‹ La Vie parisienneChapitre 547 sur 662 · ATT · texte numérisé non relu

ATT

Chapeaux et Coiffures, d'après les modèles' d'Alexandrins.

Le Propriétaire-gérant, MARCELIN.

29 octobre 1864,

A Madame la comtesse De Vilesme, au châlevu de Lorey [FAirë), pour remettre à Mademoiselle Blanche De Vilesme.

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Ma chère Blanche,

Votre mère me permettra de vous transmettre directement la bonne nouvelle; si nous n'étions pas si loin l'un de l'autre, j'aurai déjà fait seller Scalpin, et brûlé la grande route pour venir vous l'annoncer moi-môme.

Je suis décoré! l'Empereur m'a lui-même remis les insignes aujourd'hui même à la revue de Satory. Je tremblais comme un enfant, je suis resté cinq minutes au port d'armes, quoique Sa Majesté fut devant le peloton des officiers, qui tous saluaient do l'épée. Ce n'est pas de la joie, c'est du paroxysme, et de temps en temps, même on vous écrivant, ma chère Blanche, je tâte dans la poche de mon pantalon ma croix de la Légion d'honneur, pour m'assurer que tout ceci n'est point un rêve. Pauvre M. do Vilesne, comme il aurait été heureux de mon bonheur, lui qui m'aimait tant et qui vous répétait à tout propos : nous avons le temps, nous avons le temps, ton officier n'est pas même décoré ! Pauvre cher comte !

Laissez-moi maintenant vous conter tout au long celte bonne journée, si impatiemment attendue depuis notre retour du Mexique.

Depuis le matin, nos ordonnances astiquaient, et, comme nous disons dans la batterie, tout le monde était sur le pont. A deux heures, l'artillerie de la garde et les quatre régiments de lanciers en garnison à Versailles étaient disposés sur plusieurs lignes de bataille, attendant. l'Empereur annoncé pour trois heures. — Nous étions superbes ! — Le

gros colonel B d, votre amoureux, était radieux; je vous assure

que nous avions tous bonne mine dans notre grande tenue.

En gravissant la montée de Satory, nous avions dépassé les chevaux de main qui attendaient le groupe impérial, venu de Saint-Cloud en voiture. A trois heures, heure militaire, l'Empereur fit son entrée à Satory, accompagné de l'Impératrice, de quelques belles dames et d'un nombreux état-major. Le maréchal Begnault de Saint-Jean d'Angely se porta au-devant de Leurs Majestés, qui parcoururent au galop le front des troupes. La discipline militaire n interdit pas au soldat français de regarder les amazones, et je reconnus au passage Mmesde Lourmel, de Benneval et Mlle Bouvet; elles portaient l'amazone à l'anglaise avec le chapeau noir; toutes les trois maniaient avec grâce de très-jolis chevaux coquettement harnachés.

Après avoir donné un coup d'eeil à tout le champ de manœuvre, l'état-major général se dirigea vers nous, et nous entendîmes l'Impératrice dire à ses dames d'honneur : « Allons voir les Mexicains ! » Elle se dirigea en effet vers notre batterie, et s'arrêta longuement devant les fanions pris à Puebla, en janvier et février de cette année. Nos canonniers, inspectés par de jolies femmes, toutes maréchales pour le moins, ne bougeaient pas plus que des termes, mais ils perdirent contenance quand Sa Majesté, s'approchant d'eux, leur adressa la parole en espagnol. Abrutis par cette bonne fortune, ils ne trouvèrent que des mots entrecoupés, mêlant à un espagnol de haute fantaisie quelques vagues souvenirs d'arabe et d'italien. Puis, les dames d'honneur voulurent voir de plus près les drapeaux mexicains, glorieux trophées dont l'aspect n'a rien de vénérable. Pendant ce temps-là, les officiers d'état-major traversaient à toute bride le champ de manœuvre, et tout se préparait pour donner aux habitants de Versailles et aux belles dames venues là le spectacle d'une petite guerre.

Bientôt toutes les masses d'artillerie et de cavalerie s'ébranlent au

29 octobre 1864.

commandement/ des' généraux de Rocheboït et d'Allonvillc. Je n'avais pas le cœur à la manoeuvre, ma chère Blanche, et vingt fois en faisant une conversion je faillis rouler avec mon cheval sous les roues des caissons. Figurez-vous ces milliers de petites flammes tricolores qui flottent au bout des lances, les cris de commandement, la fumée, le grondement du canon, les caissons qui roulent sur un terrain sec, les chevaux qui, à chaque détonation, secouent la tète et dressent les oreilles ; un cheval en liberté qui s'est débarrassé de son cavalier et traverse le champ de manœuvre, la poussière, les cris, que sais-je? Quel contraste avec le calme qui règne autour de vous! —

Le moment décisif approchait, les manœuvres cessent, nous nous reformons, et bientôt un officier d'état-major s'avance vers notre batterie et demande le capitaine N Je voyais rouge, mes camarades

me poussent et je pars accompagné de mon ordonnance. Nous mettons [lied à terre devant l'état-major général, une dizaine d'officiers de toutes armes étaient déjà formés sur un rang, derrière eux à cheval les supérieurs des régiments.

Il ne faut pas vous moquer de moi, mais à partir de ce moment je ne vis plus rien, je sais que l'Empereur était ;i dix pas de nous, que le général Rollin, à cheval tout près de moi, appelait en lisant sur une liste le nom des officiers. Ce fut d'abord un général de brigade, M. de Favas, qui reçut de la main do l'Empereur la plaque de grandofficier, puis vinrent des croix de commandeurs et d'officiers pour nos colonels et chefs d'escadron ; enfin, j'entendis appeler mon nom, je m'avançai et reçus à mon tour cette chère croix, qui devait, au dire du comte de Vilesne, me mériter votre main. Vous ne savez pas, ma chère Blanche, ce qu'est pour nous, officiers, ce petit bout de ruban rouge que vous regardez comme le complément d'une toilette soignée. Pour moi, au moment où l'Empereur m'a mis dans la main ce morceau d'argent découpé, j'ai cru que j'allais nï évanouir comme un grand nigaud, et j'ai eu de vagues envies de crier: « Vivo la France ! » Mon excellent ami, le comte de M t, l'écuyer de Sa Majesté, votre valseur de l'hiver dernier, qui debout auprès de l'Empereur portait dans une boîte les croix qui devaient être distribuées, ne put s'empêcher de me rire au nez; je. ne l'ai même pas reconnu. J'ai pleuré comme un enfant, je pleure encore en vous écrivant, je suis heureux, je vous aime, vive la France ! et, foin du respect humain, vive aussi l'artillerie de la Garde !

On promène dans le cercle la boite qui doit recevoir les lettres pour le courrier. Laissez-moi encore, ma chère Blanche, vous raconter mes

enfantillages. Hier, quand le colonel B d m'a dit que j'avais mon

affaire, j'avais déjà acheté mon ruban rouge, et je l'ai essayé devant la glace pendant un bon moment. J'ai fait un petit nœud galant, imperceptible comme les diplomates et les artistes ; je l'ai mis en liseré comme les chefs de division, en gros tapon rouge comme les anciens troupiers, et enfin dans le fond de ma commode bien caché dans un livre, car je pensais à la déception qui m'attendait si le colonel était mal renseigné.

En rentrant au quartier après la revue, j'ai à peine pris le temps de descendre de cheval pour vous écrire.

J'ai encore mon harnais de grande tenue, je choisis un petit salon écarté, et ce papier, marqué d'une couronne impériale surmontant deux canons, vous dit que je trace ces lignes à la mess de la garde, pendant que mes amis commentent les différents épisodes de la revue que vient de passer l'Empereur.

Vous recevrez celte lettre vers midi, au moment où, sortant de table, la comtesse prend des mains du vieux Georges la petite corbeille contenant les croûtes destinées au déjeuner des carpes.

Je vois d'ici Mme de Vilesne,— j'allais dire ma belle-mère, — elle porte un de ses grands peignoirs Watteau demi-queue qui fait un si joli bruit en balayant les feuilles sèches ; elle s'engage sous les allées du parc, traverse le petit pont, vide dans la petite rivière le pain que le courant entraîne, et va porter, conscieusement détrempé et à point

pour la digestion, jusque dans la grande pièce d'eau où sont déjà réunies les carpes lentes et belles, les truites mélancoliques et les juènes insolents.

Mme de Vilesne s'assied sur le banc de la Kalbrett et assiste paisible à ces ébats, les gros poissons arrivent lentement, lèvent la tête au-dessus de l'eau et engouffrent les appâts qui surnagent, le menu fretin se. précipite et manque sa proie, spectacle sans péripéties qui vous a suffi pendant toute une saison. — Vous vous asseyez près de votre mère et commencez ma lettre qui, je l'espère, fait du tort aux carpes. «

Quelle jolie petite grimace vous feriez, ma chère Blanche, si vous vous trouviez transportée tout d'un coup ici, au milieu de tous ces charmants mauvais sujets qui fument comme des Allemands, boivent comme des artilleurs et jasent comme des pensionnaires! — Je vous assure qu'ils sont très-bien sous cet élégant uniforme noir et or que vous aimez tant et que vous me forciez de revêtir chaque fois que nous allions au bal des environs. Vous avez toujours prétendu que la fumée de mes innocentes cigarettes s'imprégnait dans vos jolis cheveux blonds et leur communiquait une odeur indélébile de tabagie. Quelle adorable petite moue vous feriez, vous qui choisissiez toujours une place, contre le vent dans la calèche, pour échapper à mes bouffées, que votre mère supporte avec une douceur évangélique; elle qui me passe plus que vous, méchante, les vices de l'artilleur, auquel vous allez unir votre sort pourtant.

Votre mère sera, je n'en doute pas, heureuse de me voir si joyeux, plus heureuse que vous, mademoiselle, que j'accuse de froideur à mon endroit. — Allons ! ma lettre est finie, et je n'espère pas que vous la relirez. Mettez vos gants, prenez votre sécateur et coupez les dernières roses de votre petit parterre, pendant que Mme de Vilesne va disposer les grandes potiches et faire des bouquets de chrysantèmes pour mettre sur le guéridon du salon. Demain matin, quand M. de Bédarieux vous apportera le Moniteur, faites semblant d'être surprise; il faut laisser aux receveurs généraux le bénéfice do leurs bonnes intentions.

Cette fois au moins je pourrai m'éloigner de Paris et prendre un congé sérieux. — Le chevalier vous baise la main, mademoiselle, et vous prie d'agréer l'offre de son amoureux servage.

Pour copie : C. Yn.

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