‹ La Vie parisienneChapitre 343 sur 662 · EN VOYAGE · texte numérisé non relu

EN VOYAGE

Mon cher Emile, c'est du fond de l'Ariôge que je t'écris, j'éprouve un irrésistible besoin de bavarder avec quelqu'un qui ne soit pas gascon et qui ne me réponde pas heing '? ou commeing'! lorsque je lui parle la langue de Bossuet; il est vrai que leur idiome est celui de Henri IV, qui, à mon avis, écrivait mieux le français que Bossuet. Tu te rappelles les charmantes lettres que nous avons lues ensemble? D'ailleurs, ceux avec qui je suis à même de causer appellent cela parler français, car il y a une langue du pays, illustrée par les vers de Jasmin, qui est à peu près incompréhensible : c'est le fameux patois dans lequel P. nous adressait des épîtres commençant par :

— Siéou oun gros por, oun pétardous oun magroulin.

J'ai fait un voyage assez amusant.

Comme toujours, une foule de circonstances, indépendantes de vous, changent tout votre itinéraire; quant à moi, je ne peux jamais en suivre un. C'est peut-être un bien : cela me fait voir des choses qu'on ne voit pas ordinairement, et passer à toute vapeur devant les curiosités patentées. Qui ne connaît, par cœur, le palais des papes d'Avignon et les arènes de Nîmes ? Pour moi, après avoir bien arrangé mes plans pour m'arrèter dans ces deux villes, je ne les ai admirées que du chemin de fer, ce qui m'a rappelé les onze mille gravures que j'en avais vu. En revanche, je me suis arrêté à Cette, et j'avoue que j'ai été assez ébaubi. 40 degrés de chaleur, la mer et le ciel b'eu foncé, un soleil vertical qui inonde le sol et fait de la moindre saillie sur les murailles une longue ombre portée, des navires avec leurs longues vergues qui étonnent les gens habitués au gréement des bâtiments de l'Océan et de la Manche. Une population qui dort au soleil, des rues où l'on cherche à faire de l'ombre par tous les moyens possibles. A la porte d'un café quelques gens courageux discutaient le prix des eaux de vie. — L'aspect de tout cela est aveuglant, mais c'est bien beau ; j'ai failli devenir fou de chaleur; j'ai couru chez un perruquier pour me débarrasser de mes cheveux ; il s'appelle moussu: Cahuzac et a une spécialité de coupe de cheveux à l'orientale; quant à moi. il m'a accommodé à la malcontent, car j'étais furieux en me regardant dans la glace. En sortant de là, j'ai couru à la mer pour m'y plonger, et j'ai eu à peu près dix minutes de fraîcheur. A table d'hôte, de l'ail cuit à l'ail et du poisson exquis. Le soir, un peu de fraîcheur; nous sommes allés au môle, et ma femme a eu la satisfastion d'entendre des indigènes dire en voyant son enfant : ès pouli lo pi chounèto! Après cela, on s'enveloppe dans sa moustiquaire, et: on ne dort pas.

Carcassonne : 40 degrés de chaleur, de l'ail cuit dans l'ail, avec

beaucoup d'huile. Oui ! mais le plus beau monument que nous ayons peut-être en France ! c'est la cité de Carcassonne, ville haute, espèce d'acropole située à un petit kilomètre de la ville ; c'est superbe. Figuretoi une petite ville du xn" siècle, toute entourée de fortifications, dont quelques parties remontent aux Visigoths et d'autres sont de grandes tours arabes qui se détachent sur un ciel bleu. Il y là-dedans une cathédrale, moitié église, moitié forteresse, avec des mâchicoulis et des créneaux qui rappellent les évêques batailleurs de ce temps-là. Tout cela a été plutôt remis en bon état que restauré, dans le mauvais sens du mot, par M. Viollet-Leduc, et cela ne sera pas le moindre de ses titres à la reconnaissance des amateurs de bibelots.

Je vais partir la semaine prochaine pour les Pyrénées, et j'ai fourré un vieux fusil dans le fond de ma malle, poussé par de vagues idées d'isards et de coqs de bruyères. Sur ce, je te serre la main et te prie de me dire de vos nouvelles à tous. Je suis aussi loin de mon milieu habituel, dans cette petite ville cléricale et ennuyeuse, que le bonhomme qui se trouve dans la lune, l'est de Tortoni.

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CHOSES ET AUTRES

M. Octave Feuillet est joué (à son insu peut-être) au Tliéàtre-Déjazet. La Fille du Maître de Chapelle n'est autre chose qu'une traduction libre de Dalila. Troisième phase. Dalila, proverbe, était une œuvre charmante ; Dalila, drame, fut une chose assez mauvaise pour avoir un nombre illimité de représentations ; Dalila, opéra-comique engendre, un incommensurable ennui. Gare à M. Feuillet, s'il y a une quatrième phase.

Avons-nous Blondin ? N'avons-nous pas Blondin? Il y a un Elondin en Autriche. Je m'étonne qu'il n'y en ait que là. Ce que j'admire, c'est la facilité avec laquelle on devient un grand homme. Dès que quelqu'un est, signalé comme faisant une chose que personne n'a faite avant lui, immédiatement se lèvent trente individus qui l'exécutent tout aussi bien.

Quiconque n'a pas vu Domaine jouant Tartuffe ne pourra jamais se rendre compte de l'aimable façon dont s'y prend un taureau pour présenter un mouchoir de poche.

L'Hôtel-de-ville a publié l'état civil de Paris. Il en résulte qu'en l'an 1802, le nombre des garçons nouveau-nés dépassa de 998 celui des filles. C'est terrible, savez-vous !

L'église du boulevard Malesherbe s'achève en ce moment. Eh bien! vrai, ce n'est pas aussi laid que vous l'auriez cru.

Puisqu'on court partout, on a dû courir aussi à Vannes. Seulement les Vannais ont une étrange manière de courir. Tous les jockeys sont tombés dans le steeple-chase. Les journaux résultent froidement le nombre des blessés, ceux qui crachaient le sang, etc. On appelle cela les courses de Vannes.

Les Femmes sérieuses n'ont apparu sur l'affiche que pour en disparaître. Que ne disparaissent-elles aussi de nos salons? — Ne jetez pas le journal, madame, et mettons que je n'ai rien dit.

F"~A Londres, toutes les vieilles dévotes se sont réunies et ont rendu visite à lord Palmerston. Elles lui ont demandé en grâce de faire immédiatement fermer tous les cabarets et de défendre le débit de boissons enivrantes.

Lord Palmerston aurait répondu qu'il était prêt à satisfaire à leur demande, mais qu'il serait dans ce cas obligé de supprimer en même temps toutes les vieilles dévotes, par l'excellente raison que leurs maris ne s'enivrant plus, elles n'auraient plus aucune raison de gronder et, par conséquent, seraient tout à fait inutiles en ce monde. — La députation a senti la justesse de cette réponse et s'est retirée gracieusement.

On lit dans le Constitutionnel :

« Hier, la foudre est tombée sur un cultivateur qui s'était réfugié sous un arbre. Le fluide électrique l'a changé de sexe.

ii Nous ne saurions trop recommander à nos abonnés, dans les temps d'orage, de ne pas se réfugier sous les arbres et de ne pas sonner les cloches. »

Le Prepriétaire-gérant, MARCELIN.

lis. — top. ItUCELM.VNS, 13, rue Grango-Bateliure.

23 juillet 1864.

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