MON MAITRE DE MUSIQUE
Il m appelait « son cher enfant; » il me grondait et me faisait pleurer comme tout homme qui vous appelle : « Mon cher enfant. » Depuis, j'ai remarqué que eeux-là sont les seuls desquels on apprend quelque chose. Non-seulement il m'enseigna la musique, mais mes premières connaissances, concernant les choses de la vie, me viennent de lui. Entre autres choses, il m'apprit le sens du mot respect, sentiment qu'avant de le voir je n'avais jamais trouve. Car je n'appelle point respect, ce mouvement de timidité qui pousse tout enfant à fuir devant un visage grave, à se dérober à l'examen d'un œil scrutateur et sévère. — J'ignore si c'est en souvenir de lui, mais à cette heure encore, je ne regarde jamais sans émotion une vieille personne : il me semble alors que je vois une douce lumière faible, une clarté palissante qui m'invitent à jouir de son dernier reflet, iq jkl oI6'j «I Juiquoaàb oim ttsm auiJoq ah «n-nh ynyifid os nO
Je n'avais pas dix ans, le jour où pour la première fois on m'amena chez lui. 11 en avait au moins soixante-dix, et malgré son air doux, il me paraissait si imposant, que je n'osais lui répondre. On me l'avait représenté comme un musicien très célèbre, qui ne consentait que par complaisance à m'enseigner la musique, et qui n'hésiterait pas à m'abandonner, si je ne montrais beaucoup de zèle. Malgré cette menacé, j'eus peine, pendant les premières leçons, à me montrer attentif. Il me paraissait très beau, avec ses soixante-dix ans, et j'oubliais de l'écouter pour regarder ses lins cheveux gris, qui brillaient comme un duvet d'argent; où la forme régulière de son grand nez aquilin, qui attirait malgré moi mon regard. Je me surprenais aussi à contempler les dessins de sa tabatière, posée sur le pupitre entre son étui et sa montre, une grosse montre forte épaisse, munie d'un cadran en chiffres romains, avec des aiguilles d'or admirablement travaillées, et comme on en voit aux vielles horloges. J'avais encore d'autres absences, dues aux manœuvres perfides de deux roquets hargneux, nommés Enée et Didon, et d'un perroquet centenaire appelé Coco ; cette bète, aussi musicale que méchante retenait tous les airs; Enée, Didon et Coco travaillaient de concert à ma perte, et choisissaient le moment où j'atteignais mes traits de bravoure pour se glisser sous ma chaise et me mordre.
Ces distractions cessaient du moment où mon maître se mettait au piano. Je vois encore son sourire satisfait devant ma ligure attentive, et devant mes yeux qui suivent les mouvements effarés et tranquilles de ses belles mains. De légères rides n'avaient pu les gâter, et j'aimais à me les représenter au temps ou de grandes dames souriantes allongeaient un cou de cygne, pour les regarder errer sur les clavecins do Versailles. Il me rappelait souvent ce beau temps, ou il était 'jjeïtriè1.'' ■ -"■ A » j- . i tes immdihssfnkw i
Au fond d'une charmille, à Trianon, je savais un pavillon rond qui autrefois avait pu servir de salon de concert. Malgré moi, j'y plaçais mon maître à dix-huit ans, je l'imaginais au piano en bel habit de velours grenat, avec les cheveux crêpés et poudrés, et d'anciennes dentelles flottantes autour de ses mains. 11 avait le visage animé et d'un regard ému suivait les gestes du grand chanteur Garât, qui en présence de toute la cour et dans le plus profond silence, déclamait un récitatif à'Armide composé par le chevalier Gluck.
Les coutumes et les idées modérées, s'il faut le dire, n'allaient point à mon maître. Comme artiste et comme homme, il était demeuré le contemporain de la belle reine Marie-Antoinette. Quelles flammes dans ses yeux, quand on prononçait ce nom devant lui! Tout son visage resplendissait, on eût dit qu'il venait d'entrevoir une image de déesse. ...
Tout cependant n'était pas couleur de rose, dans ces premiers sou • venirs. Un jour, comme il me jouait un andante de Joseph Haydn, sa figure s'altéra, il pâlit. « Cela mé rappelle ma maison de la rue SainU Honoré, » dit-il tout bas. « Je jouais pour la première fois cet an- » danle. Tout-a-coup, j'entendis un tumulte. Je m'élançai, je vis la » rue encombrée de monde, de populace. Hommes et femmes, tous
» hurlaient et faisaient escorte à une bande de bouchers ivres qui » portaient une tête au bout d'une pique...
Comme son jeu était noble! Je ne l'ai jamais entendu sans songer à la lyre harmonieuse, à la cithare antique, dont Ips sons apaisaient jusqu'au grondement dos tigres. Ceci me rappelle un soir d été, dans le petit salon sur la plage, à l'heure ou disparaissent les derniers promeneurs. Il vit le piano ouvert, s'y assit, et nous joua des airs do Lulli. Anciens airs oubliés, ne vivant plus que dans cette mémoire de quatre-vingt ans. Quelles mélodies se perdirent ce soir-là dans les grèves et parmi les roulements lointains de la mer ! Les étoiles semblaient aux écoutes, et aussi le flot verdâtro et comme ému par des tressaillements de plaisir.
« La fortune légère vous baise au front et s'enfuit, » a dit le poète Heine, qui avait connu ce baiser et cette fuite. Elle ne respecta pas davantage mon maître, dont les derniers jours se passèrent dans l'isolement et dans l'oubli Les jeunes gens trouvaient sa musique vieillie, passée de mode, et l'appelaient : perruque. Lui souriait do leurs tours de force souvent plus habiles qu'harmonieux, il les appelait : ('■poussetrurs d'instruments. Sur sa fin, il devint pauvre, il se vit obligé rie vendre une douzaine de tableaux anciens auxquels il tenait beaucoup. Cependant, il ne se lassait pas do composer, et quand on allait le voir il parlait en soupirant des sommes d'argent qu'il avait gagnées « alors que les temps étaient autres. » Une de ses distractions était de relire les anciens comptes-rendus de ses succès, do ses concerts, collection rangée suivant l'ordre des dates, et qu'il s'était plu à faire relier. Le reste du temps, on le trouvait dans son petit jardin, arrosant des fleurs ou bien lisant une traduction d'Horace, le seul poète qu'il aimât.
Je dînais ordinairement avec lui le jour de sa fêle. Après le repas, nous avions coutume de jouer quelque morceau à quatre mains, placé d'avance sur le pupitre. Il n'y en avait pas ce jour-là, parcequ'il se sentait le pouce un peu raido. La nuit mémo, une attaque do paralysie raidit ces] pauvres charmants doigts, qui, la veille encore m'enchantaient. Lui parlait de refroidissement, de rhumatisme, accusait l'hiver.
Quelques jours après, il ne vivait plus.