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PROMENADES A VERSAILLES

Dédié aux trois plus jolies personnes de Yeisailles : les trois sœurs.

parlé de Versailles autour de moi depuis quelque temps-,quand, un de ces derniers dimanches, j'avisai un omnibus do chemin do for portant écrit sur une grande pancarte :

Dimanche , grandes eaux. Ces mots me reportèrent à quinze ans en arrière ; les plus beaux do mes jours de congé d'autrefois me revinrent en mémoire, pleins de soleil et de foule en fête. Je revis ces jardins aux massifs de velours verts semés de statues blanches, aux naïades ruisselantes sous la gerbe d'eau qui retombe ; puis des galeries de marbre et d'or, des tableaux pleins de gloire, à perte de vue, des généraux caracolant sur leur cheval blanc, des drapeaux tricolores flottant dans la fumée au sommet des brèches prises d'assaut. Je n'y tins plus, j'étais libre, je montai dans la voiture, et une heure après j 'étais à Versailles.

J'y ai retrouvé mes impressions d'autrefois, plus vives, surtout plus démontrées. J'en ai eu de nouvelles, je m'y suis plu : j'y suis retourné une seconde fois puis chlx , et voilà comment cet article,

qui no devait d'abord avoir que trois ou quatre pages, en aura vingt. Qu'on me pardonne, je n'y reviendrai plus.

On n'est pas resté une heure en chemin de fer et l'on est à cent lieues de Paris, en pleine province. De grandes rues désertes où l'herbe pousse entre les pavés rongés; du reste, blanches, aérées, ensoleillées, bordées de maisons de cette belle ordonnance du siècle dernier, à hautes portes cochères, à balcons en saillies soutenus par les classiques triglypb.es. Aux abords de la gare, quelques cales animés, et à dix pas de là, la vie cesse : portes fermées, persiennes closes, ni passants ni voitures. La flic des visiteurs descendus du chemin de fer et se dirigeant tous vers le château, rasant les maisons, pour chercher un peu d'ombre , semble une caravane dans ce désert aux murs blancs, aux pavés sonores; sur les trottoirs, quelques étalages gisent comme comme abandonnés; ici quelques curiosités, une soupière de Sèvres fleurdelysée, une paire de chenets à têtes de chimères dédorées; à la porte d'un fruitier, un potiron jaune dans le soleil; les tables vertes désertes et le jeu de, tonneau silencieux d'un cabaret; quelques lanciers vaguant aux abords d'une caserne.

0 août 1864,

La longue rue cesse , on tourne un coin de boulevard planté de grands arbres réguliers, et l'on est sur la place du Château.

L'imagination surfait et fausse à l'avance tous les grands spectacles. Le premier aspect du château de Versailles est presque une déception; l'on s'attend à je ne sais quel amoncellement de palais superposés, à des perspectives infinies de constructions emphatiques dont la colonnade du Louvre donne un avant-goût. Les abords semblent d'ailleurs les annoncer : trois routes immenses aboutissant à un rondpoint plus immense encore; à l'angle de chacune, de monumentales écuries à grilles dorées, à chevaux de pierre s'élançant du haut des portails ; en face de soi, en haut d'une large place qui s'élève, une grille encore plus vaste et plus dorée entre deux gigantesques terrasses en arc de cercle, aux belles assises de brique et de pierre, aux nobles groupes de marbre ; au loin, à travers la grille, une cour, véritable océan de pavés d'où surgissent presque imperceptibles une douzaine de statues blanches et colossales auxquelles semble commander un grand cavalier de bronze placé au centre. Tout cela, pour aboutir à une série de petits bâtiments d'un seul étage surmontés d'un attique, de style disparate, sans lien ni symétrie.

C'est là précisément l'originalité de Versailles. La façade du jardin, la grande ordonnance des pelouses, des terrasses et des bassins réaliseront tout à l'heure l'idéal de grandeur que nous nous étions fait. Mais, avec son entassement do corps de logis de stylo disparate, encadrant, prolongeant, abritant pieusement , sans jamais le masquer ni le dépasser, le petit château de Louis XIII, âme et berceau de Versailles, la façade de la cour plaît et touche par-dessus tout.

Rien d'officiel, d'aligné, de gourmé, de convenu; tout y surprend et y charme : d'abord, sur les côtés, d'immenses communs aux vastes assises; puis la chapelle au toit ouvragé, pompeuse efflorescence do pierre et de bronze, au sommet de laquelle surgit un peuple de statues strapassées et flamboyantes; puis une petite cour tranquille, au fond de laquelle, à travers les arcades à jour d'un vestibule, on entrevoit les massifs verts et les terrasses blanches des jardins ; puis une grande aile de pierre en saillie à fronton et à colonnes nobles ; puis une série de bâtiments moindres échelonnés avec une poivrière dans un angle. Enfin, au centre, dans un retrait bien abrité et dallé de marbre, le petit château de Louis XIII que son fils ne voulut jamais détruire, aux tons éteints de brique égayés par des cordons de pierre, peuplé de vieux bustes entre chaque croisée, à toit haut de plomb découpé, bordé de balustrades à l'italienne sur lesquelles viennent s'asseoir familièrement des divinités souriantes. Rien de grandiose ni de surhumain, mais un charme tout intime, quelque chose de reposant et de doux comme un souvenir d'enfance. Et nous sommes à Versailles! Mais ne se fait-on pas de tout ce grand siècle classique la plus fansse idée ? Ouvrez telles pages de Labruyère sur les femmes : un raffinement de mélancolie railleuse, une bizarrerie d'expression à croire le livre écrit d'hier.

Du reste tout ici va être imprévu : le plus singulier chaos de tableaux, d'appartements, de statues, de bustes et de tombeaux; interminable défilé de souvenirs historiques classés comme on a pu, mais où l'enchaînement logique se trouve à chaque instant brisé par |des [nécessités de communications et de dégagements. Encore une fois c'est là l'originalité et le charme de Versailles ; on est venu ici avec l'idée bien arrêtée de suivre régulièrement son histoire de France; cela vu, on passera, se dit-on, aux appartements, des appartements aux jardins, et tout cela se trouve en réalité si singulièrement enclavé l'un dans l'autre, que, bientôt dérouté, on finit par se laisser aller au courant d'une curiosité sans cesse réveillée par l'inattendu.

Cela frappe dès le vestibule, bas, à colonnes trapues, rien moins que majestueux. Avant tout, une odeur toute particulière, une fraîcheur de pierre aromatisée des senteurs des jardins, comme celle qui pénètre en entrant dans une maison de campagne longtemps inhabi-

tée; sans doute cette odeur que regrettait tant je ne sais plus quelle vieille émigrée qui pleurait les corridors de Versailles.

Au plafond, une lanterne dorée, toute gondolée, comme celles qui surmontaient les hautes poupes des anciens vaisseaux de guerre ; en face l'entrée , en bas relief, Louis XIV foule au pied le vieux Rhin. Au-dessous, un grand fauteuil de cuir vert à oreilles, où sommeille à moitié une sorte de suisse à habit vert et or; à droite du bas-relief, une enfilade à perte de vue de bustes et de tombeaux blancs ; à gauche, des scintillements de cadres dans la pénombre, des dos et dos pieds de figures de premier plan annonçant l'entrée des galeries historiques ; sur les côtés, le bureau des cannes, et vis-à-vis, à travers une porte grande ouverte, éclatant sans crier gare, les splendeurs do la chapelle aux piliers surchargés de trophées, aux gloires de cuivre éclatantes, au plafond fulgurant ouverts sur le ciel.

Vous hésitez, et pour vous décider entre toutes ces portes et commencer par la galerie des tableaux, il ne faut rien moins que le « par ici, monsieur » d'un gardien qui, d'un geste plein d'une noble condescendance, vous indique Charlemagne dictant des lois, dans la petite pièce à coté.

Va pour Charlemagne. Vous voilà engrené dans le dédale, Dieu sait par où et comment vous en sortirez !

Ces premières salles historiques sont un peu mesquines; évidemment point faites pour contenir des tableaux; c'est une série dp petites chambres, où ces grands diables de personnages historiques de huit où dix pieds de haut, vous retombent sur le nez. Les tableaux font corps à la muraille simplement bordés d'une baguette blanc et or.

Le premier, est le Charlemagne dictant des lois dAry Scheffer; un bel homme à barbe, évidemment moins préoccupe de sa dictée que de tenir en équilibre sa boule, son bâton et sa couronne ; de dessous son fauteuil, sort la tète de son secrétaire Eghinard ; voilà des gens bien mal à l'aise, l'un pour dicter, l'autre pour rédiger des capitulâmes. Un second Charlemagne traversant les Alpes, de Paul Delaroche, aussi raide et immobile que le premier ; cependant il n'a pas de barbe, il est blond ; l'autre est brun ; auquel croire? Peu importe ; les tableaux de ces premières salles sont nécessairement faux et souvent ridicules, faute de documents. Passons donc vite sur le joli moyen-âge de bal masqué des deux Johannot; Alfred Johannot eut pourtant en 1830 d'admirables divinations historiques : Mademoiselle de Monipensier à la Rochelle, et la duchesse d'Orléans lisant au peuple, du haut de son balcon, le bulletin de la victoire d'Hastembeck, deux chefs-dœuvres pittoresques et cavaliers de la galerie du Palais- Royal • mais ces époques lui éiaient plus connues : le souffle de 1830 le poussait d'ailleurs, tandis qu'ici l'officiel le tue. Quelques armures copiées exactement au musée d'artillerie, rendent assez bien les temps de ferrailles plus rapprochés ; un bon Bayard blessé .sur la brèche, de Larivièrc; d'Ary Scheffer, un admirable Gaston de Eoix expirant, raidi, sanglant, vraiment grand et épique.

Puis la plus amusante série de chevaliers cléments et empanaches, comme' ou se les figurait de 1803 à 1820. Cette idée fausse du passé, que les pendules et les accompagnements de harpes répandirent alors en France, ne contribua-t-elle pas beaucoup à la Restauration? De ces robustes et héroïques sacripants qui, durant des siècles, ont tué, pendu brûlé, pillé et violé par grâce d'état et par désœuvrement, quels vertueux gens on était arrivé à faire! Des mentons bleus bien honnêtement rasés, des cheveux pieusement enroules, de vertueux vêtements de tons douceâtres. Il y a une Clémence de Louis XII où non pas seulement le bon roi, mais sa suite, son fauteuil, ses chausses, son mur de fond gris doux, tout est clément, plus loin, un Henri IV. embricollé d'une écharpe, d'un manteau, d'un chapeau et d'un glaive à la Barras, chaussé de bottes à laChoppart dit l'Aimable , tend un caillou rond, un pain je crois, à une

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parisienne de l'Empire en taille courte, mais coiffée du petit toît italien, ce qui indique que la scène; se passe au seizième siècle. On est en temps de guerre, cela se voit de suite à une petite languette de ferblanc que le roi porte sur ses chausses et que termine un patère rond sur le genou.

Heureusement, cinq ou six salles a peine sont ainsi composées. Passons encore Louis XIII, où règne un peu trop Hypolite Lecomte, et arrivons aux conquêtes de Louis XIV, peintes par Vander Menlen et Martin. Ci s tableaux commencent réellement cette précieuse collection, uni- que en Europe, de documents historiques de la plus haute valeur, quoiqu'on ai dit. En cela d'ailleurs, ne jugez que sur vous même et par l'impression profonde que vous font ces tableaux vrais. Voici les plans des sièges de Franche-Comté et de l'Alsace; tous les mêmes au premier coup d'oeil, mais regardez-les attentivement et tous les détails vont vous prendre à n'en plus pouvoir vous en détacher.

Du haut d'une éminence propice, la campagne verte se déroule à l'infini, déserte, grande et triste, sous un ciel chargé de nuages Lien ordonnancés; au loin, la ville silhouette ses clochers et ses dômes; au-dessus des remparts pleins d'angles et de redans s'élèvent ça et là les fumées des batteries. Des fossésaucamp.les tranchées serpentent, surmontées au loin de pointes de piques et de bouts de mousquets, pleines de mouvement à mesure qu'en s'approchant, elles laissent voir ce qui s'y passe. Etendus à terre, des cavaliers aux lourdes bottes sommeillent près d'un feu qui s'éteint; un état-major, enfoui dans de grands manteaux rouges, disserte au pied d'un arbre, et semble approuver le général, qui, d'un geste noble, désigne de sa canne le point d'attaque. Des fantassins habillés de gris cheminent de dos, tristement, portant sur leur échine le lourd mousquet, l'embarassante cartouchière à charges séparées, la pesante besace mal ajustée et la gourde peut-être vide; ils piétinent, résignés, dans la boue, battus par le vent, trempés de pluie, gourmandes par un sergent à haute pique. Ce sont ces pauvres gens-là pourtant qui, à Malplaquet après une journée sans manger, jetèrent les pains qu'on venait de leur distribuer pour aller à l'ennemi et le battre. Mais qu'il y a loin encore de cette milice moutonnière et mal outillée au soldat moderne, tel que l'a fait la Révolution, résolu, plein d'initiative, fils de ses œuvres; au besoin vivant aussi de l'air du temps, mais toujours faraud et bien équipé!

Dans un autre tableau la place a battu la chamade; par la brèche sort un long défilé de troupes prisonnières; entête, dans un lourd carosse le gouverneur blessé, vieil hidalgo à moustaches blanches, hérissées à l'espagnole, s'avance la tête nue. Du haut de son cheval, la tête haute et couverte, le bras noblement étendu sur sa canne posée sur le bout de sa botte, |le Roi daigne recevoir l'hommage qui lui est dû.

Lebrun, forcé à l'allégorie, est emphatique pour nous; mais Vander Meulen est resté grand par la vérité. Martin est surtout mélancolique. Leurs chevaux seuls ennuient; monumentaux du reste, mais s'associant trop de leurs yeux et de leurs naseaux presque humains aux sentiments de leurs cavaliers.

Dans les salles suivantes, les campagnes de Louis XV, par Lenfant et Parroccell, déjà maniérées, intéressent pourtant encore. Je regrette qu'on ait renoncé à ces tableaux en plans. Rien d'épouvantable comme ce massacre de la rouge colonne anglaise de Fontenoy, broyée en tête par l'artillerie et en flanc par une charge de la maison du roi. Réduit à un état-major, un tableau de bataille ne sera toujours qu'une ridicule parade du Cirque. Dans le Lawfeld, esquisse inachevée de Parroccell, rien de plus lugubre que cette immense plaine où s'égorgent, au centre, plusieurs milliers d'hommes, et sur les ailes, plusieurs milliers d'autres attendent leur tour.

Parmi ces vieilles toiles un peu enfumées, quelques tableaux modernes viennent jeter leurs tons plus vifs ; la plupart de vraies masca-

rades, mais deux ou trois bons. Entre autres, la Prise de Lericla, de Couderc : une haute brèche sombre, démantelée, embrasée et fumante ; une nuée de soldats en habits blancs lancés dans la fournaise par le geste et l'exemple d'un maréchal vêtu de rouge; son cordon bleu passé sur sa cuirasse étincelante, est le centre de l'action et le point de mire de l'ennemi ; cela est plein d'entrain et de courage. De Couderc encore, un petit cartouche bien pittoresque, une porte de Philisbourg, je crois : sous une arcade profonde, s'enfonce, la lance au bras, une escouade de pandours à bonnets fourrés précédant un général; celui-ci, monté sur un beau cheval blanc, reçoit les clefs des notables de la ville ; la foule acclame et s'étouffe aux vieilles fenêtres toutes enguirlandées ; dans l'air, sous le joyeux soleil, se dressent les clochetons en boules qui surmontent la lourde porte ; au loin, par-dessus le rempart, quelques pignons déchiquetés, un blanc, clocher de cathédrale dont on croit entendre le carillon. Cela est gai comme une page de Dumas lue à seize ans. — De Roqueplan, une bataille de Piaucoux, prétexte à un admirable paysage d'automne, roux et triste, à grands nuages gris et argent.

Dans la salle Louis XVI, le tendre habit de soie gris perle, [et les légumes brodés sur le gilet de l'honnête monarque, nous annoncent une ère de paix. Une ravissante allégorie de Hallé à ce sujet : dans la salle du Palais, les magistrats de la ville, obèses et majestueux, en perruques à marteaux, en robes à longs plis, lèvent tous les yeux et une main au ciel; du plafond entr'ouvert, descend, sur un nuage, une adorable petite femme nue, fine et grassouillette : c'est la Paix.

Du reste, tous les tableaux de cette époque respirent je ne sais quel parfum d'honnêteté, de bonnes intentions et d'illusions régénératrices. Ici, le bon Louis XVI donne une leçon de géographie à M. de Lapeyrouse, en habit bourgeois, dans une bibliothèque sans le moindre apparat. Là, en pelisse fourrée, coiffé d'un monumental tricorne, il distribue des secours pendant un hiver rigoureux à des paysans académiques, dont les bras sont nus et la poitrine découverte par un froid de quarante degrés. Plus loin, en témoignage de la marine relevée, il aborde à Cherbourg dans une barque portée du vaisseau à la plage par un peuple ivre de joie. Généreuses illusions, aurore d'une révolution que tout le monde n'en était encore qu'à souhaiter. Doux instant de résurrection et d'espoir, dont la Fédération de Couderc va être tout-à-l'heure la plus sincère et la plus heureuse expression.

Ici une brusque interruption. Les tableaux cessent : un palier et un grand escalier carré; un gardien vous indique à suivre une galerie de pierre peuplée d'une interminable file de statues et de tombeaux. Des barons du moyen-âge, couchés en armure, près de leurs dames, les mains jointes; des cardinaux de la Renaissance, des conseillers, des chevaliers d'ordre, agenouillés, en longs manteaux bien drapés. Tous un peu trop sur le pasage, à hauteur d'appui; on résiste mal à l'envie de leur pincer le nez.

A mi-chemin, une porte s'ouvre sur un corridor noir, on suit et l'on se trouve dans la salle du théâtre, sombre, mystérieuse, silencieuse et morte. Peu à peu, au faible jour qui arrive du fond de la scène vide, on distingue les détails : partout de l'or, de,s lustres et des glaces ; en haut, une colonnade reflétée ; au-dessous, un rang de loges seulement, soutenues par de riches cariatides; une fantaisie intime, mais royale. Au-dessus de la scène, soutenu par deux Renommées voltigeantes, le grand écusson d'azur aux trois fleurs de lys d'or. Rien n'a changé ici depuis le souper des Gardes du corps en 89.

On a peu d'efforts à faire pour revoir, sous la douce lumière des bougies, cette salle parée pour cette dernière fête : dans la loge du centre, le cordon bleu sur l'honnête abdomen du bon roi ; près de luija belle reine coiffée haut, le cou grand, les seins en avant et un peu trop décolletés; tout autour la cour, poudrée et bariolée; sur le théâtre,

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LÀ YIE PARISIENNE

la table somptueuse, entourée des gardes du corps, bleus, rouges et argent, et d'officiers en uniformes blancs à retroussis tranchants de toutfs couleurs. Ivresse du festin, des lumières, desdiamants et des épaules nues ; surtout ivresse et fièvre de ce dernier moment d'agonie. L'orchestre joue l'hymne de Gretry; au passage : 6 Ri chard , û mon roi, la salle entière se lève frémissante et pleine d'acclamations; les convives reprennent les paroles en chœur. On s'étreint les mains, on s'embrasse, les épées sortent du fourreau , la cocarde tricolore est arrachée, et la cocarde blanche à tout jamais rétablie ! Depuis, cette salle n'a plus servi que trois fois : au mariage du duc d'Orléans en 183..., à la visite de la reine d'Angleterre, il y a neuf ans.

On reprend le môme corridor par lequel on est entré, et l'on est rendu à la lumière et à l'interminable galerie des statues. Dix pas plus loin, nouvelle porte, nouveau geste d'un gardien; vous entrez dans la salle des Croisades.

Encore le moyen-âge de romance; un peu moins ridicule que celui de pendule, mais aussi faux. De jolis petits chevaliers, bien pincés à la taille, à petites moustaches, à cotte de mailles montrant les formes, comme un maillot de danseur. Où a-t-on été prendre ces types? Sur quelques tombeaux du moyen-âge à personnages malingres et souffreteux, comme ceux dont les moulages sont à Versailles même; sculptures difformes, œuvres de gens qui, trop faibles pour se battre, se faisaient moines et sculptaient leur chapelle toute leur vie. Mais ces artistes- là ignoraient la vraie vie et les hommes de leur temps. Leurs œuvres n'en donnent pas plus l'idée que de nos jours, les mannequins péniblement drapés de quelques guenilles de location et péniblement copiés pour l'Exposition, ne donnent la moindre notion des élégances luxueuses de nos toilettes modernes. Les hommes du du moyen-âge dévaienl avoir huit pieds de haut et une carrure à proportion, pour vivre par ces guerres et ces pestes permanentes; c'est la taille des soudards de Burgmair, de Lucas Kranach, de Sébastien Behald, qui rendirent en vrais artistes ces dernières férocités. Richard Cœur-de-Lion, salait ses prisonniers et les mangeait Il y a loin de là à vos Croisés à la guimauve et la larme à l'œil, cher monsieur Signol? Et puis, où avez-vous été prendre ces gens habillés de compresses flasques, maintenues par des ficelles? Feuilletez un peu certain volume allemand, le Moyen-âge chrétien, vous vous évanouirez devant ces efflorescences bizarres des cimiers, ce tapage de couleurs héraldiques, ces gigantesques engoncements d'armes défensives et offfensives, avec lesqeulles un homme ne pouvait plus que foncer en avant, de toute sa force sans pouvoir se ramasser une fois par terre. Les Croisés de M. Larivière voudraient être plus bell iqueux que ceux de M. Signol, mais j'ai beau faire, je ne m'y puis prendre. Dans ma jeunesse, fou de Walter Scott, j'avais étudié un Ivanhoé mis enmusique par mon professeur ; il ne m'en

est resté qu'un passage : c'est un duo entre Boisguilbert et Ivanoé en champ-clos; niais assez peu musicien, je n'ai jamais pu bien séparer la phrase de son accompagnement, et lai toujours chanté ainsi :

Bois-Guilbert à lvanhoc:

Combat terrible I Pim, pim, pim, pim!

Et sans merci !

Pim, pim, pim, pim !

Sois invincible!

Pim, pim, pim, pim !

Où meurs ici!

Pim, pim, pim, pim!

Je ne sais pourquoi j'ai fredonné involontairement ce refrain tout le long des Croisés de M, Larivière,

Pourtant quelqncs combats de galères, quelques coins de villes curieux; le paysage a été vu et intéresse ; une petite escarmouche navale de Lepoitevin , très- vive ; un furieux incendie d'Antioche, petite toile par Gallait. A la porte de la grande salle, écrasé entre le mur et la porte, un chef-d'œuvie inattendu, un admirable cardinal en armure, à barbe blanche, à la tiare pourpre, sur un cheval blanc à crinière flottante, plein de reflets de soleil et d'une intensité de ton inouie; il est, je crois, d'Odier, le peintre du Dragon blessé.

On sort des Croisades pour retomber dans l'éternelle galerie des statues ; quelques pas encore, et l'on entre dans les galeries de Constantine et de Crimée. Reprenons haleine; nous arrivons à ce que Versailles contient de plus beau. M.

[La suite au proebain numéro).

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