DEVANT LE CIRQUE
— Tout ce monde va voir sans doute LéotaTd? , .
— Plus fort que cela, mon cher, un lutteur qui va taire pleurer des actionnaire?.
JBiif
— Viens-tu au Cirque?
— .le ne suis pas actionnaire.
— Viens toujours, ça donne une fière envie de l'être.
mm
— Au fond, il demande pourtant une chose bien simplel le droit au travail'.
— Quand il fait si bon se reposer.
LE SIS1PHE JIODERNE
Toutes ces mains qui l'applaudissent finiront bien par l'aider à mettre son rocher en terrain sûr.
Un rude travailleur tout, d' même.
Toutes ces entreprises financières viennent de nouveau apj
apporter lés clefs de leurs;caisses à leur fondateur/mais la confiance publique- lui a déjà rendu son pam-parlout.
Paris. - Tmp. KUGEI.MANW, 13, rue Grange-Batsliire.
6 août 1864.
tu Jjaè^sbil: ; t V; Vfo/' 0,^;^%}^ /( IL \k - M I 1
., et elle l'ut,
Je l'avais rencontrée 'bien souvent chez le prince de pendant tout un hiver, la reine des fêtes de Pétershourg.
Elle était belle, mais comme le sont les Russes d'origine, elle conservait sur sou visage quelque chose de son ancêtre le compagnon
! neige, et rose comme une au
de Genghis-Khan. Le teint blanc comme
rore boréale; la chevelure,. épaisse et longue à s'en l'aire un manteau, était blonde comme du lin légèrement brûlé; le front large et bas, le visage développé aux pommettes, le nez court, mais bien fait, quoique terminé par des plans un peu carrés; le menton net, bien accusé et à fossette; mais les deux choses remarquables étaient l'œil et la bouche
Oh! cette bouche! je la vois toujours, et j'irais en Orient pour en chercher la description! Rien de suave, rien de céleste comme ces deux petites lèvres adorables, laissant scintiller des dents d'enfant. L'œil était noir,signe d'aristocratie > chez les races blondes-. C'était grâce à une longue frange de cils que la dureté en était voilée. Cependant il en jaillissait par moments un éclair qui donnait froid aux os: .-"'"'VVV*' ^iMf . - ' *' ? } .- 'f-V¥
Elle était élancée, et sa robe, toujours décolletée, caressait des formes de cariatide; ses bras nus étaient splendidcs, mais, quand on valsait avec elle, leur contact avait je ne sais quelle rigidité de matbre. vi >>V P 'y ■ ' > \ 1 ■-. .■ '- ■.->. «*
Le comte, son mari, depuis dix ou douze ans, soignait en Italie une goutte diplomatique. Pendant. uire trentaine d'années, il avait mis un estomac de fer à fa disposition de toutes les questions européennes et asiatiques! V<Ees .'rjuestiqns avaient résisté, mais l'estomac avait crié merci ! en sorte que ce vétéran de ta fourchette internationale, après avoir vu chacune de ses indigestions payée -d'une décoration, avait obtenu de son gracieux'souverain l'autorisation de demander à la chaude mer de Naples un soulagement aux blessures reçues à son service.
Elle chaperonnait son veuvage aniicipé d'une sorte do tante maternelle qui en était encore au turban de Mme de Staël et à la robe lamée d'or du temps de Paul Ier. Cette pauvre vieille, fourbue par les soirées, donnait tout le jour et ne s'habillait que pour aller sommeiller encore dans les l'êtes éternelles où la traînait sa terrible nièce.
Je connaissais un garçon d'esprit, d'une trentaine d'années, qu'on lui avait donné pour amant, et qui, avec le tact d'un homme du monde et surtout d'un Russe homme du monde, en riait et n'avouait rien. — Un, jour, à la lin de l'hiver, que je la regardais avec attention, sautant je no sais quelle danse au bras d'un tout petit ofEcier d'artillerie à la moustache cirée et à l'œil vainqueur, il vint se placer à côté de moi. .j^A
— Ah ça! deviendriez-vous amoureux de la belle Mâcha? (1) Eh! eh! mon cher, vous auriez des chances. Cependant la place est prise parce petit garçon qui danse avec elle; mais tranquillisez-vous, il n'y en a pas pour trois semaines ; il n'y a rien dans cet uniforme gonflé d'outrecuidance et de niaiserie, et dès qu'elle s'enapercevra elle vous le jottéra à la porte.
— Seriez-vous atteint de jalousie rétrospective?
— Ah ! mon ami, on vous a fait aussi ces contes bleus ; laissons dire les mauvaises langues, et pour vous faire voir qu'il n'en est rien,
je vais vous présenter : elle n'a pas un ami qui ne vienne de moi.
Dès que la musique cessa, nous nous approchâmes d'elle en fendant la foule des courtisans. '
— Chère Mario Vasilewna, dit-il, permettez que je vous recom- ' ljp^de (2). mon excellent ami M. X... qui; désire s'inscrire pour une
mazurka.
— Je vous prie, me dit-elle, en m'indiquant de la main une place vide à ses côtés. Elle avait cet organe charmant et un peu voilé des pays froids, et elle causa seule avec moi jus'qulau moment où l'orchestre préluda. Ce n'était pas mon tour, je m'éloignai*
( I ) DhniniitU' de Marie.
(!) lin BUêsSlS mi dit recommander et on donne toujours le prénom avec celui du paré: Mûrie Vasilcsvvna, — Marie, lille de Basile.
hk VIE PARISIENNE
C août 1864.
— Eh bien, me dit Ivan Ivanowich, mon ami, elle est charmante, n'est-ce pas? et libérale... Oh! le libéralisme incarné: clic sait Pousclikine.Lèrmontoff, Gogol, Tourguencff par cœur et prohpudor! pour une Russe, elle a lu Cstine.
Le fait est que j'étais émerveillé, et je ne décessai pas sur son compte jusqu'au moment où la deuxième mazurka vint m'appeler auprès d'elle. Le petit artilleur me lançait de son coin des coups d'œil rayés, et, à la fin de la soirée, j 'étais invité à venir la voir dans ses terres dans le gouvernement de... où elle passerait l'été.
— Bon, médit mon ami, dans quinze jours je vous emmène chez moi. Je suis son voisin; je vous ferai voir ses villages avant que vous ne soyez tout à fait sous le charme. Chez nous, pour juger le maître, il faut d'abord connaître le paysan.
Ivan Ivanowich me fit visiter ses propriétés. C'était un homme de progrès, qui consacrait une assez belle fortune à faire pénétrer chez lui tout ce qui pouvait améliorer la terre et le serf. 11 ne se fiait pas à son stavoska (sorte de maire) et entrait chez le dernier moujick demander une tasse de thé et causer des affaires.
— Voyez-vous, me disait-il , à Pétersbourg, nous sommes tous Français, Allemands, Anglais... que sais-je? et au bouLde six ou huit mois de cette vie factice, nous avons besoin de nous retremper dans notre vraie nationalité, de reprendre un bain dans la mère patrie, dans cette bonne Russie qui, malgré tout, vaut mieux que sa réputation.
Un matin, vers cinq heures, il entra dans ma chambre.
— Allons, me dit-il, paresseux, debout ! La droschka est attelée et je vais vous conduire dans l'empire de la petite Catherine : — c est un surnom de tète à tète que je donne à la belle Marie Vasilevvna.— Vous devinerez pourquoi.
Nous traversâmes quelques villages assez proprement tenus. — A chaque instant, sur la route , nous dépassions des troupes de moujicks marchant en rang comme des soldats et conduit:; par l'ancien. — Sur notre passage ils se découvraient respectueusement.
— Où allez-vous donc, mes enfants'.' s'écriait mon hôte.
— Ah! mon père, c'est aujourd'hui qu'arrive la Barina, et nous allons présenter nos respects !
— Don! boni bonne route, et voilà pour boire. Il jetait quelques roubles et nous partions.
— J'ai remarqué, lui dis-je, une chose assez singulière : presque tous ces gens là sont vieux I J'imagine que les terres de la comtesse ne sont pas assez maudites pour que ses serfs viennent au monde à cet âge là. ]
— Talleyrand ! s'écria-t-il; c'est une question d'économie politique. Elle accorde et ordonne au besoin à tout ce qui est valide d'aller à la ville comme domestique ou comme ouvrier. — De cette façon, elle peut tripler l'obrock ou impôt que chaque serf paie au seigneur.
Déjà l'on aperçoit la résidence au milieu des arbres. C'est un petit château à l'européenne : une vaste pelouse sur le devant et un parc anglais derrière.
— Nous avons le temps, me dit mon hôte, de fumer un cigare en nous rafraîchissant. Il y a au bout du pays une auberge passable des fenêtres de laquelle nous la verrons passer.
Nous finissions notre bouteille de Champagne, quand nous entendîmes le galop de plusieurs chevaux. — Nous nous jetâmes à la fenêtre. C'était une dizaine de paysans à cheval, dans leur plus beau costume national, escortant une calèche découverte attelée en troïka; — les chevaux de côté formant la lyre, celui du milieu surmonté d'un arc de cercle orné de grelots. Rien de joli comme cette brillante cavalcade avançant au milieu d'un nuage de poussière par un splendide soleil d'été.
Lorsque tout fut bien en vue, je l'aperçus, le regard rêveur, couchée mollement au fond de sa voiture, à côté de sa tante; mais tout à coup je restai pétrifié d'admiration.
Jamais, non jamais, je n'ai vu quelque chose do beau comme son cocher. — Il était là, debout, les rênes en main, une chevelure blonde, crépue, s'ôchappant de ce coquet chapeau bas de forme et aux ailes relevées ; une barbe d'or flottant sur sa chemise de soie rouge, son armiack vert jeté sur les épaules et soulevé par le vent.
—Ah! ah! me dit mon ami, vous a Unirez Fœdor ! Allons le voir de
près. , • ■ .(■<
Nous descendîmes. En arrivant dans la cour où était notre droschka, Ivan Ivanowich donna quelques copecks à un garçon en lui disant :
— Prends une hache et casse une roue de cette voiture.
Le moujick le regarda d'un air hébété et se mit à la besogne au moment où nous franchissions la porte.
Quand nous arrivâmes à la grille du petit château, l'escorte mettait pied à terre; ils avaient été forcés de faire le tour du village parla digue, les quatre ou cinq cents paysans que nous avions renconLrés faisaient la haie sur trois rangs de profondeur. Elle nous aperçut et resta dans la calèche en nous attendant. Elle se déganta avant de me présenter sa belle main, sur laquelle je déposai un baiser; puis, elle descendit et prit mon bras, pendant que mon ami se chargeait de la tante.
Les serfs poussaient sur notre passage des hurrahs en mesure, comme obéissant à une consigne; et, tout en causant avec moi, elle y répondit par un sourire do sa bouche divine.
— Que vous êtes aimable, me disait-elle, mais comme vous allez rire de nous et nous traiter de barbares, car nous vivons tout à fait à la russe ici!
lin effet, ses gens de Pétersbourg ne l'avaient accompagnée que jusqu'à la ville voisine, où elle avait passé la journée de la veille, et tout le domestique du château l'attendait au pied du perron en costume national.
Un petit groom d'une douzaine d'années, habillé à la cosaque, marchait derrière elle portant son ombrelle et la fourrure qui avait garanti ses petits pieds de la fraîcheur matinale.
On nous conduisit à nos chambres, et, après quelques ablutions nécessitées par la poussière de la route, nous descendîmes dans la salle à manger.
Nous étions au café, et, suivant l'usage russe, nous fumions nos cigares pondant que la comtesse volatilisait une cigarette de tabac d'Orient, quand un grand tumulte se fit entendre, j — Fœdia, dit-elle à son petit cosaque, va donc voir ce qu'il y a.
L'enfant revint au bout d'un instant.
— Barina, c'est Fœdor Fœdorovvich qui se révolte. Un éclair jaillit de ses yeux.
— Dis à l'intendant de venir.
Un grand homme maigre, sec, aux rares cheveux grisonnants ramenés sur un crâne jaune, à l'habit noir tout luisant, entra pâle, effaré.
— Qu'y a-t-il encore avec Fœdor, dit-elle en allemand, tout en buvant une gorgée de café ; puis en français, se tournant vers nous : Vous pardonnez, messieurs?
Nous nous inclinâmes.
— Madame la comtesse, répondit l'Allemand, Fœdor se refuse formellement à recevoir les dix coups de verge réglementaires. — Il s'est encore grisé, hier soir, et tout à l'heure, au moment où je voulais procéder à l'exécution, il s'est défendu, a presque estropié trois hommes et m'a moi-même...
— C'est bon, interrompit -elle d'un ton sec; puis elle ajouta en français : Vous savez bien que je n'aime pas les punitions corporelles; elles dégradent autant celui qui les ordonne que celui qui les reçoit! L'intendant la regarda d'un air ahuri, et elle reprit, cette fois en allemand : — Allez et amenez-le.
Fœdor parut nu-tête. A travers sa chemise de soie déchirée on
6 août 1864,
apercevait une poitrine d'hercule. — Il était pâle comme un mort; sa bouche était serrée et son œil bleu avait des reflets d'acier; sa puissante chevelure ébouriffée découvrait un vaste front. Rien n'était beau et terrible comme ce garçon de vingt-cinq ans.
La comtesse elle-même était fort pâle, et ce regard dont j'ai parlé plus haut croisa celui de cet homme : on eût dit que des étincelles allaient jaillir de ce choc.
i — Foedor, lui dit-elle en russe d'une voix douce, tu es donc foujours le même et tu lasserais la patience de la Vierge.
— Non, barina, répondit-il, je ne suis plus le même; car, à partir d'aujourd'hui, tout homme qui portera la main sur moi est un homme mortl
Ses yeux avaient une telle fixité que Marie elle-même baissa les siens, tandis que l'intendant restait pétrifié en le regardant.
— Tu sais, continua la comtesse, que, du reste, je n'aime pas ces corrections. — Cependant rien ne justifie une révolte, et il y a pour les rebelles, à une lieue d'ici, un capitaine Isprawnich; à Moscou, un bourreau, et au fond de l'empire, la Sibérie.
— L'Isprawnich, le bourreau et la Sibérie sont faits pour les gentilshommes comme pour les serfs, et au-dessus de tout cela, il y a à Pétersbourg un maître qu'on appelle l'empereur, et au-dessus do l'empereur un autre qu'on appelle Dieu, devant lequel je suis ton égal comme celui de l'empereur.
— Ah! ça, mais tu philosophes, mon cher, l'ivrognerie te rendra tout à fait fou. — Allons va, et ne recommence plus !
11 lui jeta un regard indéfinissable, haussa les épaules et sortit.
— Ahl dit-elle avec un soupir, en se tournant vers moi, plaigneznous. Voici les résultats de l'esclavage. Cet homme était intelligent, je voulais en faire quelque chose... un vétérinaire, par exemple, poulies haras du comte. Impossible, la brute l'a emporté et l'ivrognerie a eu raison de l'instruction.
Nous nous levâmes pour prendre congé et lui promimes de venir bientôt lui demander quinze jours d'hospitalité.
Elle nous accompagna jusqu'au hautdu perron ; et nous étions sur la dernière marche, quand Ivan Ivanowich, se frappant le front :
— Ah! fou que je suis! chère comtesse. Figurez-vous que, comme un maladroit, j'ai brisé une roue de ma droschka, que j'ai laissée à l'auberge pour qu'on la fasse réparer. Ayez donc la bonté de me prêter Fœdor et une voiture quelconque jusqu'à demain.
— Comment donc! Mais pourquoi Fœdor!
— Mais parce que Fœdor est le meilleur cocher que je connaisse et que Monsieur est votre hôte.
— Oh ! pardon ! C'est trop juste !
Il était environ dix heures du soir, tout le monde était couché dans la maison; nous étions assis autour du samovar, dans la bibliothèque d'Ivan Ivanowich, un ravissant pavillon au fond du jardin. Des bouteilles de toutes formes encombraient la table. — Etendus dans d'immenses fauteuils de cuir, nous fumions de longues pipes turques. Debout devant nous, l'œil allumé, passant à chaque instant la main sur son beau front, la chemise un peu débraillée, flottant au-dessus de la ceinture du large pantalon qui se perdait dans des bottes de cuir rouge brodé d'or, Fœdor nous disait en français :
— Tenez, vous êtes des Velmoges (l) et peut-être ne me comprendrez-vous pas; cependant monsieur est français, et vous, Ivan Ivanowich, vous vivez autrement que les trois quarts de vos pareils. Eh bien, je donnerais mon bras droit pour être de dix ans plus jeune. Brute j'étais né, brute je devais vivre et mourir. Non! il a fallu que cette femme maudite passât à travers mon sort. Eh ! parce que le hasard m'a fait plus beau qu'un autre homme, elle est venu exécuter
(1} Grands seigneurs.
surmatête et sur mon cœur des airs variés comme sur son piano. A quatorze ans, elle en avait, dix-huit alors, elle m'envoyait à Berlin, au gymnase. J'apprenais avec rage,— j'ai toujours eu la fièvre depuis que je vis. Deux ans après, par dispense, j'entrais à l'université.— Elle vint alors me rejoindre et commença à m'apprendra ce qu'elle avait fait do moi. — Je devins fou. — De ce moment ma vie se doubla. Après des travaux inouïs venaient des caresses à tuer un lion. Quelqu'un la reconnut, nous nous sauvâmes à Heidelberg, à Iéna, à Oxford, à Paris, à Padoue, que sais-je? Lisez ces parchemins, je les ai enlevés partout en six ans de temps.
Et il tira de sa poche un portefeuille qu'il lança sur la table, puis se versa un verre d'eau-de-vie et l'avala.
— Je suis quatre fois docteur, lettre?, sciences, droit et médecine. Ah ! la barina est difficile pour ses cochers.
^ Et il éclata de rire.
— Pourquoi, hasardai-je, n'êtes-vous pas resté à l'étranger?
—Ah! voilà.— J'avais mordu dans la pomme et j'avais deux maîtresses, elle et la science. L'une devait être la servante de l'autre. Elle avait fait de moi un homme distingué pour pouvoir me porter comme on porte un bijou. — Elle me présentait comme un neveu do son mari — Si j'avais eu son caractère, j'eusse caqueté à droite et à gauche et j'en eusse fait mon esclave. J'étais un sot.
— Parbleu, dit Ivan Ivanowich, il fallait la battre, Fœdor !
— Que voulez-vous, je l'aimais sincèrement, j'étais de bonne foi, je lui disais : tu es l'Isis mystérieuse et belle qui m'a initié, je t'appartiens, je suis ton être, ta chose! si mon cœur bat, c'est par toi, si ma tête pense, c'est par toi. Tète et cœur, je suis tien. En effet, j'étais sien !
Il se versa un nouveau verre d'oau-de-vie, et l'avala d'un trait.
— Un jour, c'était à Milan. L'enfant d'une femme de ses amies était atteint du croup. La position était désespérée; j'avais proposé la trachéotomie, et je devais passer la nuit auprès du petit malade. Tout réussit, mais, vers onze heures, je ne sais quel démon me mordit le cœur. J'avais une clef, les domestiques dormaient, au lieu de me retirer vers mon appartement, je me glisse chez elle. J'entends deux voix. Je soulève la tapisserie. Elle était là, ses cheveux dénoués, à moitié nue comme une bacchante, avec un homme. Un nuage passa devant mes yeux. Quand je revins à moi, elle était dans mes bras. J'avais jeté l'homme par la fenêtre. C'était un petit ténor delà Scala, auquel, le lendemain, je plantais une balle entre les deux yeux.
Il avala, coup sur coup, deux nouveaux verres.
— Nous partîmes un jour après. Son caractère était changé. Jamais chatte n'eut plus de carresscs, plus de mollesse dans ses allures. Elle m'avait persuadé ce qu'elle avait voulu. Tout à coup, une lettre de son intendant la rappelait, disait-elle, pour des intérêts de la plus haute gravité. — Arrivés à la frontière, elle renvoyait nos domestiques qui étaient tous étrangers. Puis, me disait d'aller à Moscou, et d'y rester jusqu'à nouvel ordre.
Un malin, la police entra dans ma chambre. On me saisit, me garotta, me jeta dans un traîneau, et on me conduisit chez elle. — Je reçu cinquante coups de verges pour m'ètre évadé. Elle me fit grâce de cinquante autres, en me disant :
— Voyons, Fœdor, tu es donc fou? Pendant six ans tu as été le modèle des cochers, je n'ai pas eu un instant à me plaindre de toi, tt tu te sauves. Mais je suis bonne, je te pardonne et te rends ton emploi. Seulement, comme tu as abusé de ma confiance, à l'avenir, c'est un autre qui me conduira, lorsque je serai à Pétersbourg ou en voyage.
Le tour était bien joué!
Ce petit rire sec et nerveux le saisit encore une fois, ses dents claquaient ; il voulut boire encore, mais le verre se brisa sous ses dents.
Que faire? Ce que mon crâne a couvé de révoltes! Mais les
Russes ne sont pas des Français, sans quoi, j'eusse soulevé le pays, depuis Odessa jusqu'à Arkangel. Ma vie était entre les piques de Dan-
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