UN MOT SUR LE ROLAND
Un long bâillement de quatre heures. Une banalité honnête. Une partition et un poème pavés de bonnes intentions, mais s 'élevant tout juste au niveau des platitudes consacrées et des elfcts rebattus. Des mélodies composées pour l'Orphéon par un chef de musique de régiment, sur les vers d'un élève do troisième L'analogue l, -ar / en musique des batailles de M. Yvon en peinture. Voilà mon im-
yjtC V pression franche. Est-elle juste? Peu importe; l'auteur s'en moque
•Wv\ et moi aussi ; ces choses sérieuses n'étaient pas de ma compétence.
Qu'on me permette seulement à propos de Roland quelques observations de simple bon sons sur la mise en scène habituelle des grands opéras.
Avant tout, n'y aurait-il pas moyen d'en finir avec ces allées et venues sans queue ni tète, ces irruptions et ces disparitions subites des chœurs par les portants, ces solitudes ménagées aux solos et aux duos, surtout ces invraisemblances do mœurs et do costumes réglementairement admises et causes, en grande partie, de la monotonie et de l'incohérence de tous les opéras. Voyez dans Roland. . .
Au premier acte, le rideau se lève sur la fête des fiançailles de Ganelon et de la belle Aide. Chœurs, danses, rien de mieux; tout d'un coup, les invités s'évaporent par les portants do droite et do gauche, pour laisser Aide absolument seule, et deux pages trottant menu, lui apportent un fauteuil dur devant le trou du souffleur. Voyez-vous venir le grand air? Comme on s'empresse, à cet instant de tourner le dos à la scène pour lorgner la salle! Et que cela est naturel ! Vous figurez-vous, au milieu d'une fête aux Tuileries, tous les invités disparaissant cinq minutes pour laisser l'Impératrice seule au milieu de la grande salle des Maréchaux Et ces gens de la noce, Ganelon en tète, lous en cottes de mailles !
Ceci se passe au moyen-âge, dira-t-on ; mais ces gens se reposaient et se couchaient comme nous, que diable ! Et\-ous ligurezyous un colonel de carabiniers gardant son casque et sa cuirasse le soir de ses noces ?
Pendant le grand air, un orage éclate, et Roland, mouillé, vient s abriter au château. 11 traverse les Pyrénées pour se rendre en Espagne, et il pleut, et pour toute coiffure, il porte une couronne de perles sur la tète. Un parapluie serait mieux en situation. Tout au moins quelque grande cape à capuchon, comme celle de Mario la nuit du rendez-vous du Trovalore. Quelle belle entrée encore pour Mélingue que colle de ce soldat en voyage !
fLo décor dans lequel tout cela se passe est une grande salle romane parfaitement reconstituée, mais badigeonnée du môme ton blanc du haut en bas, comme un café neuf. Il n'y a plus que le ' gaz à poser Et pour tout meuble, l'unique sellette du grand air. A l'acte suivant, une fôte dans le palais mauresque de l'émir Une belle occasion de rappeler les Mille el une Nuits. Toujours lo même badigeon uniforme. Ganelon n'a pas plus quitté sa cotte de mailles de noces, que Roland sa couronne de perles - seulement ce dernier a ajouté à sa toilette le petit manteau des gardes de tra-
MJX ET A L'OPÉRA
KC.oJ
12. Les MORTS, danrôs fauignol —13. Poldat sarrasin, u-oul)lions pas le casnoo orne (Je deux petits balais, l'un offensif, l'autre1 déietisitY— 14'. Le tai iib au béret ( Warrot), demandez lo Guide do l'étranger aux Pyrénées*- 15. Le pas iies hou, ris. le seul moment de gailé de la soirée.— lu. Une' des demoiselles a rares, dans le sac à pommes de terre : heureusement qu'il est bien rempli. — 17. Le I'BLNCE arabe (;VHc Mnntauhr'j). eu perruque de membre du l'Institut. Et puis, pourquoi cet écumeir pas-é a. la ceinlure?
gédie, rouge, à broderie d'or, à plis dits tuyaux d'orgue. L'émir et sa suite me rappellent Adb-el-Kader et sa famille.
Aux deux derniers actes, le défilé de Roncevaux, avant et après la bataille.. L'antithèse de mise en scène sautait aux yeux ; avant la bataille, une halte. d'armée; des lentes, des fourgons, des faisceaux, des feux allumés, des sentinelles sur tous les rochers ; les chœurs do soldats et les danses des montagnards étaient naturellement amenées Au lieu de cela, les éternelles apparitions et disparitions d'une armée qui va et vient les mains dans ses poches, selon qu'il faut laisser reposer le ténor ou faire chorus au final. La scène, entre l'archevêque et Roland n'eût-elle pas été naturelle et plus militaire sous une tente? Roland, vaguant dans ce vallon solitaire, a l'air, ma parole, de chercher un petit coin à l'écart, et il est heureux que' l'archevêque ait. eu aussi la même idée , sans quoi le preux mourrait sans confession.
Après la bataille, il fallait les mêmes tentes, les mêmes fourgons, écrasés sous des quartiers de roches; les cadavres amoncelés au mêmes points où on avait vu les vivants Roland au lieu de s'être simplement mis à l'aise en olant son corset, devait reparaître sanglant, déchiré, les cheveux épars. Aide devait revenir en vêtements souillés, la tète cachée dans son manteau, échevelée , hagarde, et non avec cette même robe décolletée do la fête de Sarragossc et ce long voile de romance, précurseur du grand air des adieux. Enfin, ce cornichon de Charlemagne, au lieu de ne faire que venir lever un liras au ciel dans une flamme de Bengale, devait se précipiter de son cheval, courir à Roland et lui donner au moins le bonheur de mourir dans les bras de son empereur Mais quelle belle et longue barbe blanche de César allemand il eût fallu à la place des favoris de M. Pluque!
Et pourtant que de soins, que do recherches dans cette mise en scène. J'ai vu de près ces cottes d'écaillés, ces masses d'armes, ces boucliers; c'est à n'y pas croire, d'exactitude et de fini. Tous les recueils dé costumes connus vous repassent devant les yeux. Depuis Gaignieres jusqu'à "Wilmin, depuis les tapisseries de Baveux jusqu'aux cavaliers normands do l'histoire de l'armée de Philipoteaux. Mais était-ce bien le cas ici de tant d'érudition? Roland n'a jamais existé, nous sommes ici en pleine fiction, et la moindre fantaisie de Doré n'eût-elle pas mieux fait l'affaire?
Puissent ces lignes être lues de l'homme qui après avoir su, en véritable artiste, tirer l'Opéra-Comique du moyen-âge de pendule et des mousquetaires de bal masqué parviendra, peut-être à renouveler aussi l'Opéra. Plus de ces non-sens scéniques, plus de ces banalités presque lithurgiques ; ce que lo Gymnase a fait, l'Opéra doit le faire.
Sans quoi, il en sera toujours ce qu'il en est, cette fois encore de Roland à Roncevaux : sur ce titre, on arrive à l'Opéra la tète! pleine, de héros do légendes, et l'on n'y trouve que les marionnettes de ce dessin.
so sardine mal ratissée. avec une barbiche de voitiseur1 Le gros Gan
aux simhis indigènes. — L'archevêque Tcrlupin, /;.,.,/; : Un nui bénit m, (Mlle deélaeseu) : bien jolie; mais que nous n'avons donc l'air mail eu-
15 octobre 1864.
cacher sous un immense voile de tristesse, que, pour tout dire, la dépouille de nos bois jonche la terre, que le bocage est sans mystère, que le rossignol est sans voix; oh! alors, madame^la chambre du nord paraît bien au nord, et...
madame, continuant de dévider sa laine. Quelles bêtises nous ditesvous là, mon Dieu !
monsieur. — Je proteste contre les autans, voilà tout. Le soleil du bon Dieu se cache, j'en cherche un autre, n'est-ce pas naturel? ma petite sainte aux cheveux blonds, mon petit agneau mystique, mon petit rameau béni, et ce nouveau soleil je le trouve en toi, mignonne, dans ton regard, dans les fines senteurs de ta peau, dans le froissement de ta jupe, dans le duvet de ton cou qu'on aperçoit à la lueur de la lampe lorsque tu te penches sur le tapis de M. le" curé, dans ta narine qui se soulève et se gonfle lorsque mes lèvres s'approchent des tiennes, dans ton corsage qui s'émeut et te trahit, dans...
madame. — M ais voulez-vous vous taire, Georges ? C'est aujourd'hui vendredi et Quatre-Temps.
monsieur. — Bast! et ta dispense? (Il l'embrasse.) Vois-tu que ta main tremble, que tu rougis, que ton cœur se presse.
madame.— Georges, voulez-vous finir... (Elle relire sa main, se renverse dans le fauteuil et évite le regard de son mari.)
monsieur. — Il se presse ton pauvre petit cœur, et il a raison, ma chérie, il sait que l'automne est le temps des causeries intimes, des caresses du soir, le temps des baisers. Et toi aussi, tu le sais, car tu te défends mal et je te mets au défi de me regarder en face... Voyons, voyons, regarde-moi en face.
madame se penche tout à coup vers son mari, — le peloton de laine roule dans la cheminée, le pieux ouvrage tombe à terre, et, saisissant la tête de Monsieur dans ses deux mains. — Ah! que tu serais un adorable mari aimé, si tu avais...
MONsiEun. — Si j'avais... dis vite.
madame.— Si tu avais un peu de religion. Je t'en demanderais si peu dans le commencement. Ça n'est pas difficile, va! Tandis que maintenant, tn es vraiment par trop...
monsieur. — Vert-pomme, n'est-ce pas?
madame. — Oui, vert-pomme, grand fou chéri. (Elle rit franchement.)
monsieur, levant les mains en l'air. — Sonnez clairons, madame a ri, madame est désarmée. Eh bien! mon agneau blanc, j'achève mon récit; écoute bien gentiment, là, comme cela... tes mains ici, ma tête en cet endroit... Chut, ne riez pas, je parle sérieusement. Donc, je te disais que la chambre du nord est vaste mais froide, poétique mais triste; et j'ajoute qu'on n'est pas trop de deux, en ce temps de froidure, pour lutter contre les rigueurs de la nuit. Je. dis, de plus, que si les liens sacrés du mariage ont un sens profondément social,' c'est... ne m'interrompez pas, -c'est à l'heure de la vie où l'on grelotte sur sa couche solitaire.
madame. — Vous n'êtes pas sérieux.
monsieur. Eh bien ! sérieusement, je souhaite que le tapis de M. le curé, pieusement étendu sur ton lit, nous réchauffe tous deux à la fois, ce soir mémo. Je souhaite de rentrer au plus vite dans l'intimité de la famille... Entends-tu comme le vent souffle et siffle dans les portes? Le feu fait pchhl et tes pieds sont glacés (il lui prend le pied dans ses deux maius).
madame. — Mais tu m'enlèves ma pantoufle, Georges !
monsieur. — Crois-tu, petit agneau blanc, que je vais laisser ta pauvre petite patte dans cet état-la? Laisse-la dans ma main, que je la réchauffe. Rien n'est froid comme la soie, vois-tu bien. Comment! des bas à jour ? — Peste, ma chère ! vous vous chaussez bien pour un vendredi!... Vois-tu, mignonne, tune t'imagines pas comme j'ai le réveil gai lorsque le soleil du matin pénètre dans ma chambre. Tu verras cela. Je ne suis plus un homme, je suis un pinson ; toutes les joies du printemps me reviennent en tête. Je ris, je chante, je fais des discours,
je raconte des histoires à pouffer de rire 11 m'arrive parfois dé
danser.
madame. — Vois un peu; moi qui n'aime le matin, ni le grand jour ni le bruit, comme ça se trouve mal ?
.monsieur (changeant tout à coup d'expression). — Ai-je dit que j'aimais tout cela ? Le soleil du matin ! fi donc ! jamais en automne ma pure colombe, jamais. J'ai au contraire le réveil plein de langueurs et de poésie — j'étais ainsi dans mon |berceau — Nous prolongerons la nuit, et sous les rideaux, abaissés, sous les volets fermés, nous restions endormis sans dormir. Noyés dans le silence et l'ombre, délicieuse-
ment étendus sous tes chauds édredons, nous jouirons lentement du bonheur d'être ensemble, et nous ne nous dirons bonjour qu'à midi sonné.
Tu n'aimes pas le bruit, ma chère ? - Je ne dirai pas un mot. Pas un murmure qui trouble ton rêve inachevé et t'avertisse que tu ne dors plus, pas un souffle qui te rappelle à la réalité, pas un frisson qui fasse crier la soie. Je serai silencieux comme une ombre, immobile comme une statue, et si je t'embrasse... car enfin j'ai mes faiblesses, ce sera discrètement, avec mille précautions ; mes lèvres effleureront à peine ton épaule endormie, et si tu frissonnes d'aise en étendant les bras, si ton œil s'entr'ouvre au murmure du baiser, si tes lèvres me sourient... c'est que tu le voudras bien, mignonne, et je n'aurai rien à me reprocher.
madame (les yeux à demi fermés, renversée dans son fauteuil, la tête baissée, toute rouge d'émotion, pose ses deux mains devant la bouche de monsieur (à voix basse). — Chut... chut... ne dis pas tout cela... petit chéri... pas un mot de plus... si tu savais comme c'est mal.
monsieur. — Mal! et qu'est-ce donc qui est mal ? Ton cœur est-il taillé dans le marbre ou dans le diamant, que tu ne t'aperçoives pas que je t'aime, vilaine enfant? Eh oui, sans doute, que je te* tends les bras ; oui, j'ai envie de te serrer sur mon cœur et de m'endormir dans tes cheveux. Qu'est-ce qu'il y a donc de plus sacré au monde que d'aimer sa femmé ou d'aimer son mari ? (Minuit sonne.)
madame change tout à coup de physionomie au bruit de la pendule, enlace monsieur de ses deux bras et l'embrasse à trois reprises avec précipitation^ — Tu croyais donc que je ne t'aimais pas, dis, mon chéri ? Oh! si, je t'aime! Grand enfant, qui n'a pas vu que j'attendais l'heure.
monsieur. — Quelle heure, ma chérie ?
madame. — Eh bien ! l'heure. Il est minuit passé... regarde. (Elle rougit beaucoup.)... Vendredi... c'était hier... (Elle lui tend sa main à baiser).
monsieur. — Es-tu sûre que la pendule n'avance pas, mon amour?