‹ La Vie parisienneChapitre 314 sur 662 · UNE ALLEMANDE · texte numérisé non relu

UNE ALLEMANDE

Monsieur Denner était un musicien distingué: il joue finement, quelques-unes de. ses compositions sont délicates, on peut le ranger entre Chopin et Mendelssohn. Sa santé n'était pas bonne, la vie l'avait usé vite. Il y a six ans, il avait quarante ans et en paraissait cinquante Je l'ai vu alors aux Eaux de Gastein, il y était aimé, et on avait raison. Co n'était pas un musicien vulgaire, il n'avait pas do vanité, et rien ne lui était plus désagréable que do gros compliments ; même les applaudissements le gênaient. Il avait cessé de paraître on public, et ne jouait plus que dans un. petit cercle, chez la comtesse Doma, une vieille amie. 11 jouait deux ou trois fois par soirée et on faisait silence après le morceau. Alors, il se levait lentement et allait

2 juillet 1864.

2 juillet 1864.

se coucher dans une sorte de bergère au coin du feu, jouant avec un éventail, en regardant la flamme tremblante des bougies qui vacillait dans les torchères. La conversation se faisait à voix basse à l' entour, il écoutait le froissement des soies, le frôlement léger des robes; parfois il s'assoupissait, et deux jeunes femmes le regardaient avec une sollicitude presque tendre, comme des mères qui voient la rougeur aller et venir sur les joues d'un enfant malade.

Une après-midi, il vit entrer dans sa chambre Mlle de Raab, une allemande de vingt-six ans, une do celles qu'en souriant le soir il appelait « ses mamans. » Je l'ai vue. Elle est bien belle, blanche, grande, le port le plus noble ; c'est un beau cygne. Elle ne voulut pas s'asseoir et resta un demi-quart d'heure, debout contre la cheminée, sans dire une parole. Il remarqua que son visage était contracté comme par un effort de volonté extraordinaire, et qu'elle tenait les yeux fixés sur le parquet.

— Au nom de Dieu, ma chère demoiselle, quel malheur vous est-il arrivé, on quoi puis-je vous servir?

Elle lui fit signe de la main qu'elle avait encore besoin d'une minute, puis elle lui dit avec une voix monotone de statue : « — Je vous connais depuis longtemps. Vous êtes triste, souffrant, je voudrais vous soigner. Je suis libre, je n'ai jamais aimé personne, voulezvous être mon mari? » — 11 ne comprenait pas, et se leva pour la regarder en face; à ce moment elle défaillait. El'e repoussa ta main et s'appuya contre le mur, puis sortit d'un pas égal, en lui disant : « Réfléchissez, vous répondrez dans huit jours. »

Elle a été obligé de rompre avec sa famille et d'abandonner presque tout son bien. Avec une pension qu'on lui faisait elle a promené son mari dans toutes les eaux d'Allemagne, à Nice, et sur les côtes de d'Italie. Le doux soleil du Midi, les parfums des arbres verts, le spectacle de la mer riante l'ont ranimé pour quelque mois, mais l'épuisement était trop grand ; ils sont venus à Paris et se sont logés là à portée du monde élégant et pensant. Ce n'est qu'à Paris qu'on peut oublier les très grandes douleurs, une mort prochaine ; la conversation distrait, toujours quelque idée vive vollige devant les yeux, on l'oublie un quart d'heure, l'autre quart d'heure passe de môme.

Ses forces ont déclinées vite, il ne peut plus que, à de rares intervalles, prendre part à l'entretien, le moindre effort l'épuisé, et c'est à peine si par moment il trouve encore plaisir à écouter l'élève ou l'ami qui lui joue ses lieder préférés. Il aime mieux qu'on rie; une histoire gaie, un dessin amusant lui plaisent plus que toute autre chose.

Parfois, si le temps est beau, il sort, soutenu par sa femme ou bien couché au fond d'une petite voiture traînée par un domestique. L'autre jour, je l'ai rencontré auprès du lac de Saint-James, un endroit retiré et charmant, où les malades ont à volonté du soleil et de l'ombre. Elle marchait à ses côtés, comme toujours, et il la contemplait avec un sourire placide et touchant comme un homme heureux de savourer les dernières gouttes de la vie. Sans doute il s'éteindra en l'écoutant, comme on s'en dort au murmure d'une source, ou bien aux sons d'une musique douce. Sos joues sont bien creuses, son regard est bien éteint, il ne peut plus durer longtemps. Elle se contient beaucoup, elle veut ne lui rien laisser perdre de la douceur de son sourire et de la sérénité de son regard. Elle soigne beaucoup sa toilette; elle veut qu'il emporte d'elle une image aussi noble et aussi belle qu'au premier jour. Ce n'est point par coquetterie, c'est pour qu'il soit heureux. On voit ce soin dans une quantité de petites choses. Elle a une espèce de serre tiède pleine de fleurs qui n'ont qu'une odeur faible, où il passe les jours de pluie. Une sorte de petit traîneau le monte et le promène dans la maison sans qu'il ait besoin de faire effort. Elle ne souffre pas qu'un domestique le serve; elle-même lui fait sa chambre. Cette conduite lui vaut l'admiration générale ; ses parents eux-mêmes, las de crier anathème, disent aujourd'hui qu'il faut être une Raab pour se faire estimer ainsi en dépit de tout. Une femme qui m'a conté ce dernier trait n'est point de leur avis : « Le

» beau mérite, dit-elle, de se dévouer à celui qu'on aime ; Mlle de » Raab n'a été que trop heureuse, on peut l'envier. Je ne trouve pas » qu'il y ait de quoi l'admirer! » Cela est vrai. — Elle laiton ce moment ce qui luiplatt le plus. seldex.

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