HISTOIRE D'UNE PAIRE DE LIANTS PAILLE
J'étais bien la paire de gants paille la plus souple, la plus fraîche, la plus satinée qu'on pût voir; aussi ne devais-je pas rester bien longtemps enfouie dans la nuit profonde d'un carton où l'on m'avait mise en compagnie d'une quarantaine d'autres paires de gants qui ne s'y ennuyaient pas moins que moi.
Hier, je passai tout à coup des ténèbres à l'éblouissante clarté du gaz. Cinq minutes après j'étais aux mains d'un membre influent du Club des Sucres d'orge, grâce aux heureux efforts de la demoiselle du comptoir, une brunette dont le petit nez retroussé eût donné bien du souci à Roxelane.
Le gentleman avait vingt-cinq ans, une cravate blanche à nœud énorme, une raie au milieu de la tête et l'air d'une pintade contente d'elle.
11 était sept heures et demie. A huit heures j'entrais dans une avant-scène des Délassements-Comiques.
On jouait un vaudeville. M. de Belœillet, mon maître, — je l'avais entendu nommer dans un couloir, — s'assit le dos tourné à la scène et se mit à lorgner dans la salle.
Lorsqu'après l'entr'acte le rideau se leva sur le premier tableau de la Revue de l'année, il fît faire un demi-tour à son tabouret, braqua sa jumelle sur la troisième coulisse de gauche, et, les deux coudes appuyés sur le rebord de la loge, demeura immobile.
Un instant après parut, sur la pointe du pied, une jeune personne coiffée d'un daguerréotype et vêtue de portraits-cartes; c'était la déesse de Ja Photographie : elle n'avait qu'un défaut, celui de trop ressembler à une sauterelle.
Aussitôt, M. de Belœillet posa brusquement sa lorgnette et se mit à battre des mains en levant les deux bras au-dessus de sa tête. ,
Du paradis un chœur formidable cria : Chut ! A bas les mains !
La déesse de la Photographie chanta aussi faux qu'elle put un couplet en cinquante-six vers, sur une rime unique, et finit par un agrément où elle imita à s'y méprendre le bruit d'une pile d'assiettes qui se brisent.
M. de Belœillet cria : Bravo! à s'enrouer, applaudit plus fort et leva les bras plus haut que la première fois. Le paradis hurla comme un seul homme : « A la porte, les gants paille! » Hélas! bonnes gens, je n'étais pas là pour mon plaisir. L'enthousiasme de M. de Belœillet avait fait sauter mes deux boutons, j'étais décousue en maint endroit, et tout ce dommage pour une déesse de la Photographie aussi ridicule, vraiment c'était bien triste.
Un moment après, l'actrice s'approcha delà rampe; M. de Belœillet
se fit un porte-voix de sa main gauche et lança ce mol incendiaire : «Délicieuse!» — « Grand bêta 1 » répondit la divinité; et, pendant le reste de la scène, elle ne cessa d'échanger les plus doux regards avec un Portugais assis à l'orchestre. Cet étranger, jaune comme une orange et laid comme un vieux singe, ^aii une garniture de boutons en diamants à son gilet.
M. de Belœillet accueillit aussitôt le « grand bêta » par un sourire qui signifiait : « Elle daigne être familière avec moi, suis-je un assez heureux gaillard ! » Il ne vit pas le Portugais.
Après la sortie de la Photographie, qui ne parut exciter aucun regret dans la salle, nous quittâmes la loge et nous essayâmes de franchir la porte qui conduisait dans les coulisses ; mais un homme de faction nous barra le passage.
— On n'entre pas.
— Mais...
— On n'entre pas, c'est la consigne de ce soir.
M. de Belœillet fit un signe extrêmement tragique et se relira.
Nous montâmes dans un coupé qui nous jeta devant le perron de Tortoni. Le plus désespéré des membres du Club des Sucres d'orge cnlra dans la petite salle à gauche, se déganta, et d'une main fiévreuse écrivit le billet suivant :
« Chère adorée !
» Vous avez été admirable ce soir... et je n'ai pu vous le dire !!! On m'a empêché d'arriver jusqu'à vous. Un bal chez mon banquier, à qui j'ai promis de conduire le cotillon, m'empêche d'aller vous attendre à la sortie du théâtre. Je ne vous verrai que demain. Pluiyniezmoi!
» Votre affectionné : Édouaud. »
11 y avait un i de trop à « plaigticz-moi; » cette faute d'orthographe m'étonna de la part d'un jeune homme aussi bien mis : après cela, c'était peut-être l'orthographe du désespoir.
En trempant sa plume émue dans l'encrier, l'affligé Edouard laissa tomber sur moi deux ou trois petits pâtés.
La lettre fermée, nous allâmes acheter un bouquet de deux louis chez Farjon; un commissionnaire porta le billet et les fleurs chez la déesse de la Photographie. ■
Onze heures sonnaient au moment où nous faisions notre entrée dans le salon du banquier Du Boys.
M. de Belœillet s'inclina profondément devant la maîtresse de la maison, en serrant amoureusement son chapeau-claque contre son sein et en arrondissant le bras.
Mme Du Boys était une grosse dame de quarante-cinq ans; elle avait une robe vert-pomme et deux livres de cerises jetées au hasard sur sa tête en guise de coiffure; l'éclat de ces fruits pâlissait auprès de l'incarnat do ses joues.
M. de Belœillet pressa ensuite respectueusement la main de M. Du Boys, qui appartenait à la société des financiers chauves à lunettes.
Puis, pénétrant dans le salon, il distribua à droite et à gauche de petits bonsoirs familiers à une demi-douzaine de jeunes gens qui avaient comme lui une raie au milieu de la fête.
L'orchestre joua une ritournelle de polka; M. de Belœillet la dansa avec la femme d'un riche Péruvien, osseuse et sentimentale personne dont les cheveux tombaient en repentirs le long de ses joues creuses et de son col maigre. Ces deux repentirs, qui n'en finissaient pas, inspiraient aux mauvaises langues les plus sots propos.
Après la polka, M. de Belœillet valsa avec une receveuse générale, dansa une redowa avec une sous-préfète, une schotisch avec une intendante, et une mazurka avec la fille d'un agent de change.
« Comme ce M de Belœillet danse bien! » On n'entendait que cette phrase. Le fait est que nul n'excellait comme lui à frotter le parquet, la tête rentrée dans les épaules, le coude en équerre et les genoux tournés en dedans.
Aucune des danseuses de M. de Belœillet n'était jolie, et j'étais fort ennuyé de ne toucher que des mains de laideron. 11 y avait au bal des jeunes filles charmantes, mais le membre du Club des Sucres d'orge ne les invitait pas. Comme un de ses amis, garçon naïf, s'en étonnait, « Pas de chic, mon cher, » répondit-il.
Tandis que M. de Belœillet s'essuyait le front avec son mouchoir de batiste, Mme Du Boys s'approcha de lui, et, avec un irrésistible sourire :
— Cher monsieur, lui dit-elle, vous seriez bien aimable de faire danser cette petite pensionnaire, assise là-bas prés de la fenêtre.
M. de Belœillet murmura un : « Comment donc, madame, mais avec' le plus grand plaisir. » Puis en aparté : « Un boulet, j'en suis sûr, quelle corvée ! »
La petite pensionnaire avait seize ans, c'était une adorable enfant : des cheveux blonds les plus beaux du monde, un front de madone, des yeux bleus doux, profonds et limpides où se reflétait une âme céleste. Elle était tout habillée de blanc et couronnée de marguerites.
Quand Belœillet l'invita, elle rougit comme s'il lui avait fait une déclaration d'amour, et se leva aussitôt, quoique l'orchestre n'eût pas encore joué la première mesure. Sa main tremblait délicieusement quand elle la mit dans celle de Belœillet : je le sentais bien, mais lui ne s'en aperçut pas.
Pendant la contredanse il ne lui dit pas un mot, elle était tout embarrassée de ce silence.
Il la reconduisit à sa chaise; elle le remercia: il la salua froidement, s'éloigna en laissant échapper un : « Ouf! » de soulagement et s'empressa d'aller engager pour le cotillon une dame de quarante ans, peinte des sept couleurs de rare-en-ciel.
Tout le reste de la nuit je crus sentir trembler la main de la petite pensionnaire.
Il est quatre heures du matin. M. de Belœillet m'a jeté négligemment sur sa toilette à côté d'un cigare à moitié fumé; il s'est endormi après avoir regardé amoureusement le portrait de la déesse de la Photographie.
Demain son domestique me vendra vingt sols à une marchande à la toilette. Puisse ma bonne étoile me réserver à quelque pauvre garçon spirituel
o Qui n'aura pas dîné pour acheter des gants. »