PIERRE ET PAUL
J'ai rencontré dimanche,à la campagne,deux hommes dumême âge • du même poil, presque semblables de visage, et vivant sous le mêm° toit : on les prendrait pour des jumeaux, si leur fortune et leur éducation étaient moins différentes.
Pierre est robuste et nerveux autant que Paul est faible et mou. fl travaille tout le jour, se couche aussi tard qu'on le désire, et se lève de grand matin, frais et gaillard. Paul soupe de mauvais appétit, au sortir du spectacle, moisit entre deux draps jusqu'à midi sonné, s étire, perd une heure ou deux à sa toilette, et n'en peut plus.
Paul achète dos chevaux de pur sang ; il en est fier, mais il en a peur, il les monte rarement, quand ils ont été mis, c'est à dire mis sur les dents par ce bon Pierre. Il arme des embarcations que Pierre conduit bien, soit à la rame, soit à la voile ; moyennant quoi, Paul canne deux ou trois prix, bon, an mal an, aux régates de Bougival, du Havre et autres lieux. Pierre nage comme un poisson ; il a sauvé six hommes et entre autres M. Paul, qui l'a appelé maladroit. ;
Pierre est né sans un sou, il n'a d'instruction que celle qu il s est donnée lui-même ; cependant il sait lire, et il lit tant qu'il peut ; il écrit proprement, avec quelque orthographe ; il compte dans la perfection, et ses araires n'en vont que mieux. Il laissera pour sûr un petit capital ; je sais que le notaire a déjà de l'argent à lui, quoiqu'il gagne strictement sa vie. Paul a trouvé dans son berceau quatre-vingt mille francs de rente ; ses parents qui l'adoraient lui ont donné pour précepteur M. de Sainte-Agathe lui même. H ne. sait ni la latin, ni le grec, ni le français, ni rien qui serve ou qui amuse ; il écrit comme un chat pour voiler les bizarreries de sa syntaxe ; il achète de temps en temps le livre à la mode, mais il n'a jamais lu que le journal de son eoitl'eur. Ses créanciers prétendent qu'il ne sait pas compter : le fait est qu'il mord sans cesse au capital en croyant manger le revenu ; qu'il finira par entamer la fortune d'autrui sous prétexte d'achever la sienne, et qu'il mourra non seulement ruiné, mais insolvable. Ainsi va la bascule du monde ; Pierre s'élève et Paul descend.
Est-ce un mal? Est-ce un bien?. le ne sais. Pierre a besoin d'argent pour nourrir sa famille, car il se mariera un de ces jours, et il aura trop d'enfants. Paul est un homme Uni, si j'en crois Narra, Cora et Bichonnette : sa femme, s'il en trouve une, occupera la plus belle sinécure de Paris.
Par une étrange contradiction, Pierre, qui peut beaucoup, est retenu dans ses discours jusqu'à la pruderie ; Paul l'énervé, adore les gros mots et. les histoires grasses; il raconte cent horreurs devant les femmes et fait rougir sa pauvre mère qui aura tantôt soixante ans. Pierre observe toutes les convenances sans les avoir apprises ; Paul semble n'avoir appris les lois du monde que pour les enfreindre mieux ; son plaisir le plus doux est de faire ou do dire les choses qui jurent avec sa naissance et son éducation.
Quand ces deux hommes sont ensemble, Paul cherche le lamihcr, le comique et le bouffon ; vous sentez qu'il donnerait beaucoup pour dérider le front de Pierre. Peine inutile I Pierre se tient à sa place, ou plutôt il tient son rang. Il relève sans cesse, avec respect, la barrière que Paul renverse à chaque instant.
Paul ne dîne jamais sans se griser un peu : c'est peut-être l'excuse de ses folies. Pierre est sobre : il aime sincèrement l'eau claire et le pain bis ; il ne prend pas plus de vin qu'il n'en faut pour réparer les forces d'un homme.
Pierre est doux et pacifique, comme tous les forts; Paul est batailleur on diable : il s'attire souvent de mauvaises querelles et va sur le terrain présenter des excuses qu'on reçoit mal. Pierre n'a eu que trois affaires en sa vie ; il les a traversées bravement, et je dois déclarer qu'il ne les avaient pas cherchées ; c'est Malakoff, Magenta etSolfefino. ' **" "Vf ' 33 9s u'ov Si joariarjul 8j,n ii-u, / ,.
Si le hasard jetait ces deux hommes dans le désert, à mille lieues de notre société factice, Paul commen<4err.H par blaguer la fortune, puis il se mettrait en fureur, puis il fleurerait comme un garni* hal^ puis il se laisserait mourir de froid et de faim. Pierre se débrouillerait aussi gaillardement que Robinson Grusoé ; il se Serait charpentier, tailleur, cordonnier, chasseur, pécheur, cultivateur : le besoin développerait cent hommes en lui, tant il est homme !
Et pourtant ces deux individus se. ressemblent en frères; ils sont peut-être dumême sang, s'il est vrai, comme on le dit, que la maman de Pierre ait eu quelques bontés pour le père de Paul. Ils ont les mêmes traits, les mêmes yeux, les mêmes cheveux, ils auraient probablement les mêmes moustaches. Mais Pierre a coupé ses moustaches, par ordre. Car j'ai oublié de vous dire qu'il est le domestique de Paul.
Edmond A.