toujours cinq minutes après la disparition , et chaque jour il répondait invariablement au colonel :
On ne revoit plus le chien.
Néanmoins les ordres devaient êlre précis et sévères, car le colonel répliquait chaque fois :
Il faut le trouver et l'abattre.
Pendant un mois, on parvint à l'escamoter. — On l'avait vu partout, mais trouvé nulle part. Il passait la nuit tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Mais les habitants conspiraient aussi de leur côté, et, prévenu par la municipalité, le lendemain le colonel prenait à part l'officier qui.avait reçu Yout-law et le sermonail malgré ses dénégations. On espérait peu à peu arriver à la prescription ou au moment où l'on quitterait la ville, et alors Misère était sauvé.
28 mai 1864.
Mais la fatalité s'en mêla. — Un jour le colonel accompagnant le général de brigade au quartier, rencontre Misère, — peut-être ne l'eût-il pas aperçu (sait-on ce qui se passe dans l'âme d'un colonel?) — si le chien ne fût pas venu lui rendre ses devoir?. Le général regarda son subordonné d'un œil diabolique, et lui dit :
— Eh mais! le voilà! Colonel, c'est une affaire faite; amenez-le avec vous.
Le colonel ne répondit pas, mais, passant sa main sur la tête du pauvre animal, il lui dit doucement :
— Viens, Misère, viens!
Le poste de la police était sors les armes, et !e tambour faillit contrevenir aux règlements militaires qui ne donnent pas aux généraux de brigade les honneurs de la balterie aux champ'. Au lieu de se tenir prêt à battre, il laissa tomber ses baguettes, et la caisse résonna. Le général lui lança un regard terrible ; ce commencement de batterie réveillait en lui des douleurs probablement, car il dit d'un ton sec .
— Qu'on fasse venir l'adjudant de semaine! Lorsque le sous-officier parut :
— Le voilà, ce chien introuvab'e, faites-le abattre!
L'adjudant s'éloignait avec Misère, quand le colonel courut après lui et lui dit quelques mots à l'oreille.
Un instant après, on entendit dans une petite cour une détonation formidable : la justice civile était satisfaite.
Misère n'était plus, — il était mort, frappé de six balles en pleine poitrine; mort de la mort du soldat.
11 est enterré dans cette cour et aucun signe extérieur n'indique au passant qu'il foule un brave : les chiens n'ont pas d'dmel
Ce mot a dû être inventé par un maire!
On remarqua que, bien que ce fût un jour d'inspection, le colonel ne punit aucun homme, mais le pauvre diable d'adjudant trouva moyen de pincer quinze jours de consigne.
Le soir, on battit beaucoup les pékins dans les cabarets.
Le surlendemain , on changeait de garnison.
Kvi.yv.nl Fatalité! Un jour de plus, — Misère était sauvé... C'était écrit !
EDOUARD SIEBEClv'R.