UN JEUNE HOMME A MARIER
Mon cher ami,
11 y a quelques jours, un abonné du Monde illustré faisait insérer une lettre assez bouffonne, et offrait en légitime mariage sa jolie. « taille do lancier» et son caractère « ennemi de la mélancolie. » Un autre, à la quatrième page du Siècle, offre depuis quelques jours ses cinquante sept ans et ses 5,000 livres de rente.
Je suis certain que leurs annonces n'ont pas été faites en vain, car voici ce qui est arrivé à un de mes amis :
Il était confiné l'année dernière à la campagne, et, soit le printemps, soit la fermeture de la chasse, il s'y ennuyait royalement. Pour se distraire, il eut l'idée de faire insérer dans les six grands journaux et le Galignani l'avis suivant que tout le monde a pu lire :
« Un jeune homme, riche et bien élevé, désire s'unir à une personne jeune et jolie ; de préférence sans fortune. »
En réponse à son annonce, il a reçu plus de huit cents lettres, quelques-unes signées et la plupart accompagnées de cartes photographiques. — Il a dù cesser cette plaisanterie, les ports de lettres devenant une dépense sérieuse. — Il s'est composé ainsi un magnifique album de photographies. Une connaitpas les noms de la majeure partie de ces portraits, mais il rencontre tous les jours quelques-uns des originaux. Il a reçu des lettres de tous les coins de la France et beaucoup de l'étranger; les Anglaises surtout ont beaucoup donné. C'est à peine s'il y a sur toutes ces lettres une vingtaine d'attrapes ; toutes les autres sont sérieuses, souvent signées par des parents ou amis de la famille, et même par des curés. Il répondait quelquefois, en gardant toujours l'anonyme , et quand on lui demandait en échange son portrait, il envoyait la première carte venue, le plus souvent celle de Leotard.
J'ai cru qu'il serait peut-être intéressant pour vos lecteurs de choisir et de publier quelques-unes de ces lettres. C'est une phaso de la vie parisienne tout comme une autre et non pas la moins curieuse.
Une Anglaise d'abord; je traduis : Monsieur,
Voici mon portrait. Je voudrais me marier. J'ai vingt ans passés et mon nom est Mary. Mes amis disent que je suis jolie, bien faite et aimable ; quant à moi je sais que je suis blonde et que j'ai envie de voir Paris. Je suis bonne musicienne, je dessine à merveille et je sais très bien danser; je sais le français et l'allemand, outre ma langue maternelle, ainsi que maintes choses nécessaires dans un ménage. Envoyez-moi votre photographie; si vous êtes laid, je ne veux pas de vous.
P. S. J'ai 400 livres sterling de revenu dont j'ai l'entière disposition.
Celle-ci est d'un ami de la famille :
Monsieur,
Si, au lieu d'une jeune fille sans fortune, vous en trouviez une avec 250,000 fr. de dot, est-ce que cela gâterait l'affaire ?
Celle que je viens vous proposer est jolie, de taille moyenne, ayant reçu une excellente éducation dans un des meilleurs établissements religieux de Paris. Elle est douée d'un bon caractère et d'humeur douce et facile, elle a d'excellents principes moraux et religieux ; en un mot ce sera une femme parfaite pour soi; dans le monde c'est souvent le contraire qui arrive.
Elle appartient à une famille et à un entourage des plus honorables : elle a un oncle bien placé et habite au château de qui appartient à sa famille.
Veuillez, monsieur, me répondre avant le 25. Agréez, etc.
Mon ami ayant demandé à un monsieur, qui lui avait proposé sa nièce, de lui envoyer son portrait, voici la réponse qu'il en a reçue :
Monsieur,
Je réponds à votre lettre ; cependant je ne puis vous envoyer le portrait do ma nièce, car je ne l'ai pas.
Je viens alors vous entretenir d'une autre personne qui est pour moi ce qu'il y a de plus précieux; mais si votre intention, monsieur, est de vous marier tout de suite, nous ne pourrons pas faire l'affaire, car la personne dont il s'agit est encore trop jeune C'est de ma petite-fille que je viens vous parler, de ma petitc-nlle que j'élève depuis sa naissance et de l'éducation de laquelle je
prends le plus grand soin. La nature lui atout prodigué : esprit et beauté, et une figure charmante qui séduit tous ceux qui la voient.
Je puis dire, en toute vérité, qu'elle est très jolie, mais elle n'a que douze ans. Son portrait est à votre disposition ; si vous désirez le voir, répondez-moi, car, si cette lettre ne vous le porte pas, c'est que je pense que vous ne voudrez pas retarder vos intentions de mariage.
Agréez, etc.
La lettre suivante est d'une jeune fille presque aussi jeune : Monsieur,
J'ai appris par la voie des journaux qu'un jeune homme de *** demandait une jeune personne en mariage. Je vous adresse donc mon portrait; quoique la photographie enlaidisse beaucoup, cela donne toujours une idée. Voici de plus une description de ma personne : front rond, yeux gris-noir, nez moyen, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, teint blanc et frais, cheveux et sourcils blonds, gorge naissante (sic). Quant à ma taille, comme je n'ai pas encore quinze ans, je ne peux pas vous la. précirer, quoique j'aie déjà un mètre cinquante-cinq. Sans être belle, on m'a dit déjà plusieurs fois que je n'étais pas mal. J'ai reçu une bonne éducation, je suis un peu musicienne et je ne suis encore jamais sortie seule. Pour les renseignements de famille, mes parents ont une bonne réputation et sont propriétaires; sans Être très-riches, ils possèdent de l'aisance. J'ai, de plus, un avenir certain par bonne-maman.
Si j'ai chance de succès, veuillez me transmettre des renseignements sur votre personne. En attendant votre réponse, j'ai l'honneur de vous saluer.
Voici encore une jeune personne :
Monsieur,
Je vous adresse ci-inclus ma photographie. J'ai dix-huit ans; je suis orpheline. Quant à ma position de fortune, vous n'y tenez pas, je n'ai donc pas à vous en entretenir. J'ai été élevée dans les premiers pensionnats de Lille et de Paris. Je suis très-bonne musicienne ; je chante môme très-agréablement les morceaux de nos grands maîtres italiens, tels que : Trovatorc, la Gazza Ladra, etc., etc. Je versifie passablement ; j'ai fait quelques poésies légères à l'Occasion de la fête, d'une de mes amies, de son départ de la pension, du mariage d'une autre, etc., etc. Si j'ai le bonheur que vous me distinguiez, je pourrai charmer vos loisirs par le récit de ces morceaux, qui sont encore inédits. Je danse très légèrement, et même j'ose dire qu'on me trouve généralement très-gracieuse.
Veuillez, Monsieur, ne pas me faire attendre trop longtemps votre réponse; car, assaillie de tons côtés, j'ai besoin de fixer enfin mon choix. Veuillez donc être assez bon pour m'envoyer, à votre tour, votre portrait, en l'adressant à mon tuteur, M. X..., rue n" ....
Les lettres les plus curieuses sont peut-être colles qui émanent des parents; nous avons déjà cité celle d'un grand-père, en voici une d'un père et une autre d'une tante :
Monsieur,
Je viens, en conséquence d'une insertion que j'ai vue par le plus grand des hasards à la quatrième page d'un journal (car, croyez-le-bien, je ne jette jamais les yeux sur cette partie) , vous entretenir du but qu'elle se propose. — Vous comprendrez tiès bien que la nature de cette affaire demande une grande circonspection; par prudence, je ne dois point aujourd'hui envoyer le portrait de la jeune personne; mais voici ce que je peux vous dire : ma fille a vingtdeux ans et elle est brune; le physique, la grâce, la prestance ne laissent rien à désirer; beaucoup d'esprit, une excellente et profonde instruction, élocution facile; femme de ménage et de salon; religieuse sans bigotisme ; santé excellente; position sociale très convenable et bonnes relations; un peu musicienne; voix sympathique. — Comme je dois penser qu'il s'agit d'une affaire sérieuse, et non d'une plaisanterie, il faut agir sérieusement. Je viens donc vous proposer d'avoir ensemble une entrevue préalable; je vous soumettrai le portrait et vous donnerai sur le physique et le moral de ma fille les explications les plus détaillées, et vous mettrai à même de vous assurer de la manière la plus complète de l'exactitude de ce que j'avance, car je me propose de ne rien vous dissimuler. — Notre entrevue pourra d'abord être entourée do tout le mystère désirable, de manière à ce que nous puissions au besoin nous séparer libres de toute préoccupation. En m'indiquantle nom d'un hôtel où je pourrais descendre, car je ne connais pas votre ville, nous pourrions nous y rencontrer, ou me donner à mon arrivée un rendez-vous en tout autre lieu, en convenant d'un signe distinctif, tel qu'une fleur identique à la boutonnière, qui nous permettrait de nous reconnaître et de nous aborder.
J'ai l'honneur de vous présenter mes hommages, et j'attendrai l'honneur de votre réponse le plus tôt possible.
"Voici la lettre d'une tante, accompagnée de quatre portraits :
Monsieur, je voua envoie le portrait de ma nièce, que je vous ai annoncé par ma lettre précédente ; je vous en envoie même plusieurs, afin que vous puissiez juger la jeune fille sous ses divers aspects. La jeune personne n'a pas posé pour la circonstance : la règle de sa pension défend l'entrée d'un photographe et les sorties supplémentaires n'y sont point autorisées, mais on a pris d'elle aux vacances dernières plusieurs portraits. Celles des photographies où l'on a mis une sorte de coquetterie étaient destinées à ne jamais sortir du cercle étroit de la famille ; les goûts et les habitudes de ma nièce, comme les miens, sont essentiellement simples.
Partagée entre le désir de vous la montrer avec toutes ses grâces, et la crainte de vous la faire juger autrement qu'elle n'est, avant tout timide et modeste, je suis fort embarrassée; mettez vous à ma place. Je vous le répète, la jeune personne n'a rien vu du monde et n'a été vue nulle part; elle est pleine de cœur, de dévouement, d'abnégation, bonne au possible et fort intelligente.
Si, comme je l'espère, vous êtes appelé à en juger, vous verrez, monsieur, que je me renferme dans les bornes de la plus stricte vérité.
Agréez, monsieur, les sentiments d'estime anticipés que je vous prouve en prenant en votre faveur une si délicate responsabilité.
La lettre suivante ne peut émaner que d'un concurrent de M. de Foy :
Une jeune fille blonde, — jolie, — bien élevée, — appartenant à une très honorable famille, — parents sénateurs, députés, etc., — goûts simples, — pieuse, — parlant l'anglais, l'allemand, l'espagnol et le français (celle-ci sa langue maternelle et paternelle', — le père a un haut emploi, — âge vingt ans, — vit à l'étranger et a pu souvent se marier avec des protestants, — n'épousera pas sans connaître et aimer le jeune homme, — n'a pas de fortune, — seulement dix mille francs en propre, — veut que le jeune homme soit bien élevé et qu'il n'y ait rien à dire ni sur son honorabilité ni sur son état de santé, — on préférerait qu'il eut un emploi ou au moins une occupation. — Petite-fille d'un lieutenant général dont le nom est inscrit sur l'Arc de Triomphe.
On préférerait marier d'abord sa sœur : brune, — petite, — moins jolie, mais plutôt bien que mal, — bien faite, — intelligence très remarquable, — cœur d'or, — vingt-quatre ans, — élevée comme sa sœur, — renseignements officiels et particuliers qui donneront cette famille comme un modèle en tout, — même fortune que sa sœur, — vit également à l'étranger et n'a pas voulu épouser des protestants, officiers de marine, ministres, propriétaires riches, etc., convenant de toutes manières, sauf la religion, — bonheur assuré.
Une attrape pour finir :
Monsieur, je viens de lire l'annonce que vous avez fait insérer dans la Pairie. Je m'empresse, en conséquence, de me mettre sur les rangs, heureuse si vous voulez bien jeter les yeux sur moi. N'ayant pas le sol, je n'ai pu faire tirer mon portrait par un artiste photographe, mais j'ai prié Arthur (un petit de la Reine-Blanche) de faire ma binette à la plume. Il est très ressemblant à l'exception du nœud de chapeau. J'ai seize ans, je suis très bien faite, car je pose dans les ateliers. Je suis très jolie, du moins on me le dit tous les soirs au Casino Cadet, à Bull-Park et autres bals du monde. J'ai les yeux fendus en amande et lève très bien la jambe. Je n'ai pas de famille, ce qui est un fameux embarras de moins, et peu de préjugés. Je suis bonne musicienne : je chante Ay Chiquila et joue le Jeune Homme empoisonné sur le trombone. On me trouve tous les soirs à la brasserie des Martyrs et, à l'heure des repas, à la crémerie de la rue Neuve-Bossuet, chez la mère Cornefer, qui me lira vos lettres.
CÉSABINE .
P. S. A ne vous rien céler, j'ai été trompée.
Je pourrais continuer ainsi longtemps, car, je vous l'ai déjà dit, il y en a huit cents et quelques 1
A vous,
Christophe.
CHOSES ET AUTRES
On va construire, dans l'intérieur du Palais de Cristal, à Sydenham, nn vaste théâtre lyrique. Voilà une excellente idée. A présent qu'on opère le déménagement des tableaux, si l'on utilisait dans ce sens le palais de l'Industrie? Quelle gigantesque salle de spectacle! Vous me direz que c'est un peu sourd, et qu'on n'entendrait pas beaucoup. Ce serait charmant; il y aurait quantité de loges, où l'on pourrait causer sans être dérangé.
Il est bon défaire des ovations aux grands hommes; mais il faut prévenir, pour qu'on s'y reconnaisse. A l'Opéra de Berlin, on donnait dernièrement le Prophète. L'affiche n'annonçait rien d'extraordinaire. Tout à coup, de but en blanc, le quatrième acte est suivi de la prière de l'Étoile du Nord. Le public commence à croire que la cantatrice bat la campagne. Les paisibles Allemands n'osaient pas siffler, par pure sympathie. Déjà quelques-uns se dérangeaient pour avertir la direction, quand un ange de couleur irès-foncée, qu'on a su depuis être le génie de la musique, apparaît, secouant un crêpe funèbre. A cette vue, l'épouvante a bel et bien gagné les spectateurs, assez superstitieux de leur natu-
rel ; la salle a été évacuée en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Si bien' que, sans les cris redoublés des acteurs, qui témoignaient de leurs bienveillantes intentions, le triomphe de Meyerbeer aurait eu lieu devant les banquettes.
C'est là ce qui fait dire aux journaux que le public a éprouvé un petit moment de surprise.
Chaque été voit naître une folio nouvelle. A la campagne, il faut bien passer son temps à quelque chose. La manie de cette année parait être une fureur archéologique très prononcée. Je ne parle pas des promenades aux environs de Paris; il paraîtrait qu'on trouve en ce moment-ci dans tous les coins de la France une infinité de camps de César et une quantité considérable de fours à tuiles. Cette maladie s'attache principalement au sexe masculin . Quand on en est au camp de César, on est bien bas ; mais le four à tuiles semble être la dernière extrémité.
Les lauriers de M. de La Palisse et de M. Mathieu (de la Drûme) empêchaient le Salut public de dormir. 11 nous envoie quelques renseignements météorologiques excessivement curieux. Nous ne pouvons en citer qu'un ou deux comme échantillon :
« Si l'horizon est dépourvu de nuages, et qu'il ne fasse aucun vent, c'est un signe quil fait beau temps.
n Quand le veut tombe au coucher du soleil, il peut reprendre le lendemain. »
Cela ne vous donne-t-il pas l'envie de lire le reste ?
On a repris HèracliWS, au Théâtre-Français. Repris est un mot honnête, car je ne sais si jamais Héraclius a été joué dans ce siècle. En l'entendant, je me disais deux choses : 1° qu'on est|bien heureux de s'appeler Corneille, pour voir tous ses mots applaudis; 2° que le mélodrame n'a pas été inventé par Pixéricourt.
Cette réflexion me consola de voir Mme Guyon jouer le rôle de Léontine.
M. Renan était avant-hier professeur au collège de France. Hier il a failli être bibliothécaire. Aujourd'hui il n'est plus rien du tout. Nous voulons être des premiers à féliciter M. Renan de cette nouvelle et si enviable position.
Décidément je no comprends rien du tout au jeu de cricket. Ne m'en parlez plus.
On écrit de Lille que les pensionnaires aliénés de la maison de Lommelet ont joué, devant un nombreux public et fort bien, une comédie en quatre actes, intitulée : « VOncle d' Amérique. » Voilà des acteurs parfaitement fous. Qu'on vienne encore nous dire que ce métier-là demande de l'esprit !
A Vnrvn'Ie ce tt» sont pas les fous qui jouent la comédie, mais les séminaristes. Ils ont représenté Philoclcle en grec. Je ne sais pas si les dames y
ont compris quelque chose, mais je parierais, tout ce qu'on voudra, que les professeurs n'y ont rien compris du tout.
Dans un de nos derniers articles, nous parlions de l'argenterie Broche:te. exhibée par un des meilleurs collaborateurs du Monde illustré, à je ne sais plus quel dîner. La reine d'Espagne vient encore de l'augmenter ; elle vient de nommer M. Charles Yriarte commandeur de l'ordre d'Isabelle la Catholique. Un joli nœud de cravate !
Hier nous sommes allé revoir le Dégel, et nous trouvons qu'il y aurait un volume à écrire sur Mlle Déjazet. Jamais pièce ne s'est aussi bien adaptée que celle de M. Sardou à cette nature extraordinaire. L'auteur, avec une habileté incomparable, éblouit le spectateur des lumières qu'il sait faire jaillir de chacune des facettes de ce diamant. — En la voyant, on éprouve le même sentiment qu'à la lecture d'une fable de La Fontaine : il n'est pas possible de dire mieux, plus simplement et autrement; plus ou moins ne serait plus cela. On a dit que Fleury avait été le dernier marquis ; je doute qu'il ait pu égaler Mlle Déjazet. tant la distinction, la grande seigneurerie (je ne trouve pas d'autre mot) semble innée chez elle ; jamais elle ne se trouve en défaut. La marche, le geste, le regard, le port de tête, les nuances de l'intonnation, tout cela est empreint d'une aristocratie désespérante. Dans la scène où elle oblige Pitois de la Buissonnière à se découvrir lorsqu'il la prend pour un croquant, elle n'use d'aucun de ces effets prévus et à l'état de tradition à la scène; elle jette sa tirade sans éclat, sans grands gestes, et chaque mot porte. Et à propos de mot, on nous a dit et redit que Félix seul savait le lancer. — C'est vrai, mais il le lance. Déjazet le dit, et le mot ne s'en trouve que mieux.
Il y a dans sa voix une note, un peu nasillarde, dont elle se sert admirablement. C'est cette note qu'elle emploie pour souligner certaines choses, et cela donne à la phrase je ne sais quoi d'incisif qui est plein de charme pour l'oreille. C'est sur ce ton qu'elle termine sa mercuriale à Mme de Cahussac, dans la répétition de la scène de la source; ce mot : Je n'ai plus soif, dit avec cet accent, est d'une impertinence de bonne compagnie dont rien n'approche ; dit autrement, ce serait une grossièreté.
Maintenant où serre-t-elle le soir le timbre de sa voix pour lui avoir, à son âge, conservé la fraîcheur et le bruissement argentin de la seizième année? On passerait sa vie à entendre cette charmante chanson qu'elle accompagne en faisant claquer ses doigts. Qu'on ne vous assomme donc plus de cette phrase éternelle : Ah l si vous l'aviez vue à telle époque... Nous la voyons, et cela suffit -, elle est elle, et ne pouvait être naguère autrement qu'elle est, si fine, qu'elle glisse entre les doigts du temps.
18 juin 1864.