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UN PEU DE PROVINCE

(Voir le n° du 25 avril)

Avoir trenle ans, descendre le fleuve de la vie le dos sur la barque de l'indifférence, le cigare aux nuages, la main nonchalamment étendue vers les fleurs dont la nymphe de la rive irrite votre front somnolent; se confire à son insu dans le célibat comme un jambon dans sa saumure... et... tout à coup... parce qu'un éclat de rire est parti d'un buisson, parce qu'une jeune fille a suivi l'éclat de rire,

attentif, ému, stupéfait, se redresser, tressaillir et s'écouter comme un médecin qui se tâte le i ouls.

Alors, constater en frémissant que ce rire sonore, pareil â tant de rires, a lait vibrer au fond de voire être une fibre d'or qu'on n y soupçonnait pas; reconnaître avec stupeur que cette jeune fille, semblable à tant de jeunes filles, a violemment forcé la porte secrète de votre cœur, comme un oiseau bleu cassant la vitre d'un antiquaire allemand; l'apercevoir debout, triomphanle sur un trône de marbre, au milieu de cette case, qui a dévoré toutes les autres et lire dans sou regard clair, plus clair que des lettres de feu, « l'heure a sonné! » — Quelle heure ?

Un écart de mon cheval, causé par le passage d'un merle en travers du chemin, me rappelle sur la terre : « Allons, me dis'-je, te voila bel et bien amoureux de M"e de Rouville; t'en faut-il d'autres preuves que les monologues 1825 auxquels tu te livres depuis huit jours? Depuis huit jours! Déjà! — Comment l'événement est-il arrivé? — Bien simplement : — Le lendemain de notre visite au val d'Avenne, à sept heures du malin, on frappe à la porte de ma chambre : « Entrez! » C'est Almédorine, portant avec lenteur un bol de chocolat; d'une main pudique, je remonte la courte-pointe; de l'autre, je reçois la pulpe mexicaine à la crème normande, et je me prépare à savourer le breuvage onctueux dans la douce torpeur du réveil, quand la cruelle Almédorine :

— Chariot est prêt, monsieur.

— Chariot?... Ah ï le poulain de ma tan'e!... l'ombrelle de ma tante. .. Oui... mais comment! tout de suite?

— Si monsieur préfère sortir après le déjeuner ?

Non, me dis-je ; à cette heure on dort encore au val d'Avenne, et

l'ombrelle ne me coûtera pas une phrase... Almédorine, voici la tasse ; voilez-vous-en la face et fuyez. . . je me lève !

Un quart d'heure après, je reçois d'Isidore les rênes de Chariot. Chariot est jeune et abuse de sa jeunesse; son pas a les caprices du papillon, son trot, les bercements du vaisseau du désert, son galop, les fureurs de la marée montante; en vingt minutes, nous sommes a la grille du parc; elle est ouverte, c'est heureux pour moi; Chariot, qui se retrouve, l'eût enfoncée. Nous brûlons l'avenue, une barrière la coupe ; Chariot est un oiseau, je l'enlève... et... patatra!... l'animal s'embarbouil.e; il roule. J'ai vu le coup de temps, je passe sur ses oreilles, et je tombe sur mes pieds, juste à temps pour recevoir dans mes bras M"e de Rouville qui, devant la eatastrophe, a laissé tomber son arrosoir vert et se trouve mal en poussant un petit cri!... M. de Rouville accourt, Mme de Rouville accourt, les jardiniers, le cocher, la cuisinière accourent... On ne voit que des bras en l'air, y compris les pattes de Chariot. M"" de Rouville a rouvert les yeux; elle voit la désolation générale et la déchirure de mon pantalon... au genou; elle part d'un fou rire qui devient nerveux; les larmes arrivent; sa mère l'entraîne; je ne vois plus qu'elle, je la suis d'un oeil hagard sans pouvoir faire un pas; tout à coup j'entends la vorx de M. de Rouville qui me rassure; quelque chose comme un tnsson chaud me transporte, je saisis le père, je l'embrasse... et... voila comment je devins amoureux.

Dirai-je que ce jour-là, j'acceptai le déjeuner de M. de Rouville, et que j'oubliai l'ombrelle de ma tante; que le lendemain, je revins prendre des nouvelles de ces dames; que le surlendemain, je les rencontrai à mi-route, venant faire visite à ma tante, et que j'escortai la voiture comme un fiancé du bois de Vincennes; qu'enfin, depuis huit iours me jurant chaque soir de rapporter l'ombrelle, chaque matin le l'oublie en revoyant Lucie (elle s'appelle Lucie); que, chaque jour, ma visite est plus longue; qu'aujourd'hui, paru avec l'aurore, je ne rentre qu'avec le crépuscule, et que demain, si je ne m arrête, je ne rentrerai pas.

Arrêtez-vous, ô Georges, et réfléchissez. — Vous n avez jamais eu de parti pris contre le mariage; les belles horreurs des tempêtes ne vous ont jamais fait oublier les sereines beautés du calme, et votre voile en s ouvrant à tous vents, n'attendait que le souffle de 1 hymen pour'regagner le port; vous l'attendiez, ô Georges, et vous aviez raison Mais aujourd'hui que le souffle a soufflé, tenez au moins le gouvernail; conduisez votre barque dans quelque jolie anse heureuse de l'accueillir, non sur quelque roche fière de la briser. M. de Rouville vous apprenait hier que le tulipier ne fleurit qu'à trente ans; si votre cœur ressemble au tulipier, s'il est dans sa nature de porter en son trentième printemps la fleur de l'hyménée, c'est beau; mais ne la cueillez pas pour une belle demoiselle dont les aïeux vous la rejetteraient au nez; gardez-la sur sa tige, promenez-la devant quelquesunes de ces bonnes et simples filles, que vous avez fait tant de lois danser sans vous apercevoir qu'elles avaient des yeux aussi; cherchez celle que vous seriez fier et heureux de voir la compagne de vos jours et la mère de vos enfants; montrez-lui votre fleur, et, si elle rougit, ne craignez rien, laissez cueillir.

— Bonsoir, bel amoureux! , . '

s Qui me réveille ainsi? Tiens! c'est ma tante, qui, debout sur le seuil, m? contemple d'un œil narquois. Je saute de cheval, et prenant son bras :

28 mai 1864. LA VIE PARISIENNE .... ! 309

— Amoureux, belle tante! Est-ce Chariot qui vous a dit cela?

— Chariot aussi.

— Commcnl aussi'/ D'autres le disent?

— Tout le monde le dit. Depuis Jimc des Tilleuls jusqu'à M. Senton, tout B.-sur-X. demande le jour des noces.

— Ah! j'épouse. Puis-je savoir qui j'épouse?

— Je n'y vois pas d'inconvénient; on te donne M"c Césarine-Eléonor- Douce de Caslonville.

— M"e de Caslonville ! cette antilope qui tombe tous les matins comme une bombe chez son amie Luciij, l'embrasse comme un lierre, déjeune comme un sapeur, porte des boiter, tire des grives et regagne à cinq heures les créneaux paternels dans un char Louis XIV bardé de trois grands satans de laquais ! Non, ma tante, je n'épouse pas M"" de Caslonville.

— On affirme pourtant que tu lui dis des calembours et que tu ramasses ses grives.

— ■ Mon dévouement se borne là.

— Mais alors, grand hypocrite, si, depuis huit jours, vous ne quillez plus le val d'Avenne, c'est donc pour...

— Eh bien! oui, ma taote; je ne vous cacherai rien, puisque vous savez tout : c'est pour tlle. Depuis huit jours je l'adore; je ne m'en suis aperçu que ce soie ; soyez tranquille, je pars demain.

— .le ne comprends plus.

— Vous ne comprenez pas qu'il est temps de détruire un soupçon qui serait demain un bruit public, de fuir tant que j'en ai la force un amour qui deviendrait un supplice?

— Ln supplice!... As-tu vraiment tant d'horreur du mariage?

— Eh ! non, ma tante, je n'ai pas d'horreur, pas du tout d'horreur... hélas !

— Eh bien! de quel supplice parles-tu?

— Du plus affreux, de celui de Tantale, du supplice d'adorer une femme comme Lucie et de ne pouvoir l'épouser.

— Et pourquoi ?

— Pourquoi ?. .. Eh ! Seigneur, pour cent raisons qu'une seule renferme et explique : elle s'appelle de Houville, et moi...

— Ali ! bon !...

— Comment, bon ?

— Je veux dire que je te comprends enfin. Au fait, nous allions peut-être un peu vile; tu auras, après moi, le double de la fortune de Lucie. A Paris, cela suffirait, mais la province est si arriérée!... Allons, mon pauvre garçon, il ne faut pas t'exposer à un refus, je ne te reliens plus, pars demain; Isidore te conduira au chemin de fer; il faudra te lever de bonne heure pour prendre l'express. Va dormir, mon pauvre ami, va dormir et... oublier, tu en as besoin , bonsoir.

— Mais, ma tanle !...

— Bonsoir !

Et ma tanle me ferme au nez la porte de sa chambre ; je rentre dans la mienne, abasourdi !

Quelle tante ai-je là ? Sont-ce là toutes les consolations qu-j la tendresse normande accorde aux cœurs blessés? Pourquoi ce bonsoir ironique? Je me plonge dans les conjonctures ; ma tante est un abîme; j'y descends, je m'y enfonce, je m'y perds. — Un roulement de voilure me réveille; il est grand jour ; je me précipite à la fenêtre : c'est le landau de ma tante qui s'éloigne. . . 0 mystère!... — Un éclair m'illumine .. je cours à l'écurie, je selle Chariot et... forwaids !...— Voici le landau ; il entre dans l'avenue des sycomores; je m'y engouffre. Soudain, je m'arrêie, mon cœur saute comme un lièvre blessé; j'ai le vertige, je tomberais de cheval si je n'en descendais ; j'attache Chariot à la barrière, et j'avance à prtits pas sur l'herbe en effeuillant machinalement une marguerite. Me voilà au bas du perron ; un pas rapide résonne dans le vestibule et dans ma tûte : c'est M. de Rouvilte.

— Monsieur Georges, me dit-il, vous m'avez embrassé l'autre jour, voulez-vous que je vous le rende ?

— Monsieur!...

— Bah! Georges, appelez-moi donc beau-père, Lucie vous le permet.

Nous venons de passer quinze jours à Paris ; on prétend que nous avons acheté la corbeille; c'est bien possible ; je me souviens vaguement dedentelles, de diamants, de cachemires, que de jolis messieurs bien mis offraient à ma fiancée. Elle disait de temps eu temps : « Qu'en pensez-vous? » Je regardais ses yeux, je répondais : «Superbes! » et c'est ainsi que nous avons tout choisi.

Le dernier jour, nous avons été à la mairie. Lucie avait un adorable chapeau mauve; on nous a placés dans de grands fiuleuils rouges en face d'un grand comptoir ; un monsieur chauve, orné de lunettes d'or et d'une écharpe tricolore, nous est apparu ; il m'a demandé si je prenais Lucie pour femme... vieillard stupide!... J'ai dit : «Oui, Monsieur, oui !» — 11 a souri et s'est tourné vers Lucie, qui lui a répondu : « Oui, Monsieur, oui », si clairement que le monsieur à lunettes a encore souri et que l'assemblée a fait entendre un bruissement agréable; puis le monsieur à l'écharpe nous a lu quelque chose et nous a montré un gros registre vert où un petit monsieur noir nous

a fait signer nos noms. Lucie a signé la première et m'a tendu la plume; ma main tremblait si bien que mon paraphe a été se mêler au sien.

C'est fini, nous sommes mariés ; c'est-à-dire que nous ne le sommes pas du tout, puisqu'on me reprend ma femme et qu'on ne me la rendra que demain, au val d'Avenue, en sortant de l'église. . Demain!., ce jour arrivera-t-il jamais ?

11 est arrivé; le ciel est splendide; pouvait-il être autrement? Hier soir, un arrière-oncle de ma femme annonçait de la pluie; cet arrièreoncle m'a inspiré de la pitié. Bon ! je viens de me couper eu me rasant ; je pensais à l'oncle; je vais être joli.

Lucie s'habille ; je ne puis pas la voir. Un tumulte indescriptible m'attire en bas vers la grande salle; c'est le déjeuner des parents et amis; un beau spectacle : une lable chargée de galantines , de jambons, de pâtés ; aulour. assis, debout , quatre dans une assiette , la parenté dévore; la joie la creuse. Cependant on me reconnaît , on m'enlace, on m'asseoit, on me sert; un grand cousin maigre à moustaches fauves prétend qu'il faut que je prenne des forces, et il rit, et on rit... Il a été spirituel ; je ne cherche pas à comprendre.

Q elque chose m'arrache à la grande salle : c'est Lucie, qui descend l'escalier avec sa mère ; oh ! celt<! robe blanche, cette couronne... ce voile blanc... tout ce qu'il y a de doux, de pur et de sacré dans le cœur de l'homme tressaille eu moi : mon cœur se gonfle; je ne vois plus Lucie que comme une vision blanche qui disparaît dans une grande voiture; je me retrouve dans une autre grande voiture entre mon père et ma belle-maman ; il paraît que je leur dis des choses folles, car mon père rit avec un œil humide, et belle-maman pleure avec un sourire de joie.

Nous voici devant l'église; les cloches sonnent à toute volée; nous enlrons; l'orgue éclate sur nos (êtes; je nage dans le bleu, les yeux fixés sur un ange blanc; l'ange s'incline sur un prie-Dieu; je m'incline près de lui; l'orgue s'est arrêlé; le bon vieux prêlre se tourne vers nous, s'appuie à l'auiel et tire de son cœur quelques mois simples qui vont dioit aux nôtres; puis, il descend et nous donne deux amiraux, que nos mains échangent en frémissant; il nous bénit , l'orgue éclate de joie, les cloches bondissent, un tonnerre ébranle l'église : ce sont les Irois tambours des pompierset les vingt-cinq fusils de la commune; l'église est un tourbillon, mais je tiens le bras de ma femme, et je ne le quitte plus. — Nous serions; devant la porte, un pelit monument nous arrête : c'est un aulel champêtre, couvert d'un grand drap blanc, couronné d'un immense bouquet, el portant une assiette de biscuils, deux verres et une bouteille; les jeunes gens du village l'entourent; l'un d'eux s'avance et nous lit un pelit discours; je ne sais trop ce qu'il me dit ni ce que je lui réponds, mais tout le monde est attendri; alors un autre garç 'n prend la bouteille, un autre les biscuits; on remplit les deux verres; nous y trempons nos lèvres, nous rompons un gâteau... l'artillerie relonne : c'est le signal de l'allégresse publique; la foule nous envahii ; je la comprime à coups de poignées de main; enfin, voici la voilure, j'enlève ma femme, et nuus fendons les flots. — Au bout du village, un groupe de jeunes filles nous attend ; l'une monte sur le marchepied, nous jette un bouquet de fleurs sauvages, et court, avec les autres, autour de la voiture en chantant ;

Levée du matin Avec mes eompagnes J'ai conru les champs, Les bois, les montagnes; De thym, de muguet, j'ai fait ce bouquet; Il y manque un' fleur, C'est cell' de vot' cœur :

Metlcz-y la main Il n'y manqu'ra rien.

Nous rentrons les premiers àla maison; les autres voitures pointent au bout de l'avenue. Nous sautons dans une allée couverte qui mène à de grands sapins noirs ; nous y voilà... cherchez-nous; et vous, belles lectrices, devinez ce que nous avions à nous dire. — Tout ce que je puis vous confier, c'est qu'au travers des cèdressombres, l'azur du ciel tombait en poudre d'or, que là-bas, sur le bord des pelouses, les cerisiers à fleurs doubles mêlaient leurs grappes de neige aux panaches des lilas, qu'un rossignol chantait dans les cytises, et que les tourterelles, au faîte des vieux chênes, cherchaient en roucoulant la place de leur nid.

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