‹ La Vie parisienneChapitre 31 sur 662 · LA DORMEUSE · texte numérisé non relu

LA DORMEUSE

N'est-il pas vrai, madame, que lorsque vers neuf heures du matin les pas légers et discrets de votre femme de chambre font plier les hautes laines de votre moelleux tapis, vous soulevez à moitié une paupière paresseuse et l'abaissez bien vite en étendant les bras.

Une lueur rosée traverse la double guipure de vos rideaux. Le bois flambe gaiement, la pendule de boule pousse son tic-tac argentin, et du fond de votre alcôve douillette et tiède comme un nid de fauvette, parfumée comme un coffret des Iles, votre oreille endormie saisit à peine les bruits confus de la rue.

Déjà les voitures roulent sourdement sur la neige glacée. De temps en temps le cri de votre perruche vous arrache un sourire. Vous êtes réveillée, mais vous dormez encore, et, nonchalante, ensommeillée, votre tète charmante se perd avec délice clans les moelleuses profondeurs d'une montagne d'oreillers.

Vos cheveux d'or qui soulèvent la dentelle s'échappent à flots et vous couvrent la main, et vos doigts roses surchargés de bijoux restent immobiles et prisonniers au milieu des boucles confuses de votre chevelure en liberté.

Jouissez en paix, vous qui savez rêver, étalez, belle languissante, vos membres fatigués dans la tiédeur de votre lit. — Vôtes-vous pas seule? Qu'importe que le satin soulevé laisse deviner les contours arrondis d'une jambe ou d'un pied! Dira-t-il, ce couvre-pied discret, qu'autour de votre taille il faisait mille petits plis charmants, et que tendu sur votre hanche dont il moulait la forme, il brillait comme l'acier? — N'est-on pas bien ainsi? N'est-elle pas douce cette toile de Hollande? N'est-il pas chaud cet épais édredon? Fermez vos yeux, belle nonchalante, et laissez- vous bercer.

Dans votre alcôve est le bonheur, le rêve, l'idéal aux tons bleus, le vague délicieux, l'incertain ériivrant d'un avenir pailleté d'or.

Derrière la porte, c'est le froid de la vie, c'est le grand jour, c'est la réalité ; c'estle vilain vent froid qui fait tomber les roses, c'est la raison glacée qui chasse la folie.

N'y songez pas, la porte est close et votre verrou d'or la retient bien fermée.

C'est un art après tout que de savoir s'étendre sous la plume entre deux draps bien chauds, de se sentir rêver et de dire, rêvons; de se livrer tout entier aux voluptueuses langueurs du corps qui s'abandonne et de l'âme qui s'oublie. — C'est un art délicat et dont bien peu se doutent.

Le sommeil, comme la faim, a ses gloutons et ses gourmets. Il est des gens qui dorment sur une chaise et se jettent sur un lit de sangle comme un affamé sur une croûte de pain.

Il en est qui dorment dans un fauteuil, les boites aux pieds et la cravate au cou. — Le gendarme dort en selle, tandis qu'au cahos de son cheval, sa tête se balance sous son vaste chapeau.

Certains ronflent au sermon et ne se réveillent en sursaut que pour dire, amen.

Pitié pour tous ces affamés qui préfèrent le bœuf au salmis délicat, qui se gorgent de piquette et méprisent le Champagne.

Pilié pour tous ces malheureux qui dorment en courant pour ne point perdre de temps et, lorsque le jour naît, se précipitent du lit comme des coqs attardés.

Pitié pour ceux qui dorment, ronflent et ne savent point sommeiller.

Mais pourquoi, chère madame, vos lèvres sourient-elles tandis que votre bras se perd dans la dentelle et les brisures de la soie chiffonnée ?

Qu'avez- vous ?

Souriez-vous en songeant aux Parisiens transis qui traversent ce matin les ponts éventés? Souriez-vous au chocolat fumant que votre femme de chambre verse en ce moment dans votre timbale d'or? Souriez-vous à la pâle maigreur de cette bonne duchesse, au rouge embonpoint de son charmant époux ? Ou plutôt n'est-ce pas un souvenir de la soirée d'hier qui soulève les deux coins de votre bouche et vous fait rire ainsi ?

Oui, certes il était ému en ramassant votre bouquet, et sa main tremblait; je l'ai vu comme vous, — c'est un fier cavalier et de haute naissance.— Avez-vous remarqué comme sa moustache blonde dégage coquettement une bouche spirituelle? Ce petit creux dans le menton lui sied à ravir, quand il sourit, n'est-ce pas? — Un peu chauve, il est vrai, mais chauve au bon endroit; — sa main est fine et blanche et aristocratique. — Il avait, comme par hasard, ôté son gant pour vous rendre le bouquet, et sa bague d'or brillait dans l'ombre lorsqu'il effila sa moustache en soulevant la portière.

Son nom est doux à entendre et résonne fièrement lorsque le valet le lance au milieu du bal.

Hier au soir lorsqu'il entra on regrettait qu'il fût seul, n'est-il pas vrai, madame ? Une femme élégante eût bien fait à son bras.

Et comme il est charmant, et votre cher défunt n'est pas de ceux qu'on pleure éternellement, — soit dit entre nous. — Le veuvage est délicieux, je vous l'accorde, mais à l'égal de ces sorbets glacés qu'on sert au milieu du repas. C'est un apéritif, — rien de plus. — Et lorsque l'appétit renaît, madame?... — Je crois comme vous qu'il a dans le caractère des délicatesses exquises. — Pourquoi ne donneriez-vous pas un bal dans votre charmant hôtel? — Une invitation est une chose si simple, et votre petit palais est le seul milieu qui soit digne de vous. Il faut qu'il vous y voie. — Une robe de mousseline sans aucun ornement, légère comme un souffle et blanche comme la neige, vous irait à ravir ; et pourquoi ne pas tenter cette coiffure étrange qui vous aflait si bien au sortir du bain ? — Pas un bijou, dites-vous? — Vous êtes assez belle pour vous en passer; mais un gros diamant qui brille comme un phare au sommet de votre front ne ferait-il pas bien dans vos cheveux poudrés?

— Que dit donc la pendule? dix heures et demie déjà! Laissez vos yeux fermés, et continuez, de grâce ! votre petit sommeil. S'il est des fleurs dans la vie, n'est-ce pas le rêve qui leur donne un parfum?

Je ne suis pas bien sûr de ne pas avoir vu cette jolie pensée autour d'un mirliton.

— Mais quoi! le bal a lieu? J'entends l'orchestre qui résonne làbas dans le petit salon. Voyez-vous les tourbillons de la valse et l'éclat des diamants sous votre grand lustre de cristal? Au milieu de la fête et de ces bruits confus, votre oreille distinguo le craquement de sa boite sur le parquet brillant. — 11 est là. — Est-ce par hasard que vous vous trouvez seuls dans le coin le plus discret de la serre embaumée? par hasard qu'il est pâle, et par hasard aussi que votre main nue se trouve dans la sienne, tandis que sa pauvre âme s'échappe en un soupir touchant à faire pleurer. — Mais vous tremblez, madame; est-ce l'odeur des fleurs qui vous porte à la tête? estce le murmure de la fontaine de marbre qui vous étourdit un instant? Sur vos doigts effilés ses lèvres tremblantes se posent et restent; pourquoi ce doux baiser si discret et si tendre vous trouble-t-il

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