RIGOLETTO AU THÉÂTRE-LYRIQUE
Je revenais de Bade, où j'avais acheté de la verrerie de Bohême. Un monsieur, qui se trouvait dans le train, admirait mon emplette. — Et vous avez payé cela ? — Tant, sans la douane. — Total? =.
Tant. Et ce n'est pas cher, car c'est du vrai Bohême.
— Oh! me dit mon compagnon avec un fin sourire, je connais, c'est nous qui fabriquons cela. Je suis un des administrateurs de la verrerie de Baccarat, près Lunéville. Pris en fabrique ça vaut le quart de ce que vous l'avez payé. Mais toute notre vente se fait en Allemagne aux Français; c'est ce qui fait la réputation du Bohême.
Quand on s'avise de regarder, en bon spectateur, qui no demande rien, qui n'a besoin de rien, l'histoire de notre pays, on est saisi d'un fou rire.
Un Français trouve la vapeur, — on l'enferme dans un cabanon ; un exploiteur de mines françaises invente le rail, — on regarde ses deux bouts de fers et on ne s'avise pas de penser que cela puisse servir à quelque chose.
Un beau jour les Anglais viennent chez nous et nous construisent notre premier chemin de fer; c'est-à-dire la vapeur marchant sur les rails.
Une autre fois, c'était en 1789, nous nous avisons de vouloir une Constitution; on nous en fait une. Bravo ! il faut la porter aux aulres! Nous allons par toute la terre enfonçant à coups de canon notre Constitution dans l'esprit des nations; puis, au milieu de l'enivrement de la poudre, nous la perdons en route; nous finissons par être vain-
cus; le ban et l'arrière-ban de toute la chrétienté entrent chez nous et viennent nous imposer notre Constitution.
Monlgolfier invente les aérostats ; Sauvage invente l'hélice ; Pétin, Ponton d'Amécourt, Lalandelle et Nadar rêvent l'hélice appliquée aux aérostats. — Quelle bonne plaisanterie, dit la Fx-ance!
La navigation aérienne nous viendra de l'Angleterre ou de l'Amérique.
Le 22 novembre 1832 on donne la première représentation de Le Boi s'amuse. — Sifflets, applaudissements, — une bataille dont nous n'avons pas idée, aujourd'hui que l'art n'est qu'un accessoire !
Le lendemain, l'auteur reçoit de M. Jouslin de la Salle le billet suivant :
II est dix heures et je recuis à l'instant l'ordre de suspendre les repré~ sentations du Roi s'amuse, C'est M. Taylur qui me communique cet ordre de la part du ministre.
Ce 23 novembre.
Procès! M. Odilon Barrot défend la pièce, M. Chaix d'Estange défend le ministre, M. Victor Hugo tonne, mord, trépigne, écrase.
La pièce reste supprimée comme immorale.
Et le bourgeois d'alors d'applaudir à la suppression.
Trente ans après, un Italien quelconque prend ce sujet, je ne dirai pas mot pour mot, — mais acte pour acte, scène pour scène, geste pour geste; à la place de François I", — il mol le duc de Mantouc;
Tribculet s'appelle lligohlto ; Blanche, Gilda ; Saint- Y allier, de Mo hteroncj Saltabalid, Sparafacile ; Maguelonne, Madeleine, etc., elc. Puis, au lieu, de la grande poésie de l'auteur, il enveloppe cela dans des vers de mirliton ; un musicien de génie arrive là-dessus, s'inspire de la grande œuvre, jette son souffle sur cetle machine et la voilà qui fait son chemin clans le monde.
Depuis quinze jours, elle nous est revenue traduite, par M. E. Duprez I
Et le bourgeois, le même, celui de 1832 (il n'a pas changé) va voir cela et se démanche les bras à force d'applaudir.
En sorte que voilà une pièce qui était immorale en beaux vers, en l'an de grâce 1832, et qui se trouve morale en mauvais vers, en l'an de grâce 1864. Le niveau de la moralité aurait-il subi une dépression en 32 années? Cela me ferait frémir pour ma postérité.
Peut-être la question de moralité se trouve-t-elle dans les vers, et est-il immoral de faire de beaux vers?
Dans ce cas, ma conclusion se trouve retournée et je Irouve que le niveau de la moralité a considérablement haussé depuis 32 ans. Cela me rassure.
L'ordre signé, Comte d' Arguai, disait que, dans, la pièce , les mœurs étaient outragées.
Or la pièce est exactement la même; seulement, au lieu d'un Roi, c'est un Duc. M. d'Argout, par pitié, répondez-moi :
— Liant donnée une situation; un roi et un duc y empêtrés; comment se fait-il que le roi outragera les mœurs là où le duc ne les outragera pas ?
Mais je suis bien curieux!
Donc mon Roi s'amuse, sous le bras, je suis allé voir la pièce, en me payant une jouissance ineffable, l'audition de la musique de Verdi accompagnant les vers de Hugo: je déclare à l'illustrissime signor parolier qu'il n'a pas existé un seul instant pour moi.
La toile se lève sur la fête de nuit au Louvre. — On danse.
Et ici, avec tout le respect que m'inspire le talent de Verdi, je lui demanderai pourquoi il débute par un air de quadrille? Je ne sais ce qu'on dansait à l'époque, — mais il doit le savoir lui.
Cette musique, en janvier, accompagnant une danse de gens costumés avec les oripeaux du XVI» siècle, vous fait immédiatement songer au bal masqué de l'Opéra.
Au reste, une mise en scène splendide; des décors, des costumes merveilleux, excepté Clément Marot, qui s'appelle Marcello, je crois, et dont le maillot ne résiste pas assez à la jumelle.
De plus, les figurants tout fiers d'être si richement affublés, semblent avoir étudié quelques petits gestes complètement neufs à la scène et jusqu'alors étrangers à cette honorable corporation. Mais le superbe, c'est Monjauze, qui tourne un peu au Gueymard comme puissance... de corps, mais qui donne un François I" frappant : on dirait celui de Clésinger descendu de son gros cheval de coton.
Triboulet était rempli par M. Lûtz, M. Ismaèl étant malade. Au premier acte il m'avait semblé un peu écrasé.
Ce premier acte du reste, à part l'imprécation de M. de Saint-Vallier, qui est d'une très-grande ampleur, n'offre rien de bien remarquable.
Mai3, le deuxième acte arrive avec cette ravissante romance de Blanche, — M"e de Maèsen. Une voix d'une pureté, d'une souplesse incomparable, faible d'abord, puis se développant peu à peu, attendant tout en conservant les sons cristallins de l'harmonica : de la finesse, du sentiment, de l'âme, de la distinction. — Ce début est un coup d'éclat et nous comptons dès aujourd'hui une grande cantatrice de plus.
L'air du fou : Ce vieillard m'a maudit, est d'une grandeur extraordinaire. Lisez en entendant cela le monologue de Triboulet et vous verrez tout à fait le souftle de la poésie hugotique passant dans l'har-
monie de Verdi: le remords qui germe, la crainte qui s'allume au fond de l'âme de ce polichinelle, son indignation :
Quoi ! ce qu'ont les soldats ramassés en troupeau Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau, Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Kfpagne, A l'esclave en Tunis, au forçat dans son bagne, A tout homme ici-bas qui respire et se meut; Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut, Je ne l'ai pas !
Et ce duo plein d'amour et de passion quand le roi, qui s'est glissé dans la maison, se précipite aux pieds de la jeune fille.— On ne peut tout dire, puisque d'ailleurs le lecteur a vu la pièce aux Italiens.
M. Lûtz a été très-beau à son entrée au troisième acte, dans cet air, qui est un tour de force, à la fois plein de rires forcés, de sanglots étouffés, de rages impuissantes, cette effroyable situation du père qui cherche son enfant, et qui continue la chanson de M. de Pienne :
Au mont de la Coulombe, Le passage est étroit :
Montèrent tous ensemble En soufflant à leurs doigts
Où peut elle être '.'
Montèrent tous ensemble...
Ils ont tous fait le coup, c'est sûr...
Ce morceau est d'un dramatique poignant, cette lutte contre tous, lorsqu'il comprend que sa fille est avec ce vaurien, ce mélange d'insultes et de prières, cet appel à tous, et à Marot en particulier, cette rage qui vient se briser contre le nombre ; tout cela vous abîme d'émotions.
Ce qui électrise le public, c'est le duo du quatrième acte. On a la barbarie de le faire bisser. C'est qu'aussi Mlle de Maèsen s'y élève à la hauteur d'une Garcia.
On bisse également la chanson du Roi chez Saltabalid, et ici regrettons sincèrement l'insuffisance de M"B Dubois dans le rôle si pimpant de Maguelonne.
Monjauze a déployé une verve endiablée clans la bluelle :
Femme varie,
Et qui s'y lie, etc.
que M. Duprez, dans sa consciencieuse traduction, a tâché de conserver aussi intacte que possible.
Mais rien ne peut rendre la frénésie dont est saisie la salle à ce quatuor étrange qui est un chef-d'œuvre:
Le roi et Maguelonne, d'un côté, chantant leurs amours de taverne, le fou et la pauvre abandonnée, del'autre, exhalant, l'une son désespoir, et l'autre sa soif de vengeance.
Mais pourquoi M. Lûtz qui donne là tout ce qu'il faut, dit-il : Ma fille, en reconnaissant son enfant assassinée, du ton d'un homme qui regarde une note de restaurateur et s'écrie : C'est cher!
Le succès de Rigoletto doit consoler M. Carvalho du peu d'accueil fait aux Troyens. Bah! qui sait si cette dernière, dont le public n'a pas voulu hier ne se glissera pas dans ses bonnes grâces dans quelques années sous forme de tragédie italienne.
Je crois à tout!
Mais, comme il est probable que personne ne réalisera le rêve de ma vie : voir Frédérick jouer Triboulet, j'engage le vrai gourmet à suivre le chef-d'œuvre de Verdi sur celui de Hugo.