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LES LUNDIS DE MADAME MILLIONS

Ce jour est celui de ses matinées . Vous savez, un raout à la clarté du soleil, une exhibition de toilettes tapageuses, de belles manières. Heureux les élus de cette réception, à l'usage des grandes dames.

— Grande dame! une madame Millions tout court.

— Avec I'j final, pas si court, belle lectrice, et, qui que vous soyez, je vous désire, môme au singulier, droit à ce nom, dont s'honore le Livre d'or de toutes les nations.

D'ailleurs, les millions sont d'une antiquité contemporaine des Levis, illustres cousins de la Vierge. Ils ne revendiquent pas cette sainte parenté, quoiqu'ils soient comme eux originaires d'Israël, et que, comme eux, ils brûlassent l'encens au pied des autels; mais le dieu des millions était le veau d'or.

Voilà Mme Millions, je l'espère, en dehors de vos attaques; désormais, vous la tiendrez pour grande dame ayant droit à avoir une réception diurne.

Le lundi donc, elle ouvre son salon, non à ses amis, l'amitié n'entre pas avec la foule, mais à ce monde à la mode que les Anglais appellent les exquisites. Dès midi, son Suisse est sous les armes, il inspecte la cour sablée de frais, les plates -bandes renouvelées. Le vestibule et l'escalier sont chauffés, parfumés à donner la migraine, mais les déités de l'aristocratie ne craignent pas plus l'odeur de l'ambre que les dieux de l'Olympe celle de l'ambroisie. Dans l'antichambre, une escouade de valets galonnés, poudrés à blanc, bâillent en attendant les visiteurs. Le valet de chambre, vêtu comme un notaire en fonction, lit son journalenfoncé dans une confortable ganache; il étudie surtout le cours de la bourse. Au service d'une maison qui n'est pas une barraque, il a ses raisons pour cela.

A ce représentant de la haute domesticité les honneurs de la journée. Tel 411'un introducteur des ambassadeurs, c'est lui qui annonce chaque personnage qui vient prêter hommage à sa maîtresse. 11 la précède à pas cjmpies à travers u:.e eofitlade de vastes et riches appartements. Le salon d honneur, où l'or et la soie s'étalent à profusion, est orné en outre de ce luxe banal des portraits des anciens Millions. Dans l'angle de chaque toile figurent leurs armes: ils portent d'azur à trois besants d'or, et dans chaque cadre est encastrée une tablette d'or sur laquelle sont inscrits les noms du personnage représenté, et l'époque à laquelle il fleurissait.

Mais la jeunesse est sans respect pour ces souvenirs d'une antique grandeur. Mm" Millions préfère à ces cadres vénérables son propre portrait, peint par Dubufe, ressemblant à miracle. 11 est tout rose et tout blanc, avec une toute petite bouche et de grands yeux. Et dans

quelle toilette ! Mais cette merveille delà peinture moderne n'est point en compagnie dos vienx parents sus-menlionnés ; il décore la pièce à côté, le parloir de madame, sa pièce de prédilection, sa pièce intime; celle où elle vit, celle où répudiant toute prétention, elle est dans l'acception du mot une femme lancée.

J'ai bien envie de vous décrire ce buen retiro, ne serait-ce qu'au cas où une lionne provinciale me lirait ; elle saurait ainsi comment parer son retrait. Cependant, l'imitation ne pourrait être complète. Chaque femme met son cachet à l'appartement qu'elle habite, et Mmo Million? est fantaisiste à l'extrême. Riche à être toujours jeune et belle n'en a~t-elle pas le droit ?

Son salon a l'aspect à la fois d'un cabinet d'étude, d'un atelier, d'un fumoir, d'un réduit voluptueux, d'un jardin d'acclimatation. Ici des livres, des esquisses, des instruments, même une frompede chasse là des cigarettes et les inévitables bonbons Siraudin ; puis une panoplie, des cravaches, des fouets. Dans ce capharnaum, il y a place pour tout. Celle à qui il appartient est une encyclopédie en crinoline, une Parisienne qui, si elle ne sait pas tout, prétend à toutet aborde tout.

Au milieu de la chambre, au centre d'une guirlande de vervennes rouges est une large vasque de cristal. C'est un aquarium que M. Coste voudrait bien posséder. Non loin de là, dans une cage de rotin, deux perruchs ondulées se becquetent comme les oiseauxde Vénus. Sur le tapis moelleux, un ski/e terrier traîne ses soies d'argent et jappe à son museau que lui reflète une glace descendant jusqu'à terre. Enfin, pour en finir des bêtes, un négrillon bon teint, produit de l'Algérie et en portant le costume, se vautre sur les divans, sur les fauteuils, en mangeant les bonbons et complétant le désordre de ce pèle-mêle, sous prétexte d'y mettre le bon ordre.

Le jardin d'acclimatation n'a pas seulement des animaux, il a des fleurs et de la verdure: des fleurs partout, de la verdure à un treillage doré formant cabinet dans l'embrasure d'une fenêtre. Là est la chaise longue de Didon et le pouff d'Enée.

Ces kiosques de verdure en plein salon sont une importation russe. En Russie, la nature ne s'épanouit qu'à la chaleur des poêles. La princesse Bagration est la première chez qui l'on vit figurer ce sylvestre détail d'ameublement. Quoique déjà vieille à cracher sur ses tisons, sous ce dais de feuillage, elle s'étendait nonchalamment, habillée de gaze, comme une sylphide, les cheveux au vent, le bouquet à la main, le visage peint en blanc et rose, mais non par Dubufe.

Et pourtant la princesse, quoique ayant le type kalmouck, avait élé assez jolie pour qu'on l'ait prise, plus d'une fois, pour la comtesse Walewska, dont la beauté appartient à l'histoire Ces méprises flattaient singulièrement la dame russe envieuse de tous les succès de la belle Polonaise.

Mais je cause, et le timbre du suissse fait entendre ses coups aigus et répétés. 11 est vrai que Mme Millions ne s'en préoccupe pas plus que moi, elle est dans sa chambre, perdue dans les soins de sa toilette. Une intime, une parente pauvre, assiste à cette grosse affaire.

— Eh bien, Lucie ! dit-elle, que penses-tu de ma coiffure?

— C'est joli, ma chère , parce que tu es jolie ; mais ça ne ressemble à rien.

— Pardon, comme deux gouttes d'eau à ce petit buste de Julie, la belle d'Ovide, que m'a donné Mérimée. Imagine-toi qu'il m'a conté avoir vu au Capitole de Rome, une salle toute remplie d'impératrices, toutes arrangées dans ce goût. Cela donne envie de faire le voyage.

— Envoies-y Félix et Pétrus à ta place.

— Allons, mesdemoiselles, dit Mme Millions à ses camérisles, deux pimpantes soubrettes, qui en remontreraient à plus d'une élégante, babillez-moi bien vite.

Ces demoiselles vont prendre sur le lit la toilette préparée. D'abord une jupe de taffetas blanc rayé de bleu, garnie de deux rangs de franges à grelots multicolores, ensuite une chemisette de batiste et de valeneienne, ouverte jusqu'à la naissance des seins; par-dessus une veste aux coutures cachées sous des pompons, rappelant la garniture de la robe, et enfin une la;-ge ceinture bleue nouée sur le côté.

— Bon, te voilà vêtue comme un picaio' à présent. Pour l'amie d'un archéologue, quel contre-sens! une coiffure césarienne et une robe de danseuse de Cachoucha, dit Lucie.

— Tu ne comprends pas que si j'étais complètement vêtue à la Romaine, ou bien à l'Espagnole , j'aurais eu l'air d'avoir mis un costume.

■ — Tu crois n'en avoir pas un ?

— Sans doute. J'ai une jolie toilette, voilà tout.

— Qui n'est pas à la mode.

— A la mode! Elle est à la mienne; bon pour toi, ma petite, de suivie celles de tout le monde. Moi, j'ai les miennes et on les admire.

Le propos était dur adressé à son humble parente ; Mme Millions, bonne comme les heureux, le comprend aussitôt, et voulant l'atténuer :

— Ce timbre qui ne décesse me porte sur les nerfs et pourtant je ne suis pas prêle; ma bonne Lucie, toi, qui sais si bien me faire oublier, va, au salon. S'il y a quelqu'un qui en vaille la peine envoie Amorino. — Puis elle baise sa cousine sur le front, A peine celle-ci partie, le petit nègre paraît.

— Allons vite, vite! dit M"" Millions, Julie, mes bracelets. — Louise,

28 mai 1864.

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