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UN HOMME SÉRIEUX

Il a bon estomac, une santé de fer, le regard franc, la démarche nette et 60,000 livres de rente au plus bas. Cette belle fortune, qui lui vient d'héritage, a été le couronnement naturel d'une vie irréprochable, et quoi qu'il ne l'ait point gagnée, on peut dire qu'il la méritait. La première partie de sa vie, religieusement consacrée aux travaux de l'administration, lui a donné pour le reste de ses jours une régularité de conduite absolue, une droiture de sentiment, une précision, une infaillibilité de jugement exceptionnelles, et, par suite, un mépris souverain pour tout ce qui n'est point droit, net, juste, précis, convenable, admis. C'est un homme sérieux et un honnête homme. N'allez pas croire qu'il soit frère aîné de Joseph Prudhomme. Il est un peu do la famille, mais ne lui ressemble pas. — Il n'a ni ses enthousiasmes comiques, ni ses phrases ronflantes, ni ses naïvetés adorables. Ce n'est point un grotesque. C'est un bourgeois digne, riche, pur, logique. Il ne rit jamais, car il n'est point de plaisanterie qui ne cache un sens profondément sérieux, et il s'attache particulièrement au sens sérieux, quoiqu'il n'y trouve véritablement aucun plaisir.

La fantaisie, l'imprévu, le rêve sont pour lui le résultat d'une déplorable dépravation d'esprit. — Il calcule, dose, pèse ses plaisirs d'avance, car il est maître de lui et se les administre après avoir regardé à sa montre, comme une pincée de quinine entre deux pains à cacheter.

Il a chassé de sa vie, comme qn chasse les chiens d'un salon bien ciré, le vague et l'incertitude, le charme de l'espoir, les délices du rêve, et cette poésie du souvenir quinous charment — 11 est fort et logique. Il aime à voir clair et déteste la poussière qui voile les objets, cette poussière serait-elle de diamant. — Il aime à épousseter ce qui est, autour de lui et comprend l'existence comme M. Aligny comprend le paysage, c'est-à-dire la serpe et la brosse à la main. Il nettoie les rochers, balaye les sentiers, émonde les branches capricieuses, arrache la mousse des pierres, dépouille les arbres du lierre qui les cache, et dans ce milieu propret, irréprochable, il laisse paître en toute sécurité les petites passions de son esprit et de son cœur. — Une mangerait pas une prune avant d'en avoir essuyé le duvet et ne prêterait pas un louis

15 octobre 1864.

avant d'avoir dit : « Je ne vous dois rien. » Tout ce qui dans l'ordre social n'a point un résultat palpable et facile à prévoir, lui paraît une monstruosité, mais il ne se plaint pas, car il place avant toute chose le respect de la chose établie. 11 a toujours préféré une diligence en activité à un chemin de fer en construction. Un fait est tout, une idée n'est rien, il le dit lui-même, et la plus grande bataille du monde ne prend à ses yeux quelque importance que le jour où on touche l'impôt prélevé sur le pays conquis.

Ne lui parlez pas musique, peinture ou littérature, il est complètement étranger aux jouissances artistiques et les redoute, ne pouvant pas en expliquer les causes et en mesurer les effets. — 11 pardonnerait à la poésie sans sa manie des métaphores et ses lois de prosodie qui embrouillent les idées , et surtout les exigences do la rime qui l'agacent horriblement. Il pardonnerait à la peinture décorative qui empêche l'humiditédes murs, si les lames de plomb et les couches de bitume ne rendaient pas le même service à bien meilleur marché.

Il pardonnerait à la musique, qui aide à marcher au pas et diminue la fatigue, si les tambours et les clairons n'arrivaient au même résultat. Quoi qu'il en soit, il a une bibliothèque, il va aux expositions et assiste aux concerts. Ce n'est pas par goût, c'est pour obéir aux exigences de sa position. — Il croit devoir. Les exigences de sa position constituent le seul bien qui le rattache à la société et l'intéressent à la vie, car la vanité est la seule fleur qui croisse en paix dans son cerveau. Comment se fait-il que cet homme, qui a un compas dans la tête et une balance dans le cœur; que cet homme indifférent à toute chose et sec à ce point qu'en l'écrasant on n'obtiendrait que des cendres , soit pourtant absolument esclave de certaines conventions sociales? Je ne me charge pas de vous l'expliquer, mais cela est ainsi.

Aussi, le plus souvent, sa conduite est en désaccord avec ses idées et ses goûts. N'allez point lui demander pourquoi il agit ainsi ; sa réponse sera toujours la même : Je crois devoir. — Pourquoi croit-il devoir ? — C'est un mystère pour vous , pour lui et pour moi.

Sa fortune le gêne comme une paire de bottes brillantes et trop étroites, mais il aime à s'en parer. Il n'aime point à aller en voiture, et il a des équipages. — Il ne monte point à cheval, déteste les embarras d'un nombreux domestique; cependant son écurie est pleine et il a maison montée. — Sa cave lui coûte cher et il ne boit que de l'eau. Ce n'est pas, croyez-le bien, pour être agréable à ses convives, qu'il trouve futiles et niais, et qu'il n'invite qu'à contre-cœur? Non. — C'est tout simplement parce que sa position l'oblige. Il croit devoir.

Il n'aime que Paris et habite six mois la campagne, échangeant avec les voisins les plus corrects des relations qui lui sont pesantes. Les pieux mystères de la religion ne sont pas faits, comme bien vous pensez, pour séduire cet esprit sec et net ; mais il va à la messe et lâche quelques louis à son curé en regrettant son argent. Aucune influence religieuse ne saurait faire naître en lui le moindre vague à l'âme, mais il met ses filles au couvent et ses fils chez les jésuites , et ne mange pas de viande le vendredi. Il croit devoir. — En politique, il n'a aucune conviction, aucune idée, car il croit que tous les gouvernements sont également bons.

En littérature, il sait que Racine et Corneille sont de grands génies, et, la preuve, c'est qu'il les a reliés en rouge dans sa bibliothèque. Il sait que Molière a fait le Misanthrope, Tartuffe et a dîné à la table de Louis XIV. — Il sait que Victor Hugo est républicain et que Lamartine organise des loteries... Que sait-il encore en littérature? Il sait que M. Renan a écrit une phrase dont tout le monde a frémi d'horreur, lia lu la phrase après avoir acheté le livre et l'avoir coupé ; mais, chose singulière, il a trouvé la fameuse phrase absolument conforme à ce qu'il avait toujours pensé; et cependant, il a répété partout : « Il est certain que cela est d'une violence!... Et puis les conséquences!... » Du reste, tout cela lui était parfaitement indifférent, et sans sa position qui l'obligeait!... Il a. cru devoir lire les trois premières pages du Progrès d'About. Mais la forme souriante du livre l'a arrêté tout net. — D'ailleurs, le progrès de qui, le progrès de quoi ? L'humanité est une roue qui tourne — c'est son expression. Et quand une roue tourne le plus simple est de la laisser tourner.

Il aime ses enfants, mais à la façon aisée avec laquelle il s'en sépare, on pourrait croire que l'affection paternelle est chez lui plutôt une conséquence de sa position qu'un besoin de son cœur. 11 va chez les autres et leur rend strictement ce qu'il a reçu, gravement, officiellement; on sent qu'il remplit un devoir social quand il vous invite à boire son bordeaux. La vie est un chapelet de devoirs petits et grands, mais qu'il rend austères et auxquels il obéit à la lettre avec la rigide ponctualité d'un soldat qui exécute sa consigne. Aussi son existence est pure, son honneur est intact, il ne doit rien à personne; il marche droit, la tête haute et le cerveau vide. Il se flatte de n'avoir jamais fait uue folio, et je crois qu'il dit vrai. Sans enthousiasme, sans passion,

sans idée, il a quelque pitié pour les chercheurs de n'importe quoi. Rien ne l'étonné, rien ne l'émeut. — Qu'il conduise au cimetière un ami de vingt ans ou vous offre un verre de madère, l'expression de son visage est toujours la même. Vous ne sauriez dire s'il est gai, s'il est triste, s'il est ému ou s'il est calme, et je crois, Dieu me pardonne, qu'il n'est ni gai, ni triste, ni ému, ni calme : il est digne.

Quand, par hasard, un sourire effleure ses lèvres minces, il se rappelle immédiatement sa position, passe sa main sur son visage, et tout signe de gaieté disparaît aussitôt. Si, dans un moment d'oubli, il a failli être affectueux, soyez sûr qu'il s'est repenti, car l'affabilité n'est point une loi sociale, et il ne s'écarte jamais des prescriptions du code. Avec lui, aucune conversation n'est possible. — Il n'aime pas le bavardage, et lorsqu'il a dit oui ou non , ceci est bien ou ceci est mal, il s'étonne qu'on trouve encore quelque chose à ajouter. Aussi, lorsqu'il entre quelque part, la causerie s'arrête, la pendule ne sonne plus.

Je ne sais si ce personnage vous paraîtra possible; le fait est qu'il existe. N'allez pas dire qu'il est absolument inepte. Car il raisonne juste et il est logique dans l 'enchaînement de ses quelques idées, et ne s'est jamais trompé. N'allez pas dire qu'il est sans cœur — il a dépensé pour ses enfants tout ce qu'un honnête père de famille doit et peut dépenser en pareil cas, etleur afa.it inculquer avec grand soin les principes de la plus saine morale. — No dites pas que mon personnage est un monstre, — je vous mets au défi de trouver dans sa vie une seule action qui ne soit absolument honnête et raisonnable.

C'est tout simplement un homme sérieux dans l'acception la plus étendue du mot. C'est un esprit positif, calme sans inquiétude et sans désirs. Il possède en lui une sorte d'étuve morale qui dessèche tout ce qui y pénètre. Et à force de réduire toute chose à sa plus simple expression, à force d'enlever à tout ce qu'il touche son duvet et sa rosée, son prestige et son charme, il s'est trouvé bientôt n'avoir de goût que pour la pierre ponce et le silex carré, net. Rien de ce qui est beau et bon, noble et généreux n'est entré dans son cœur, mais aussi rien de ce qui est mauvais ou deshonnète n'y a pénétré. — C'est le représentant le plus irréprochable de la morale écrite, et, preuve en main, c'est un homme vertueux. Je l'ai souvent entendu citer comme un modèle. Il entend la vie et voit les choses de haut. Il a peu d'idées, mais celles qu'il a sont sûres et ne l'entraînent jamais trop loin.

Pourquoi faut-il ajouterjque cet homme, si parfaitement raisonnable et désillusionné, que ce sage qui a passé sa vie à chasser loin de lui taut ce qui pousse les hommes, à l'erreur; qui, à force de patience et de volonté, a habitué son esprit et son cœur à une abstinence presque complète, vit de rien, n'a pas commis une faute de sa vie, et dans toute sa vie ne dit pas une bêtise; — pourquoi faut-il, dis-je, que ce malheureux bâille du matin au soir?

OBSERVATIONS

L'ami d'une jolie femme est un amant timide. Les diablesses s'en doutent, et ne se plaignent de rien tant que d'en trouver si peu.

On tient à sa femme par amour du confortable, comme à un bon ustensile de cuisine ; par habitude, comme à un vieux fauteuil qu'on retrouve toujours en rentrant; par économie: il n'y a pas une domestique qui ne vous coûte deux fois plus et ne vous serve deux fois moins; par amour-propre, comme à un mauvais choix sur lequel il ne sera pas dit qu'on revienne ; par besoin de repos : une séparation fait tant de scandale, exige tant de démarches ! par intérêt : il faudrait rendre la dot, et puis elle fait l'ouvrage d'un commis; par respect humain : que diraient les voisins, les amis, les parents surtout? par imitation : chacun a la sienne et la garde, faisons comme tout le monde ; par tenue: ça pose un homme; par attachement instinctif aux enfants qu'on a d'elle; par force de caractère, comme une grande âme sait supporter sans se plaindre une catastrophe; par dignité virile: il faut respecter son nom; par force légale : pas un motif à alléguer, pas un fait à produire ; par religion ; l'Église défend le divorce ; par philosophie: elles se ressemblent toutes; par pénitence : c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très-grande faute; par gloriole: la belle femme! dit un chacun ; par esprit de conduite : bih ! bah ! quand o i sait s'arranger, l'une n'empêche pas l'autre; par prudence : il en cuit d'aller à la maraude; par infamie: je perdrais ma place; par conscience: après tout, la pauvre femme, ce n'est pas sa faute si j'en suis las ; par rancune enfin : me voilà pris au piège, chut! que d'autres y tombe itl — Total fait des variantes de l'attachement conjugal, apôtres suspects du culte delà famille, trouvez-moi le ménage qne je cherche depuis tantôt vingt ans, afin que je me hâte d'ajouter: après quelques mois de mariage on tieut encore à sa femme par amour.

ALFRED D

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