A BADE
... Bade n'est plus Bade. Il s'est fait vertueux. Seules, de toutes ses séductions d'autrefois , la rouge et la noire persistent encore. Adieu, les jolis visages aimés de Lan dernier et des années passées ! Il faut se contenter de folâtrer avec les numéros.
Pauvre superbe allée de Lichtenthall comme elle m'a paru solitaire)! Elle ressemble, avec ses beaux grands arbres, à quelque allée du Luxembourg, adorée des rentiers vieillis. Les passants y sont rares ; on y compte facilement les cavaliers, et de loin en loin , sur les bancs, on aperçoit vaguement quelque Anglaise, amie de la solitude, qui lit à l'ombre des hêtres les poésies de Thomas Moore ou les romans de miss Braddon.
La maison de Conversation même paraît déserte, et pourtant la foule y est toujours aussi grande. On s'y bouscule impitoyablement, comme au temps de Musset. Le même croupier y annonce toujours avec le même sang-froid les mêmes numéros, et le même prince valaque y perd avec le même flegme les mêmes rouleaux de doublesfrcdérics. Mais ce qui animait Bade et lui donnait ce je ne sais quoi de coquettement parisien qui fait le charme d'un certain monde si adorablement faux, la vie véritable de Bade a disparude la peate cité badoise. Bade a eu des velléités de morale. Elle a mis un impôt sur l'amourette. Elle a improvisé la douane des sentiments.
Et les jolis oiseaux n'ont point passé! Et avec eux, l'entrain, la verve, la séduction, le pittoresque, l'excentrique , la joie tapageuse, tout est resté sur la frontière ! Et maintenant aucun de ces éclats de rire qui consolaient le joueur décavé ou enivraient le triomphateur, ne répond au croupier impassible, lorsqu'il jette ses mots solennels :
— Huit, rouge, pair et maanque I
Mais ce qui appartient à Bade , ce qu'on ne lui enlèvera pas, c'est sa vallée ravissante, son bon air pur, sa forêt sombre, son vieux château où gémit le vent, sa cascade du Gérolsdan, qui rejailiiten blanche écume, ses bals qui résistent à l'exil des danseuses, son théâtre où, pour obéir à la règle invariable, onjoue, comme partout, Fra Diavolo.
En Allemagne, descendez le Rhin ou remontez-le, demeurez sur sa rive ou enfoncez-vous dans les terres, allez en Prusse ou en Autriche, partout, sur tous les théâtres inévitablement, on vous jouera Fra Diavolo. C'est l'opéra préféré des Allemands. Depuis Schiller les brigands sont à la mode chez les Germains. La plume rouge du bandit ne peut se montrer sans qu'elle soit couverte d'applaudissements. Est-ce pour cela que les élégants officiers autrichiens qui étouffent dans leur costume étriqué, et se promènent à Bade devant la Trin Khalle, ont orné leur coiffure imperceptible d'une énorme plume de coq? J'ai ditune'plume de coq? C'est peut-être une plumedecorbeau.
Toujours est-il qu'on jouait Fra Diavolo à Cologne, Fra Diavolo à Mayence et Fra Diavolo à Aix-la-Chapelle , devant un public enthousiaste. A mesure que j'avançais , j'ai remarqué que Fra Diavolo portait à Aix une eseopette espagnole, à Mayence une carabine Minié et à Cologne un tromblon d'escamoteur. Ce qui ne l'empêchait nulle part d'être parfaitement fusillé à la fin, nos Allemands aimant considérablement les bandits, mais les voulant voir expirer au dénouement avec force contorsions. — La morale, toujours!
A Bade, on conserve la traditien française. Les dragons qui arrêtent Fra Diavolo ne brûlent pas un grain de poudre. Si on le fusille, c'est dans la coulisse. J'aime à croire que le public est aussi moral. En tout cas, il est plus humain.
Cette coquette petitesalle de Bade ne vautpas le salon de Louis XIV où l'on jouait jadis la comédie, tout simplement comme en famille. Aller en Allemagne pour s'enfermer dans une bonbonnière semblable aux Bouffes-Parisiens, la belle avance ! Mieux vaut passer la soirée à écouter la musique autrichienne qui joue, dans le pavillon du jardin, les plus jolis airs du monde.
Mais vous savez tout cela! Du nouveau? Qu'y a-t-il de nouveau? Bade n'a qu'une nouveauté, et une nouveuuté de l'année dernière, sa bouquetière, une rivale d'Isabelle. Celle-ci songe au mariage, diton. Lanouvelle Isabelle, petite brune, costumée en grisette, héritera de la clientèle. Puisque Isabelle délaisse les roses pour le théâtre, peutelle s'étonner que les fleurs naissent dans d'autres mains?
JULES c.
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