LA COMÉDIE DE LA SENSIT1VE
Toute œuvre d'art, à n'importe quel degré elle appartienne, peut être jugée par un cri qui s'échappe des cœurs vraiment enthousiastes: — « Je voudrais en avoir fait autant. »
La Sensitive, jouée au Palais-Royal, il y a deux ans, et dont une nouvelle reprise a montré les trésors de comique, appartient à cet ordre d'ouvrages émouvants.
La fortune en fut médiocre, comparativement à celle des pièces de Mardi-gras dont les bouffonneries, empruntées à dés motifs connus,
suffisent à un peuple qui, plein de défiance pour une tentative nouvelle et franche, ne sait s'il doit se fâcher ou admirer.
La Sensitive avait le précieux mérite d'échapper aux trente-six combinaisons inscrites ea tête du manuel du parfait vaudevilliste. Non pas que la joie y manque : au contraire, comme un message sur les fils électriques le comique court avec la même rapidité tout le long d'un motif neuf et hardi.
Deux auteurs s'étaient attelés à un sujet scabreux, tiré pourtant des entrailles de la réalité, mais si vif qu'on eût pu croire qu'ils avaient parié d'écrire trois actes impossibles. Aussi combien dut être délicate la déduction de cette comédie?
La Sensitive n'était pas de ces sujets quitrompent la censure et dont un geste du comédien dévoile tout à coup la secrète pensée de l'auteur. Ici le sujet était abordé de front, sans supercheries ni mystères, et le taureau était bravement pris aux cornes.
Il y eut, dit-on, de longs pourparlers avec la censure et diverses influences durent être mises en jeu pour la représentation de l'œuvre. Cenc fut pas non plus sans terribles biffures à l'encre rouge que la pièce revint définitivement au copiste et un certain nombre de piquants détails restèrent tu bout de la plume des examinateurs; mais les principales lignes du monument furent respectées, ainsi que les peintures de caractères qui ne me semblent pas devoir vieillir aussi vite que ces sortes d'ouvrages; car c'est le sort des bouffonneries, qui sont écrites dans la langue facétieuse du jour, avec les procédés comiques du moment, de s'user rapidement ou de reparaître plus tard grises, ternes, effacées.
Les conceptions puisées aux sources du naturel se passent des factices ornements dramatiques, mots d'esprit, accumulations d'événements, dépense exagérée du burlesque. Que l'idée soit véritablement mère, alors une déduction logique se produit sans fatigue pour le spectateur qui jouit, le cœur content, de l'ordonnancement des scènes et de leur ponctuation.
Les délicats trouveront sans doute que je parle trop doctoralement de ce qu'ils appellent une farce. Toute œuvre comique, il est facile de la traiter avec dédain, depuis la Lysistrata jusqu'au Malade imaginaire. Sans placer les auteurs de la Sensitive sur des piédestaux aussi élevés que ceux sur lesquels la postérité a appelé Aristophane et Molière, je ne saurais oublier les soirées de joie complète que m'ont laissées, à deux ans de distance, les représentations de cette soirée hors ligne à une époque où des pleurnicheries factices et nerveuses semblent l'idéal dramatique.
La meilleure pierre de touche de toute œuvre dramatique est de la voir jouer plusieurs fois. L'imprévu, ce loup qui comme au bal de l'Opéra rend toute femme piquante, étant écarté, le spectateur en possession de la raison, analyse tout ce qui aurait pu le surprendre d'abord, et par là il est à l'abri de toute surprise.
Bien des fois je n'ai pas voulu contrôler mes sensations premières, voulant rester vis-à-vis d'une œuvre dramatique avec l'impression de la cuisinière qui trempe son mouchoir de larmes en face d'un mélodrame. L'écueil est peut-être plus grand pour les pièces qui provoquent le rire.
Le hasard a fait que j'ai revu lu Sensitive une seconde fois sans que ma croyance en l'œuvre ait diminué. Peut-ûfre l'admirable et folle compagnie de comédiens du Palais-Royal avait-elle gagné pendant ces deux ans d'intervalle.
Mais je n'en suis pas moins certain que la Sensitive est bourrée de joie comme un dinde l'est de truffes un jour tic Noël.
OPERA PEU COMIQUE ET ENCORE MOINS iORAL
Baboleuven, monarque portugais se fait raser dans son palais arabe, par Cicorella, jeune Italienne-
vocalises et des roulades au parlerre..
Quel rasoir !
Apres avoir ainsi fait la barbe à la salle entière, on commence à s'expliquer. — Don Achard, neveu du Roi, vient raconter qu'il a trouvé par ses gardes un portrait perdu par mégarde. — Idée neuve! Il roucoule sa petite romance au portrait, puis le met dans sa poche pour écouter les confidences de son respectable
Au lever du rideau, Raboleuven, monarque portugais se fait raser dans son palais arabe, par Cicorella, jeune Italienne.— Ce n'est encore rien auprès des aimables anachronismes qui nous attendent.
Le roi a choisi la barbière, comme ayant en sa qualité de chanteuse légère, la main idem.
Pendant trois quarts d'heure elle tient le monarque par le nez, le rasoir suspendu sur sa tète et adressant des
Don Achard, neveu du Roi.
oncle qui lui annonce si résolution (•l'épouser la fille du Soudan d'Égypïo, qu'il n'a jamais vue, mais qu'il adore.
Un joli page, Mllc Belia, lui apporte un cadeau de son parrain l'enchanteur.
C'est un collier de treize perles pour sa fiancée. Chaque fo s que celle qui le porte se laisse embrasser (voilà que ça commence à devenir leste), une perle s'évapore.
Au second acte, on est dans un pa'ais Louis XV occupé par des odalisques du temps de Sémiramis. — La fille du soudan arabe d'Egypte est vêtue en 10maine.
Des prêtresses d'Ammon viennent danser un pas sans crinolines et avec des jupes d'une transparence qui convient à cette pièce peu gazée. Le soudan d'Egypte arrive costumé en persan, et précédé de prêtres du soleil en cos
tûmes hiératiques du temps deSésostris. L'un d'eux porte un livre de messe qui n'est autre qu un exemplaire du Don Quichotte de Doré, sur lequel on a collé un croissant en papier également doré. Un autre, prêtre égyptien porte un autel grec en carton imitant le marbre, et qui devrait bien peser 200 kil. — Un rideau de lit cm- Prêtresses d'Ammon dansant un pas sans crinolines, prunté au Grand Hôtel et soutenu sur des têtes de loups, afin d'en former un dais, complèle celle splendide mise en scène.
Don Achard choisi par son oncle pour son ambassadeur arrive en souliers à la poulaine suivi de seigneurs du teints de Charles IX. Il épouse au nom de son oncle, dans ce palais iococo, la jeune Aralc (costumée en Romaine) sur l'autel des Grecs, avec la bénédiction du
Persan et par le minisière des prêtres de Sésostris, selon le rite taie, représenté par l'exemplaire de Don Quichotte. Mais, ô ciel !
Alaciel , c'est elle, c'est elle, la belle qui a perdu sa pholo en Portugal ! Coup de théâtre bien imprévu certes et d'un effet nouveau. Le mariage est consommé , on part pour aller trouver le ltoi après avoir mis le collier de perles ..
Au troisième acle , nous sommes au milieu d'une forêt déserte infeclée par trois bandes de voleurs et deux bandes de pirates ! Aussi la belle fiancée, pour ne pas perdre son collier, le confie-t-elle à la barbière qui est venue avec Don Achard en Egypte (pendant ce temps le Roi se rase sans doute tout seul en Portugal); surviennent les ban-
Commandés par Guillaume Tell.
IjA FIANCEE DIT COHP« E>E CARDE, (suite).