LE JOUR DE L'AN A ROME
Dès le matin, le pont Saint-Ange, le Borgo S. Spirito, présente
un coup d'ceil, une physionomie inaccoutumée; toute la Rome officielle traverse le Tibre, se dirige vers Saint-Pierre et le Vatican, empressée d'offrir ses hommages et ses vœux au chef de la Chrétienté. Aussi, que d'équipages! La Grande rue du Borgo est aussi encombrée que la rue de Rivoli, en pareil jour; malheur aux infortunés piétons qui essayent de se frayer passage au milieu des chevaux empanachés;
et cependant, pauvres officiers que nous sommes, nous aussi nous suivons pédeslrement le flot des voitures ; mais, comme nous formons une masse assez imposante et surtout très-dorée, les cochers galonnés et la valetaille en tricorne daigne écarter ses fouets et ses chevaux. C'est en vérité beaucoup d'honneur. Aussi, après nous, gare au Transtévérin en guenilles qui veut passer quand même.
Enfin, nous voici arrivés sur la place Saint-Pierre, et cela non sans peine. Mais là, c'est encore pis que dans la rue qui y conduit. Ce n'est pas une file de voitures, à la suite de laquelle on peut encore marcher; c'est un chaos d'équipages qui se bousculent, de chevaux qui se cabrent, de piétons qui se serrent les uns contre les autres, et cela dans toute la place ; car personne n'est là pour s'inquiéter de l'ordre dans la voie publique : chaque cocher se met où il veut, eteomme il lui plaît. On dirait une immense salle d'attente en plein air pour hommes, chevaux et voitures, où tout être ou machine se mouvant, est libre de s'arranger à sa guise et comme elle peut. Par bonheur, le ciel est beau, et pas un cocher n'est gris.
Pendant ce temps, le poste français, qui monte la garde au Vatican, est sous les armes; le drapeau du -19e de ligne, loque héroïque déguenillée à Sébastopol, domine la place entière, le tambour bat aux champs.
Je t'avoue, cher ami, que toutes idées ou réflexions politiques de côté, j'ai éprouvé un je ne sais quoi, un sentiment indéfinissable, en voyant notre drapeau à l'étranger, sur celle place du Vatican, en ce jour surtout, dressé fièrement au-dessus de toutes les têtes, tout près des carrosses do gala du corps diplomatique, portant chacun ses couleurs nationales! >
Pardon de parler voitures; mais encore un mot, et j'ai fini; permets-moi de te signaler une particularité. Les carrosses rouges des cardinaux, surmonlôs de panaches aux quatre coins, et ornés de trois superbes laquais sur le derrière, portent sur le côté mon toi r un immense parapluie rouge roulé, assez semblable aux fameux parapluies dits de famille ; c'est le signe dislinclif de la présence du cardinal dans sa voiture ; aussi nos soldats regardent tout d'abord si le parapluie est à sa place, quand passe un carrosse de cardinal, pour savoir s'ils doivent ou non présenter lesarmes. Inulile.de dire que ce jour-là tous les parapluies étaient au grand complet, pour le désespoir des sentinelles se trouvant sur leur passage.
Après le corps diplomatique, qui a toujours la préséance, est venu le tour des dignitaires de l'Église ; interminable exhibition de robes rouges, violetles, noires, mêmes blanches, celles-ci portées par les généraux et supérieurs des Ordres; puis, la municipalité romaine, conduit parles sénateurs drapés dans leur toge couleur pourpre, ornée d'hermine, la tête couverte d'une toque empanachée, dont la forme rappelle un peu la coiffure de nos magistrats... Enfin, nous entrons ; par courtoisie, le corps d'officiers de l'armée romaine, nous cède le pas.
Notre cortège pénètre dans le Vatican, par la partie de la colonnade à droite de/là place, magnifique allée couverte où deux voilures peuvent se croiser sans peine. En arrivant sous le vestibule qui mène aux escaliers par où l'on monte au Vatican, nous passons entre deux haies de Suisses de la garde papale. C'est un curieux Spectacle que de voir :es hommes, les uns jeunes, les autres cassés par l'âge, les uns courts et replets avec de grosses mines réjouies et des abdomens très-respectables; d'attirés, longs, secs, maigres, paraissant avoir du mal à se tenir debout; tous en grand costume du temps de la Renaissance, casque en tête, hallebarde au poingl, immense épée battant les
mollets, et la poitrine couverte de décorations , aussi roides et
uniformément empesés que le valet de Carreau, dont nos soldats leur ont donné le nom. A les voir ainsi bariolés de rouge, de jaune, de noir, avec leur large baudrier de cuir et leur immobilité de statues, ont eût dit les figures d'une longue fresque peinte sur les murailles, mais où l'artiste aurait mêlé le grotesque dans l'économie de ses sujets.
Plus loin, dans la cour d'honneur, sont les gardas nobles en grande tenue de service, puis encore des Suisses sur les marches de l'escalier de marbre qui monte aux salles Je réception. Au premier étage, dans la belle salle des gardes, outre des gardes nobles et des Suisses, se présentent à nos yeux des nouveaux personnages, dont j'ignore les litres et les fonctions ; tout ce que je sais, c'est qu'ils sont du service intérieur du palais, et sont toujours autour de Sa Sainteté dans les grandes cérémonies de la cour papale. Ils sont vêtus comme les gentilshommes de la cour d'Henri III, avec la collerette plissée, le haut de chausses, le juste-au-corps en velours, la dague comme la portait Bussy, et les larges souliers à boucles d'argent; sauf la collerette cl les manchettes en dentelles, tout sur euxestnoir; c'est d'un bel effet.
Figure-toi ces pittoresq ues costumes d'un autre âge paradant au milieu de magnifiques galeries, où tout est marbre et mosaïques, depuis les murs et les colonnes jusqu'aux pavés et aux plafonds; dans ces salles où de toutes parts on ne voit que statues et peintures des grands maîtres; et tu auras une idée de l'impression que l'on ressent. En présence do celle étrange et imposante mise en scène, je n'avais, pour ainsi dire, aucun effort d'imagination à faire pour me transporter au siècle do Léon X : du reste , rien depuis lors, n'a changé, ni au Quirinal, ni à Saint-Pierre, ni au Vatican.
Un instant après notre arrivée dans la salle du Trône, le Saint- Père, tout habillé de blanc, entra, escorté des hauts personnages de sa cour, des cardinaux et autres dignitaires; les massiers les précédaient ; les officiers du palais dont j'ai parlé plus haut, vêtus à la Henri III, suivaient le cortège papal. Tous, nous fléchîmes le genou; ainsi le veut le cérémonial d'usage ; on ne se releva qu'après la bénédiction que le Pape donna avant de s'asseoir sur son trône, entouré de tous les dignitaires de l'Église, debout et en grand costume.
Après les compliments de circonstance, on fut admis au baisement de l'anneau pontifical; j'ai pu alors voir de près le visage de Sa Sainteté, qui s'est retirée presque aussitôt, altcndant dans d'aulres appartements l'arrivée de ceux qui nous suivaient; car entre chaque introduction, il y a quelques minutes d'intervalle.
J'ose dire que c'est bien le moins, car chaque présentation dure encore un certain temps, surtout avec l'addition du baisement de l'anneau. Pour moi, profitant de la retraite de Sa Sainteté, je me suis glissé près de la porte par laquelle elle devait passer, afin de pouvoir contempler encore mieux ses traits, aussi doux que vénérables.
C'est un bon vieillard à la figure bénigne et douce, à la démarche simple mais digne ; sa tête est aussi blanche que son costume ; il est quelque peu obèse. Il parle assez bien le français ; du reste, c'est en notre langue qu'il nous a adressé la petite allocution d'usage.
Seulement, il tient beaucoup à appeler les Chinois des « Sinois; »
le mot latin lui donne, il est vrai raison Bref, voici mon humble
appréciation. J'ai été charmé de l'air de bonté et d'affabilité si paternelle, si bienveillante de Sa Sainteté, au milieu des regards curieux braqués de toutes parts sur elle ; mais son anneau pontifical est peutêtre souvent trop près de sa tabatière,... faiblesse cependant bien pardonnable à qui a parcouru les pampas de l'Amérique du Sud, et gravi les cimes neigeuses des Andes.
Au milieu de son cortège de cardinaux et de prélats, presque tous vieillards à la blanche chevelure, courbés par l'âge, deux personnages offrent un frappant contraste : Mgr de Mérode, le ministre des armes, avec sa figure austère, quoique jeune ; et le cardinal An tonelli, dont la tète, couverte de cheveux noirs à peine grisonnants, domine toutes les autres. Leur rivalité, qui n'est un mystère pour personne, ajoute un intérêt de plus au contraste qu'ils font avec les autres membres du Sacré-Collége.
Dans une circonstance trop longue à rappeler, j'ai eu au reste la bonne fortune de me présenter chez le cardinal Antonelli, et d'être admis dans son cabinet. Son Eminence est moins âgée qu'on ne se figure généralement un homme si connu, et arrivé aux plus hautes di-
gnités de l'Église et de l'État. Grand, maigre, il a le teint légèrement bistré de tous les montagnards de l'Apennin; il porte au front ces plis que creusent avant l'âge les soucis d'une si accablante responsabilité; son regard est inquiet et pénétrant; ses yeux, profondément enfoncés sous leurs orbites, sont extraordinairement vifs, et n'en portent pas moins à l'occasion des reflets d'une grande douceur
Comme toute la haute société romaine, il s'exprime très-nettement en notre langue.... ■ Mais, je suis bien loin de notre visite terminée par le départ du Pape...
En redescendant l'escalier de marbre, nous nous sommes croisés avec les corps d'officiers de l'armée pontificale, qui montaient. Chasseurs à pieds et officiers d'infanterie, sont presque nos sosies, sauf de légères différences; on sent là une inspiration française. Quant aux zouaves, on les connaît assez en France, pour que je n'aie pas besoin de parler de leur uniforme.
Toujours est-il que je les remercie de grand cœur de nous avoir cédé le pas ; grâce à leur courtoisie, nous sommes libres avant eux!... Dans toutes les cérémonies, je commence à croire que le plus heureux est celui qui n'y est pas ; et cependant de quels yeux on nous regarde des fenêtres, non parce que nous sommes tout battants d'or, mais parce que nous avons eu l'honneur d'être introduits près du Saint-Père !