MES INVITÉS
J'ai dissimulé ma fuite avec adresse. — La porte était entrouverte, je me suis mis de profil et j'ai disparu en laissant un bouton de mon paletot dans la serrure. — Je ne crois pas que l'on m'ait remarqué. Je monte dans mon cabinet, mais l'un de mes invités est assis devant mon bureau et écrit avec ma plume en fumant un de mes cigares. Je ne veux pas le déranger. Je monte dans la lingerie et je m'y enferme. — C'est sur une pile de draps que j'écris au crayon ces quelques lignes. — J'ai besoin de mettre mes impressions en ordre.
Je ne connais rien de plus agréable que de recevoir ; — à la campagne surtout cela est délicieux. Savoir qu'on fait des heureux autour de°soi, être la Providence, le bon ange de sept ou huit amis qui vous confient quelques jours de leur existence; veiller à leurs plaisirs, leur ménager des distractions, partager son toit, sa table avec eux, les admettre dans l'intimité de sa propre vie... et j'adore cela.
Mes invités le savent et ils considèrent ma maison comme la leur. A chaque iustant du jour je m'entends appeler :
— Ernest, j'ai dit d'atteler, je vais taire un tour.
— Bien, mon ami.
— Ernest, j'ai pris des cartouches dans votre boîte et j'emporte votre fusil. Il ést gentil votre fusil... Ah! farceur, vous entendez le confortable.
— Bien, mon ami.
Ernest, je prends avec moi vos bassets... fameux petits chiens!
— C'est que, cher ami, je pensais... — Je n'aime pas à prêter mes bassets. ; .
— Pas un mot; je sens que je suis indiscret, je ne chasserai qu une
heure.
Il est revenu au bout d'une heure, en effet, mais Ravagcau avait trois grains de plomb dans la cuisse... On en a ri tout le long du déjeuner.
29 octobre 1864. LA VIE PARISIENNE 613
Il y a parfois des choses qui me sont désagréables : ainsi le matin, à l'arrivée du facteur, mes invités tomben t sur les journaux et . les retiennent les uns après les autres, en sorte qu'il m'est assez difficile de les lire avant le coucher du soleil.
Mais ce qui m'agace par dessus tout, c'est la manie qu'ont les Dclacour de laisser brûler les bougies toute la nuit. — Je vous demande un peu dans quel but on peut laisser brûler... J'ai déjà fait quelques allusions détournées. — Ce n'est pas, vous le comprenez bien, pour la valeur des bougies, mais enfin puisque j'ai le soin d'éteindre la mienne, je ne vois pas pourquoi mes invités ne feraient pas comme moi.
Notez que ces Delacour sont d'une économie sordide — je ne
trouve pas d'autres expressions — lorsqu'ils sont chez eux; que lorsque j'ai été les voir l'année dernière, j'ai dû faire acheter par la femme de chambre de ma femme du sucre et de la fleur d'orange, ayant l'habitude, de boire un verre d'eau avant de me coucher.
Notez qu'ils vous font déjeuner avec des sardines et une omelette
sous prétexte de maigre, etc., etc J'en aurais long à dire sur les
Delacour!
Eh bien! ce sont ces gens-là qui, chez moi, laissent brûler la bougie. Il y a trois jours, à déjeuner, j'ai lancé une observation.
— "Voulez-vous une veilleuse, mon cher ami, ai-je dit en m'adressant à Delacour.
— Merci bien, pourquoi faire?
— Je pense que vous n'aimez peut-être pas à rester la nuit sans lumière.
— ■ Ah! s'est-il écrié, vous avez remarqué que ma bougie restait allumée un peu tard.
Et il s'est mis à rire et toute la table a éclaté.
— Mais non, mes amis, je vous en prie, ne voyez pas dans mes paroles...
— Ah! ah! Ernest est économe! — Je ne veux plus que de la chandelle. — Farceur d'Ernest! Il nous arrache la bougie de la bouche.
Ça a duré tout le temps du déjeuner, et depuis, lorsque Octave, mon ami Octave, qui a blessé Ravageait, m'aperçoit le matin, il me crie de loin :
— Ernest, j'ai éteint ma bougie hier au soir... Ah! ah! ah! M'as-tu fait rire, va!... Tu n'as pas sur toi un de tes cigares?... pas ceux-là, je préfère les blonds.
11 n'en est pas moins vrai que voila sept bobèches que les Delacour me cassent, en laissant leurs bougies brûler jusqu'au matin.
Ils ont encore une manie, les Delacour : deux fois par jour, ils vont prendre un livre dans la bibliothèque, et, comme ils ne peuvent pas lire plus de cinq à dix minutes de suite, à chaque instant ils plient en deux six ou sept feuillets pour marquer l'endroit où ils ont interrompu leur lecture. Gela m'agace ! — je suis très soigneux do mes livres.
Le dimanche matin, à l'heure de la messe, tous ces messieurs sont introuvables et je conduis ces dames à l'église. — Je ne suis pas antireligieux, Dieu m'en garde, j'ai des enfants et je sais qu'un père do famille doit respecter les... enlin les... tout ce qui constitue les bases de la société en général. Il n'en est pas moins vrai que je trouve la grand-messe un peu longue. Eh bien ! lorsque je rentre à la maison, savez-vous ce que me dit Octave ?
— Gros vaniteux, tu viens encore de te pavaner dans ta calèche ! Me pavaner! comme si je me pavanais. Non, mais c'est assez que
ma position de fortune soit indépendante pour qu'il se croie autorisé à me jalouser perpétuellement. 11 est jaloux, le mot s'est échappé par hasard do ma plume et il est parfaitement juste. Octave est jaloux. Hier matin, nous tirions au pistolet et je chargeais les armes, mon domestique étant occupé à préparer des lignes à pèche pour Mln0 Delacour. - Je chargeais donc les armes. Octave s'empare du pistolet et ajuste la girouette qui est sur la tourelle. — Je viens de faire mettre cette girouette, vous comprenez que cela me contrarie ; je lui dis : Octave, mon ami, je t'en prie, pas sur ma girouette... voyons... Je. lui disais cela doucement, car je le sais facile à prendre la mouche. — Bon.
Le coup part. La balle casse une vitre de la fenêtre de la chambre, de ma femme et va briser une glace de 357 francs, qui est sur la cheminée.
J'étais furieux, je... Eh bien! Octave était plus furieux que moi.
— Quand on ne sait pas charger les pistolets, mon cher, me dit-il, on no s'en mêle pas. Crois-tu pas que si ton pistolet avait été chargé convenablement ma balle eût été au diable? Ah! mon cher, on m'y reprendra à tirer avec tes armes!... me faire casser une glace ! Ah ça, pour qui me prends-tu? — J'ai eu toutes les peines du monde à*le calmer, il voulait prendre immédiatement le chemin de fer et retourner à Paris.
Heureusement que comme tous les gens très vifs, ses emportements sont de peu de durée. — Après déjeuner, il n'y pensait plus et il a été plus gai que jamais. Il a voulu organiser une promenade au Chêne rond.
Le Chêne rond n'a rien de curieux, il est rond comme tous les chênes, mais il faut un but à la promenade, ces dames no sortiraient pas si on n'avait point un but, et bien souvent, pour la satisfaction de mes invités, j'invente des buts. Je les conduis au Moulin vieux, qui est tout neuf, et je fais causer devant elles le meunier, ce qui leur parait le. dernier mot de l'original. Nous allons voir la Mare aux laveuses, —
le château du marquis, etc., etc. Mais je reviens à notre promenade au Chêne rond.
Octave me dit : Mon cher, je vais faire atteler la voiture de chasse.
— C'est fort bien. — Je fais monter mes invités et je me dispose à monter moi-même sur le siège, mais Octave, qui était en belle humeur, grimpe, s'empare des rênes et nous partons au galop. — Arrivés au Chêne rond, nous descendons.
Ah ! le bel arbre ! — quelle vigueur ! — Delacour émet quelques idées sur l'exploitation des bois. — Je crois de mon devoir de raconter une légende dont le chêne est le héros. — Octave me dit tout simplement que j'en ai menti. — On rit beaucoup. — Vous sentez bien que je ne garantis pas l'authenticité de cette légende. Une légende est une légende.
— Alors, pourquoi la racontes-tu? Tu fausses à plaisir l'esprit de tes invités, me dit Octave.
— Je ne fausse rien du tout, — je me fais l'écho du récit.
— Tiens, tu m'agaces... Mesdames, remontons en voiture... il est superbe avec sa légende, ma parole, d'honneur! Tout cela pour faire le beau parleur!... Allons, mesdames en voiture.
Octave remonte sur le siège et nous partons.
Au bout de vingt minutes "d'une coùrse folle, nous enfilons un petit, chemin qui est à gauche, à la lisière de. la forêt. — Je tire Octave par le bout de son paletot. — Mon ami, lui dis-je, tu prends un mauvais chemin... Je te dis que tu te trompes de chemin.
— Tu as donc juré de me rendre l'existence insupportable? me crie Octave sans arrêter les chevaux. Je sais ce que je fais.
— Mais puisqu'il sait ce qu'il fait... Voyons, Ernest, laissez à vos invités un peu d'indépendance.
Peu à peu le chemin qu'avait pris Octave en sachant ce qu'il faisait devient moins bon, les ornières s'accusent — il devient détestable, ce chemin, etdix minutes après, nous nous trouvons au beau milieu des terres labourées. — Impossible d'avancer. Octave veut tourner; la roue de l'avant-train s'engage dans un sillon. Il fouette les chevaux
— ce qui était absurde. — Bijou se cabre, et j'entends craquer la flèche de la voiture. — Ces dames poussent les hauts cris. — Eh bien, monsieur, le plus furieux de nous tous, c'était Octave. Il s'avance vers moi et — je no lui en veux pas , car je sais qu'il no se connaît plus dans ses moments de colère — il m'appelle imbécile.
— Avec ta manie, me dit-il, d'empiler huit personnes dans une voiture légère, tu pourrais nous faire casser le cou. — Mesdames, descendez. — Si tu m'avaisdit : Octave, le chemin que tu prends conduit en plein champ labouré, crois-tu que j'aurais pris ce chemin ? — Jene suis pas un enfant. Je veux m' expliquer, on ne veut pas m'entendre. Delacour et sa femme jurent qu'on no les y reprendra plus, etc. Bref mes invités partent à pied on se guidant sur le clocher, qu'on aperçoit à une. bonne lieue et demie, et moi je reste avec mon cocher pour tirer la voiture et les chevaux de ce. mauvais pas.
Je pousse derrière la voiture, tandis que. Jean, armé d'un morceau de bois, cherche à dégager la roue. — Nous dételons les chevaux. Je suis en nage — Tant bien que mal nous rajustons la flèche — Bijou boite. — Ce n'est qu'après des efforts inouïs que nous regagnons le bon chemin, et nous ne rentrons à la maison qu'à la nuit close, vers sept heures et demie. Je suis furieux pour de bon, cette fois; mais ma colère ne résiste pas devant la gaieté, de mes invités ; ils se sont mis à table et sont au dessert. A mon entrée dans la salle à manger, on m'accueille par un immense éclat do rire, que je partageai bientôt. Non... jamais je n'ai vu Octave aussi amusant que ce soir-là. Un vrai feu d'artifice ! 11 a quelquefois des moments désagréables, mais vraiment il a bien de l'esprit.
Deux de mes invités sont partis hier, et le reste part demain. Eh bien, je redoute cette sensation d'isolement qui s'empare de vous lorsqu'on se retrouve seul dans une, maison. — Je cherche un prétexte pour les retenir. J'ai acheté ma propriété pour y recevoir, et il m'est pénible de n'y être point entouré d'amis.
Je m'arrête. Voilà trois fois que l'on m'appelle. C'est l'heure où ces dames se réunissent au salon quand il pleut, et l'on m'attend sans doute pour leur faire la lecture comme à l'ordinaire. En somme il faut bien faire quelque chose pour les autres ! — Je me sauve.