À TROUVILLE
Il y a un dimanche ici tout comme à Paris. Chacun de se moquer du voisin qui s'endimanche et chacun de s'endimancher comme le voisin Ce jour-là on sort ses plus fraîches toilettes; plus de paniers à ouvrage, plus de tapisseries, plus de ces charmants riens qui occupent les mains et sont une contenance, tout en permettant aux yeux d'examiner la robe qui passe, et à la langue de dire le moins bénignement possible autant de mal que l'on peut du prochain. A Paris, les toilettes, les habitudes, sont à peu près les mêmes pour toutes les femmes d'un même monde, à peine ose-t-on changer la nuance, la garniture d'une robe, les ornements d'un chapeau, mais aux bains de mer la fantaisie, le caprice se donnent licence pleine et entière, et il est de bon ton de se permettre une originalité qui, partout ailleurs serait déplacée. Aussi que de charmantes choses improvisées! la veste espagnole, le toquet écossais accompagné du plaid que rattache sur l'épaule une agrafe d'argent, un charmant costume qui était porté dernièrement ici d'une façon charmante par deux jeunes filles du meilleur monde. Cela est joli à deux. Mais mettez dix jeunes filles avec ce même costume écossais, et vous vous croirez à l'Opéra-Comique un jour de représentation de la Dame Blanche.
La semaine on travaille, et chaque jeune fille, suivie de sa maman, se rend, suivant le temps, ou sur la plage ou sur la terrasse du Casino. Il est de bon ton d'apporter son ouvrage dans un grand vilain panier que le marchand vous garantit provenant des Indes et vous vend fort cher. A Paris, ma cuisinière n'en voudrait pas pour aller au marché.
Quand on n'est ni sur la plage ni au Casino, c'est qu'on est en quelque promenade aux environs. De tous côtés, de charmants équipages avec grelots au cou des chevaux et la queue de renard obligée. Mais tout le monde n'a pas sa voiture, et il faut alors recourir aux équipages du pays, un peu durs et sonnant la ferraille. Les mar che-pieds sont incommodes, on ne peut y monter sans laisser voir un joli bas de couleur sur une jambe fine"; mais, bah ! on prend son parti assez bravement On n'en rit que de meilleur cœur à chaque eahos de la guimbarde qui tressaille et bondit au moindre caillou qu'elle rencontre. Et les chevaux! des ombres de chevaux qui vont un train d'enfer. De belles routes pleines d'ombre et de fraîcheur, avec des échappées sur la mer ou sur la riante vallée de la Toucques.
Et les promenades à ânes, ces longues processions où maître Aliboron donne carrière à tout l'entêtement dont sa nature est capable. La tête de colonne est souvent arrivée au but de l'excursion que l'arrière-garde quitte à peine Trouville. Les mamans, la plupart du temps, sont prudentes, et surtout peu confiantes dans leur monture qui le comprend bien et n'en fait qu'à sa tête. C'est qu'on a vu des ânes s'emporter !
Avant hier je suis allé voir les courses de Deauville le Trouville de l'avenir; où M. de M... s'est fait construire un petit château un peu bien prétentieux avec ses indispensables tourelles. J'aime mieux les deux charmantes villas qui s'élèvent côte à côte un peu plus loin. — La villa Eugénie et Victoria Lodge — Ce sont vraiment, avec une maison normande à Trouville, les deux habitations les plus réussies des environs.
J'ai poussé de là jusqu'à Villers. C'est un Trouville à l'usage des gens tranquilles; — tout y est plus approprié à la vie de famille : le monde, le ton, y sont fort différents, et cependant on y trouve et le meilleur monde et le meilleur ton.
Aujourd'hui j'ai pris la route opposée et je vous écris retour d'Honneur. — La route court constamment à mi-côte le long de la mer au milieu d'une végétation splendide, avec le Havre et la mer pour horizon. — Aux pieds de la falaise, des navires entrant et sortant toutes voiles dehors, des bateaux à vapeur passent, secouant dans l'air leur panache de fumée. — C'est un charmant spectacle : on ne s'en lasse pas. Honfleur n'a en lui-même rien de bien intéressant qu'un vieux clocher transformé en magasin et qui offre la silhouette la plus amusante qu'il soit possible de voir, appuyé qu'il est sur de gigantesques béquilles; au sommet de la côte de Grâce, la chapelle de Notre-Dame. — Un panorama splendide, mais une chapelle insignifiante et banale.
Le soir, nous avons ici le théâtre, sorte de grange où les loges sont dans les combles et où les avant-scènes forment"couloir; la troupe, recrutée dans tous les théâtres de genre de Paris
août 1864.
CHOSES et autres
Les honneurs de la fête du 15 août ont été pour l'obélisque. On l'avait entouré d'un palais dit Mexicain, sans doute parce qu'il était en carton. A'vrai dire, cette colonne égyptienne, ce décor américain, et les drapeaux français,1 couronnant le tout, donnaient une assez" juste idée de l'art au dix-neuvième siècle.
Nous recevons des lettres foudroyantes de la ville de Tarbes, qui ne pardonne pas à notre collaborateur Telio de ne l'avoir pas comprise au nombre des cités qui élèvent une statue. Celle-là est pour le chirurgien Larrey. Nous faisons droit à cette réclamation de la ville de Tarbes, et nous espérons bien qu'elle ne s'en tiendra pas là.
Le nombre des comètes va s'augmentant chaque jour. Il ne se passe pas de semaines qu'un astronome n'en découvre quelqu'une dans un coin du firmament. Quelques savants persistent à croire qu'une de ces comètes nous carbonisera en passant ; d'autres soutiennent que nous prendrons seulement un bain tiède, excellent pour la santé.
Deux biches dînaient en cabinet particulier avec deux jeunes gens. A la vue de l'addition indéfiniment prolongée, l'un d'eux regarda sa montre.
Elle était en or.
— Je vais la vendre, dit-il, attendez-moi dix minutes. 11 sort et revient au bout de quelques instants.
— Combien l'as-tu vendue? demanda la plus jeune des biches.
— 80 francs.
— 80 francs! Pauvre chéri, comme on t'a volé. Si j'avais su cela, je t'en aurais donné 100 francs, moi, et tout de suite encore.
Comprenez-vous ce qu'il y a de tendresses ineffables, de pudeurs contenues, de délicatesses refoulées dans ces simples mois : El loul de suite encore? C'est-à-dire, j'aurais ta montre, tu ne te serais pas dérangé et tu aurais eu 20 francs de bénéfice.
La Gazelle de France s'indigne/ comme d'une injure personnelle, qu'on ait cru que Bouchard lût le nom de famille des Montmorency. Cette indignation me semble puérile. Bouchard ou non, il faut bien que les Montmorency aient commencé par avoir un nom quelconque; et, quand les Francs ont envahi les Gaules, je no sache pas qu'ils eussent un Henri de Bourbon parmi eux.
Je vous ai déjà dit que rien ne m'amusait comme la statistique. Les bonnes gens qui' se livrent à ce genre de travail dans le but de prouver quelque chose (ils ne savent pas trop quoi), me paraissent d'une naïveté à désespérer Joseph Prudhomme. Tous les ans, au moment des distributions de prix, ils calculent avec soin, si les élèves nés dans l'Aisne ont plusVe prix que ceux qui sont nés dans le Lot-et-Garonne, le nomb e des accessitsde l'Isère et les couronnes des Basses- Pyrénées. Voilà une cinquantaine d'années qu'on opère là-dessus, et l'on serait fort embarrassé de tiier une conclusion, si ce n'est celle-ci, que le nouveaux mariés ne doivent pas trop s'inquiéter, et que, s'ils sont forcés de quitter l'Orne pour la Loire, leurs enfants n'en seront ni plus sots, ni plus roués.
On affirme que les théâtres, profitant de leur liberté, vont revenir aux loges de saltimbanques. On assure même qu'ils feront promener leurs acteurs pendant
le jour sur les boulevards les plus fréquentés. II y aura delà musique. On annoncera la représentation du soir. Nous verrons Mélingue en costume donner la i main à Suzanne Lagier ; et, tandis que Mlle Karoly rudoiera les passants sur le trottoir de gauche, celui de droite sera charmé par les accents de Mme Gueymard-Lauters. Cela conviendra beaucoup au public, un peu aux directeurs, . moins aux sergents de ville; mais que diront les marchands de porte-monnaies et les vendeurs de chaînes de sûreté ?
Dimanche dernier était la veille de l'Assomption. Dans une église de baniene, où il y avait peu de monde, le prêtre fulminait dans la chaire. « Mes Frères, disait-il, souvenez-vous que demain est une fête obligatoire. Je compte que vous serez plus exacts qu'aujourd'hui (sic !) .
Les assistants baissaient humblement la tête, et je suis persuadé que plus d'un pensait être coupable... de l'absente des autres.
Les journaux "ont mentionné sans donner de détails un petit scandale qui s'est passé ces juurs derniers au jardin des Tuileries à propos de cocottes. Voici les faits que nous certifions rigoureusement exacts. A l'heure de la musique, trois cocottes arrivèrent à quelques minutes d'intervalle. La première était tout habillée de blanc, mais ce qui donnait du piquant à son costume, était une casaque de mousseline qui la faisait ressembler à une naïade à partir de la ceinture, car on ne peut tenir compte d'un corsage qui n'avait pas quinze centimètres de hauteur. Cette toilette académique fut remarquée par la haute gandinerio. La deuxième portait une jupe blanche, avec une casaque bleue passablement entr'ouverte. La troisième avait une robe rouge ponceau, et un chàle de dentelle noire.
Arrivées aux alentours de la musique, elles se rejoignirent, formant ainsi le drapeau tricolore, et se mirent à fumer.
Sur ces entrefaites, un mouvement se produisit dans lu foule et le gardien des Tuileries s'empressa d'avertir des agents de police. La rumeur allait toujours croissant et menaçait de prendre les proportions d'une petite émeute. Sans les" sergents de ville, les cocottes n'en auraient pas été quittes à bon marché, et leur retraite ne s'opéra pas sans difficulté.
Ce petit événement amène une réflexion : Le jardin des Tuileries est le lieu de réunion des bébés et des mères de famille. L'exhibition des cocottes n'est pas faite pour les enfants, et leur voisinage répugne aux femmes honnêtes.
Qu'on ne vienne pas dire que les arts ne sont pas encouragés, voilà qu'on institue un prix de 100,000 fr. a courir en 1809 par les artistes Français de tout âge et de toute couleur de cheveux.
L'élan est donné et ce prix sera sans doute suivi de bien d'autres. — Je connais deux ou trois peintres sortis des écuries Picot qu'on a déjà mis au vert pour commencer l'entraînement.
On ne parle que confusément des obstacles a franchir dans cette grande lutte. On songe dit-on a bander les yeux des concurrents... — Est-ce bien vrai?
On parle aussi — c'est sous toute réserve que nous reproduisons ces bruits — d'un prix de 50,000 fr. offert par la Société do Saint-Vincent-de-Paul pour sculpteurs religieux de moins de 3 ans, n'ayant pas encore couru.
Une petite course préparatoire, une course plate et au trot aurait lieu l'année prochaine, une joli pipe d'écume et une timbale en plaqué sont réservées au vainqueur.
Le nom de M. Signol vole déjà de bouche en bouche. — On assure que dans cette course plate et au trot il serait à peu près sur de gagner la timbale.
Une plage de bains de mer.
Le Propriétaire-gérant, MARCELIN.
Paris, Imp. KUGELMANX, 13, rue Grango-Batoliôre.
27 août 1864.
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Le matin, quand je quittais ma chambre, j'apercevais, soigneusement alignées devant la porte ses chaussures et les miennes. C'était de petites bottines lacées, un peu avachies, et termes parle rude usage auquel il les soumettait. La semelle était amincie à gauche et un petit trou menaçait à l'extrémité du pied droit. Les cordons, fatigués et lâches, pendaient â droite et à gauche. Au gonflement du cuir on reconnaissait la place de ses doigts et de son pouce et tous les mouvements accoutumés de son peton avaient laissé leur trace par des plis insensibles ou profonds.
Pourquoi ai-je retenu tout cela? je ne sais en vérité, mais il me semble encore voir les bottes du cher petit, posées là, sur le tapis, à côté des miennes, — deux grains de sable près de deux pavés, un chardonneret en compagnie d'un éléphant. C'était ses bottes de tous les jours, ses camarades de jeu, celles avec lesquelles il entrait dans les montagnes de sable et exploraitles flaques d'eau. - Elles lui étaient dévouées et partageaient si intimement son existence que quelque chose de lui-même se retrouvait en elles. - Je les aurais reconnues entre mille: elles avaient pour moi une physionomie particulière, il me semblait qu'un lien invisible les rattachait à lui et je ne pouvais regarder leur forme encore indécise, leur grâce comique et charmante sans me rappeler leur petit maître et m'avouer quelles lui ressemblaient.
Tout ce qui touche aux bébés devient un peu bébé aussi et prend cette expression de grâce maladroite et naïve qui leur est propre.
A côté de ces petites bottes rieuses, gaies, de belle humour, ne demandant qu'à courir les champs, mes chaussures paraissaient monstrueuses, lourdes, grossières, absurdes avec leurs gros talons... à leur air pesant et désillusionné, on sentait que pour elle la vie était grave, les courses longues et le fardeau à supporter tout à fait sérieux.
Le contraste était saisissant et l'enseignement profond. Je m'approchais de ces petites bottines tout doucement, pour ne point éveiller le petit homme qui dormait encore dans la pièce voisine. Je les tàtais, je les retournais, je les regardais de tous côtés et je me sentais gagner
par un sourire délicieux. Jamais le vieux gant qui sentait la violette et qui traîna si longtemps dans le fond le plus secret de mon tiroir ne me procura une aussi douce émotion.
L'amour paternel n'est pas de l'amour pour rien, il a ses folies, ses faiblesses, il est puéril ou sublime, il ne s'analyse pas ni ne s'explique, il se ressent et je m'y laissais aller délicieusement,
— Que le papa sans faiblesse me lance la première pierre, les mamans me vengeront.
Songez que cette bottine lacée et percée du bout me rappelait son petit pied grassouillet et que mille souvenirs se rattachaient à ce peton chéri.
Je me le figurais, le cher enfant, lorsque je lui coupais les ongles, et qu'il se débattait'en me tirant la barbe et en riant malgré lui, car il était chatouilleux.
Je me le figurais, lorsque le soir, au coin d'un bon feu, je lui enlevais ses petits bas. — Quelle fête!
Je disais une. . . deux... et lui, enveloppé dans sa grande chemise de nuit, les mains perdues dans ses manches trop longues, il attendait, l'œil brillant, tout prêt à éclater de rire, le fameux trois. — Enfin, après mille retards, mille petites taquineries qui excitaient son impatience et qui me permettaient de lui voler cinq ou six baisers je disais : trois.
Le, bas s'envolait au loin, — alors c'était une joie folle, il se renversait sur mon bras et ses jambes nues s'agitaient en l'air. — Sa bouche, grande ouverte, et dans les profondeurs de laquelle on voyait les deux rangées de ses petites perles brillantes, s'échappaient une cascade de bons rires sonores.
Sa mère qui riait aussi, lui disait au bout d'un instant : « Voyons, bébé, voyons, mon petit ange, tu vas t'enrhumer. ., « Mais retiens le donc... veux-tu finir petit démon. » Elle voulait gronder, mais elle ne pouvait retrouver son sérieux à la vue de sa bonne grosse tête blonde, épanouie, colorée, heureuse, renversée sur mon genou.
ï|Ma femme me regardait, et me disait :
'27 août 1864.
« Il est insupportable... mon Dieu quel enfant! » Mais je comprenais que cela voulait dire :
« Regarde comme il est beau, bien portant et heureux, notre bam- » bin, notre petit homme, notre fils à nous deux! »
Et dans le fait il était adorable, du moins je le voyais ainsi.
J'ai eu la sagesse, — je peux le dire maintenant que mes cheveux sont blancs, — de ne pas laisser passer un seul de ces bons moments sans en jouir amplement; et, en vérité, j'ai bien fait. I itiô pour les pères qui ne savent point être papas le plus souvent possible, qui ne savent point se rouler sur le tapis, jouer au cheval, faire le gros loup, déshabiller leur bambin, imiter l'aboiement du ch;en et le rugissement du lion, mordre à pleines dents sans faire de mal et se cacher derrière les fauteuils en se laissant voir.
Pitié sincère pour ces infortunés Ce ne sont pas seulement d'agréables enfantillages qu'ils négligent là, ce sont de vrais plaisirs, de délicieuses jouissances. Ce sont les pan-elles, les miettes de ce bonheur qu'on calomnie si fort, qu'on accuse de ne point exister, parce qu'on attend qu'il tombe du ciel tout d'une pièce, sous forme de lingot, alors qu'il est à nos pieds, réduit en poussière, fine. Ramassonsen les menus fragments et ne nous plaignons pas trop. Chaque jour amène son pain et sa ration de bonheur.
Marchons lentement et regardons à nos pieds, fouillons autour de nous, cherchons dans les petits coins, c'est là que la Providence fait ses cachettes.
J'ai toujours ri des gens qui traversent la vie bride abattue, les narines dilatées, les yeux inquiets et le regard à l'horizon. Il semble que le présent leur biùlo les pieds, et, quand on leur dit, mais arrêtezvous donc un instant, mettez pied à terre, — prenez un verre de ce lion v n doré, causons un peu, rions un instant, embrassons votre enfant.
— Impossible, vous répondent-ils, on m'attend là bas. Là bas je causerai, là bas, je boirai un vin délicieux, là bas, je me livrerai à la tendresse paternelle, làbas,je serai heureux... là bas... et quand ils sont arrivés là bas, haletants, brisés, qu'ils réekmcnt en criant le prix de leurs fatigues, le présent qui rit sous ses lunettes, leur dit :
— Monsieur, la caisse est fermée.
L'avenir promet, — c'est le présent qui paye, et il faut être en bonne intelligence avec celui qui tient les clefs de la caisse.
Pourquoi s'imaginer qu'on est dupe de la PioviJence'.'
Croyez-vous qu'elle ait le loisir, cette bonne Providence, de servir à chacun de vous un bonheur complet, tout découpé sur un plat d'or, et de nous faire do la musique pendant le repas, par dessus le ma-ché? .. C'est pourtant ce que beaucoup de gens voudraient.
Il faut être raisonnables, retrousser nos manches, nous occuper nous mômes de notre cuisine et ne point exiger que le ciel se dérange pour ôcumor notre pot au feu.
Je pensais à tout cola le soir, lorsque mon bébé était dans mes bras, que son haleine humide et régulière m'effleurait la main. Je pensais aux bons moments que le petit homme m'avait déjà procurés et je lui en étais reconnaissant
Comme c'est simple! me disais-je, d'être heureux, et la singulière manie que d'aller en Chine pour se distraire.
Ma femme était de mon avis, et nous restions do longues heures à tisonner tout en causant sur ce que nous éprouvions.
— « Toi, vois-tu, mon ami, tu l'aimes autrement que moi, » me disait-elle souvent. — « Les papas calculent plus. — Leur affection est » comme un échange. — Ils n'aiment bien leur enfant que le jour » ou leur amour propre d'auteur est flatté. — - Il y a du propriétaire » dans le papa. — Vous pouvez analyser l'amour paternel, en décou„ » vrir les causes, dire : j'aime mon enfant parce qu'il est do telle ou » telle façon.
« Pour la maman, cette analyse est impossible, elle n'aime pas son » enfant parce qu'il est beau ou laid, intelligent ou absurde, qu'il lui » ressemble ou ne lui ressemble pas, qu'il a ses goûts ou ses gestes » ou qu'il ne les a pas. Elle l'aime, parce qu'elle ne peut pas faire » autrement, c'est une nécessité.
« L'amour maternel est un sentiment inné chez la femme. — L'a- » mour paternel est chez l'homme le résultat des circonstances. Chez « elle c'est un instinct, chez lui c'est un calcul dont il n'a pas cons- » cience il est vrai, mais enfin c'est le résultat de plusieurs autres n sentiments
— C'est très bien, ne te gène pas... lui disais-je : nous n'avons ni cœur, ni entrailles, nous sommes d'affreux sauvages..... c'est monstrueux ce que tu dis là!... et j'agitais les pincettes avec violence en dérangeant les bûches.
Cependant ma femme avait raison, je me l'avouais à moi-même quand un enfant vient au monde, l'affection de la mere n'est pas comparable à celle du papa. Chez elle c'est déjà de l'amour. Il semble qu'elle le connaît de longue date, son bébé chéri A. son premier cri on dirait qu'elle le reconnaît. E le semble dire : c'est lui, elle le prend sans embarras, ses gestes sont faciles, elle n'éprouve aucune gène et dans ses deux bras enlacés le bébé trouve une place à sa mesure et s'endort heureux dans ce nid fait pour lui. On dirait que la femme a fait un mystérieux apprentissage de la maternité. L'homme, au contraire, à la naissance d'un enfant, éprouve un grand trouble. Le premier vagissement du petit être l'émeut; mais il y a dans cette émotion plus d'étonnement que d'amour. Son affection n'est point encore née. - Son cœur a besoin de réfiéchir et de s'habituer à ces tendresses
nouvelles pour lui.
Il y a un surnumérariat, un apprentissage au métier de papa. — Il
n'y en a pas à celui de maman.
Si le père est moralement maladroit pour aimer son nouveau-né, il faut avouer qu'il l'est aussi physiquement pour lui manifester sa tendresse.
Ce n'est qu'en tremblant, avec mille contorsions, mille efforts, qu il soulève ce mince fardeau. - lia peur de briser le marmot qui en a conscience et qui braille à pl< ius poumons. Il déploie plus de force, le pauvre homme, pour soulever son enfant, qu'il n'en faudrait pour enfoncer une porte. S'il l'embrasse, sa barbe le pique; s'il le touche, ses gros doigts font un malheur. - Il a l'air d'un ours qui enfile une ai- Lille.
° Et cependant, il faut la gagner, l'affection de ce pauvre père, qui n'a d'abord que des mésaventures, il faut le séduire, l'enchaîner, luijfaire prendre goût au métier, et ne pas faire durer trop longtemps son rôle de conscrit.
La nature y a pourvu, et le papa passe dôSnivement caporal le jour où le bébé balbutie ses premières syllabes.
Ii faut dire qu'il est bien doux ce premier bégayement de l'enfant, et qu'il est admirablement choisi pour émouvoir, ce pa... pa que le petit être murmure d'abord. Est-ce étrange que le premier mot de l'homme exprime précisément le sentiment le plus profond et le plus tendre de tous.
N'est-il pas touchant de voir ce petit être trouver à lui tout seul le. mot qui doit attendrir sûrement celui dont il a le plus besoin; le mot qui veut dire : Je suis à toi, aime-moi, lais-moi une place dans ton cœur, ouvre-moi tes bras ; tu vois, je n'en sais pas encore bien long, je débarque, mais déjà je pense à toi, je suis de la famille, je mangerai à ta table et je porterai ton nom... pa. . . pa... pa.. . -pa. . .
11 a trouvé d'un coup laplus'délicate des flatteries, la plus douce des tendresses... Il entre dans le monde par un coup de maître.
Ah! l'amour chéri! Pa. . pa... pa... pa... J'entends encore sa petite voix hésitante, je vois encore ses deux lèvres vermeilles se lever et s'abaisser. Nous étions tous en cerclé autour de lui, agenouillés pour être à sa hauteur. On lui disait : « Répète encore, petit homme, répète encore... Où est-il donc, ton papa ? » Et lui, que tout ce monde égayait, me tendait les bras en tournant ses yeux vers moi.
Je l'embrassai bien fort, et je sentis que deux grosses larmes m'empêchaient de parler...
A partir de ce moment, je fus un papa sérieux.
J'étais baptisé.
27 août 1864.