LA MUSIQUE AU JARDIN DES TUILERIES
De musique, on n'en entend pas une traître note; mais c'est un prétexte pour se réunir et se promener de long en large! Il y a bien quelquis enthousiastes qui vont s'asseoir derrière le dos des musiciens, et qui écoutent de toutes leurs oreilles; mais c'est la petite minorité. — La foule marche, cause, pose et s'occupe plus volontiers du grand-turc que de l'orchestre. — Sur les chaises, une foule de demoiselles à marier. — Dans l'allée, des gaudins de seize à vingt ans, quelques étrangers, des employés qui sortent de leur ministère , et une certaine quantité de fantassins, èreintés par une visite au palais de l'Industrie. — En résumé, il y a de l'ombre et l'on peut fumer. — Ceux uui aiment la conversation causent entre eux; — les gens entreprenants s'asseyent à
côté des figurantes du théâtre de X, en disponibilité et tracent le menu d'un dîner à faire mourir Vatel d'indignation ; — les autres regardent, et ce sont les sages.— Il y a tous les jours, au septième arbre à gauche, un gros monsieur qui dort; le bruit le berce, et il sommeille en songeant à sou enfance; il croit entendre le murmure de sa nourrice, cela le rajeunit de soixante ans. Les imprudents se risquent dans les contre-allées et considèrent les jeux de l'adolescenee. — Quelquefois ils reçoivent une balle élastique sur le nez, mais ils se consolent en songeant que tout se modifie perpétuellement dans la nature, et que leur nez reprendra bientôt sa forme normale. — C'est la grâce que je leur souhaite !
28 mai 1864.
mes boucles d'oreille étrusques. — Amorino, mets aux bouffettes de mes souliers, ces broches de saphir.
L'enfant obéit, caressant de sa main noire et de ses grosses lèvres le petit pied qu'on lui confie. Tel un caniche favori se permet d'inconvenants témoignages d'affection, sans être rappelé à l'ordre.
Pendant ce temps MmL' Millions se mire, se fait des yeux ; mais rendons lui justice, sa peau lisse comme la fleur du camélia n'est gâtée, ni par le blanc de perle, ni par le rouge végétal. Elle L'a dit. elle a ses modes, non celles delà masse, modes que les véritab es élégantes ne heurlent pas, mais dont elles se défient.
Enfin la voilà parée, comme disent les marins, et elle l'esl bien véritablement de sa beauté et de sa loiletle, comme dit tout le monde.
Julie tourne le bouton de la porte, Louise soulève la portière, l'enfant suit sa maîtresse; il doit garantir sa traîne des embûches de ce salon fourré.
Madame fait son entrée.
— Pardon, pardon, dit-elle, une affreuse névralgie I — Elle porte la main à son front. — Je dois faire peur.
A madame la duchesse, son premier saint. Elle lui fait une de ces révérences que nos grand'mères qui en français bravaient l'honnêteté, la nommaient, mais moi, je n'ose ELe se retourne, donne la main à l'une, présente le tront à l'aulre, aux hommes fait un signe de lèle gracieux et digne. Elle est toujours charmante, toujours agissant à propos. A chacun selon sa position, selon ses œuvres, — elle reçoit des arlistes. Vous savez, du reste, qu'un salon du grand monde est un pot pourri. — Pardon de l'expression, elle rend le mélange de cette société.
J'ai nommé la duchesse — pure faubourg, — à son côté est la femme d'un banquier, plus loin une dame de la cour, près d'elle, une beauté fardée, à qui Alexandre Dumas, l'analytique, irouverait la tache qui déprécie la pêche. Un ambassadeur enrubanné, enchamarré, s'appuie sur son fauteuil. Voilà pourquoi elle est là. Selon son amant, une femme se déclasse ou monte en dignilé. D'ailleurs, chez les plus sévères sont reçuas certaines élégantes, bien nées, ayant un pied de ci et un pied de là dans les deux mondes. Dans le vrai, elles portent leur bonnet droit sur la tête; dans l'autre, elles l'ont sur l'oreille; mais ici et là, c'est loujoursle même bonnet.
On s'est rassi, on cause; ah! celle causerie comment la répéter! Un peintre copierait aussi facilement les fugitives arabesques d'un kaléidoscope que moi écrire en propos confus.
Il y a du tout dans ce discuurs-là !
chante Béranger à propos d'un orateur. 11 y a de tout dans l'entretien des visiteurs d'un lundi à l'hôtel Millions.
Le temps s'écoule, M™« Millions regarde souvent du côté de la porte. Qu'attend-elle? elle le dit bas à l'oreille de Lucil :
— Ma coiffure si bien réussie, etMerimée qui ne vient pas! il devait en parler à l'Impératrice.
Pauvre M,ue Millions, elle s'était flattée que sa toilette servirait de texte à un rapport officiel!
Cependant, au milieu du bruit des voix des gens qui entrent, de ceux qui sortent et du timbre qui ne décesse son lim tam agaçant, on entend sonner l'heure.
— Six heures !
C'est une désertion générale. On a encore, avant de se mettre à table, une toilette à faire.
— Adieu, ma chère, — à revoir ma belle, — au Cirque! — Madame la duchesse I... Même révérence qu'en arrivant.
Cependant quelques intimes tiennent bon encore, tandis que l'on apporte les lampes aux voiles rosés. Ces intimes sont une princesse valaque nouvellement débarquée, qui sera l'inséparable de MmeMillions jusqu'à l'apparition d'une autre étoile, un préfet en congé, Fany et le vicomte de Culiforniac, ami du mari.
On cause debout des parlants. Après pareille séance, que de méchancetés à dire! Dans le monde, ces propos sont confidences d'amilié.
Tout à coup la porte s'ouvre avec fracas. Aucun nom n'est prononcé, à mezza voce, par le valet de ebambre, et une dame fait invasion au bruit soyeux de ses amples vêtements.
— La princesse Diamanti ! s'écrie-t-on.
— Moi-même, répond la princesse; un instant, un seul instant, pour affaire...
— Chère princesse! toujours la bienvenue. Adieu Malinka chérie, dit Mme Millions à la Valaque en lui faisant mille chateries.
On part, à l'exception de Lucy, qui se retire dans la chambre à coucher et du vicomte. Ami de M. Millions, il l'attend sans doute, et pour n'avoir pas l'air trop décontenancé, pendant que les deux femmes causent ensemble, il va voir dans l'aquarium si, depuis la veille, la friture de goujons a grossi.
— Eh bien, ma belle, l'affaire? demande Mme Millions.
— Vous savez, chère petite, qu'on prépare des charades chez lady Dansington; je suis destinée à faire le tout de l'une d'elles : volcan.
— Ça vous revenait de droit, belle Napolitaine. La princesse sourit et pressa la main de son amie.
— Le premier, on vole, je comprends, mais le second ? Que faire pour can, reprend M"10 Millions.
— Cela ne me regarde pas. Ils feront un camp militaire. ■ — L'orthographe?
— C'est vrai, en France on y tient. Eh bien !... J'ai trouvé! Ils raconteront une histoire sur quelqu'un et la laisseront à moitié. ^
— Ah! ah! un demi can-can! can seradans toute son orthographe.... La grande affaire? . .
— Je voudrais vos conseils pour ma toilette; toute Napolitaine que je suis, je ne trouve pas facile de m'habiller en Vésuve.
— Ça se comprend. Cependant vous y aurez déjà pensé et aurez quelque idée. . ,
— Oui, pour la coiffure. Je compte me mettre sur le sommet cte ia têle une gerbe d'or, constellée de gemmes de toutes couleurs. Le moindre de mes mouvements agitera cet échafaudage.
■ — L'éruption. .
— C'est cela, mais la robe, le manteau? tout cela doit être en lave, et la lave, c'est difficile à reproduire.
— Pas si diflicile avec vos rivières de diamants, mettez -en des traînées sur toutes vos coutures et vous aurez l'éclat de la lave incandescents .
— Ah! la bonne idée! l'excellente idée et la bonne occasion de montrer tout 1 ecrin des diamants! — Vicomte, que vous avez raison de trouver cette femme adorable! Brava, cara! M. de Califormac quitte son étude des embryons et se rapproche de ces dames. Son regard décèle le cul te qu'on lui suppose. La princesse sourit à tous deux et le son de sa voix fait une caresse de cette exclamation.
— Cari miei !
Mais Mme Millions dit froidement :
— Si M. le vicomte me voit avec bienveillance, c'est pour natter 1 affection que rnon mari a pour moi.
Pour l'Italienne, leçon perdue, et elle part avec autant de lroufrou et de vélocité qu'elle était entrée. .
Mais elle se heurte contre M. Millions. Il revient du bois, il jette son chapeau et son stick sur un fauteuil, baise avec un transport un peu affecté les mains de la princesse.
— Vous ne partez pas ainsi, dit-il. Et quand j'arrive ! !...
— Impossible, impossible, amico mio. Si le prince n'avait pas son macaroni à l'heure, il m'avalerait, et elle accompagne le propos du geste du lazzavoni prenant leur nourrilure à Santa-Lucia.
— Oue ne suis-je cet époux glouton !
— Mauvais plaisant. Et la Diamenti, comme on l'appelle à Naples, se sauve au plus vite.
— Californiae, vous, vous restez à dîner avec nous. Votre lemme, c'est le Jockey. On ne vous attend pas.
— Mais... Et il regarde avec embarras son élégant costume au matin .
— En ai-jc un autre?
— Mais vous êtes chez vous.
.-Et vous, chez des anais qui vous prennent toujours avec bonheur, — n'est-ce pas ma femme?
— Madame est servie, dit le maitre-d'hôtel en soulevant la portière.
CHRISTOFHE.
OBSERVATIONS
C'est quand elles ne peuvent plus aspirer aux hommages secrets que ces dames revendiquent les hommages publics.
La défiance gagne neuf fois sur dix; mais à la dernière, elle perd le gros lot, l'affection d'un cœur qu'elle a méconnu.
— Il a échoué, l'entêté. — Pas du tout, il a. réussi. — Vraiment? quel grand caractère !
Je ne suis pas éloigné de croire que la plus grande différence entre les hommes est à qui tiendra le plus longtemps son sérieux.
N'attendez rien de plus d'un homme qui vous assure de sa reconnaissance, il est en train de payer sa dette.
Il n'y a pas de grands, il y a des gens qui se disent tels et d'autres qui les croient.
ALFRED B