GI
PROMENADES A VERSAILLES (i)
LES TABLEAUX D HORACE VEr.NET
J'étais pourtant bien résolu à ne pas donner suite à ces promenades à Versailles; j'avais trouvé le premier article long, et surtout traitant de sujets que leur peu d'actualité rendaient assez indifférents aux lecteurs. La Revue de l'autre jour m'a ramené à Versailles, dans ces mêmes galeries que j'avais commencé à décrire, et me voilà encore une fois ressaisi de l'envie d'en parler ici. En somme, pourquoi ne me serait-il pas permis, de temps à autre, de cherchera faire participer le lecteur au plaisir que peut m'avoir causé la vue de belles choses, comme celles dont je vais l'entretenir? Pour être moins actuelles, que le vaudeville ou la brochure de Mon-
(1 J Voir le numéro du 2j août.
20 octobre 1864.
sieur Toi ou Tel, les merveilles do Versailles ne peuvent - elles encore intéresser une fois par hasard? Et où serait le mal, madame, si, après m'avoir lu, le désir vous venait d'aller voir ce dont je vous parle; si pour une journée, au lieu d'aller sacramentellement à heure fixe, regarder dans le blanc dos yeux de votre prochain au bois de Boulogne, la fantaisie vous prenait d'aller, au bras de votre mari, explorer ce vieux et grand Versailles! La vieille ville, tranquille, pleine de souvenirs, les jardins aux massifs profonds, aux belles terrasses blanches, aux statues souriantes et demi-nues, les hautes colonnades où l'or et le marbre miroitent dans la solitude et le silence, vous donneraient-ils pas plus à rêver que la meilleure page du meilleur roman? Et où serait le mal, si tous ces tableaux pleins de gloire et de sang vous faisaient souvenir qu'il y a autre chose au monde que vos chiffons ?
Vos chiffons? Montez aux salles des portraits conservés dans ce palais; toutes les charmantes femmes d'autrefois sont là, depuis les belles amoureuses commeAgnès Sorel et Diane de Poitiers, jusqu'aux belles reines comme Marie de Môdicis et Marie-Antoinette. Quel régal de modes et de costumes ! Pour peu que vous désiriez quelque travestissement bien original puur cet hiver, allez voir là le costume d'une certaine reine de Suéde du siècle dernier : un uniforme de hussard complet, y compris les culottes, tout en velours vert soutaché d'or; la veste a seulement des pans de la longueur exigée par les convenances ; du reste la pelisse sur l'épaule, les petites bottes rouges, et le bonnet de police à longue flamme, à revers de fourrures ; au cou la cravate noire militaire, maintenue par une grosse boule de diamant. Ah! le mignon pandourct le joli polisson que cette Majesté!
Ces portraits, ces appartements, ces statues et ces jardins, je vous en parlerai peut-être un autre jour. Aujourd'hui, si vous le voulez bien, je ne vous parlerai que des tableaux de batailles d'Horace Vernet, un peu longuement peut-être. On est pris parfois du désir d'aimer ou d'admirer à loisir quelqu'un ou quelque chose. A force de tant gouailler, on finirait par se croire un plaisant de profession. Or, si je. ne parviens à vous intéresser, j'aurai au moins pour excuse le plaisir de parler d'un grand artiste mort hier à peine, que j'aimais pardessus tout, et le bonheur d'essayer à lui rendre la justice qu'on lui dénie un peu trop, en ce temps de peintres glacés, vulgaires, impuissants et prétentieux.
Donc je reprends notre promenade où nous l'avions laissée. Nous avions, dans le premier article, traversé la vieille ville silencieuse, examiné un peu bien minutieusement la façade bizarre du château, du côté de la cour d'honneur; nous étions entrés et nous avions déjà vu les premières galericsde 1 Histoire do France, les panacherics sentimentales du Moyen-Age et de la Renaissance de pendule, les campagnes de Louis XIV par Vandermcnleuet Martin, celles de Louis XV par Parroul et Casanova, les allégories vertueuses du règne de Louis XVT; puis les premières files de tombeaux et de statues, la salle du Théâtre, les salles des Croisades et nous arrivions, disions nous en terminant, à ce que Versailles contient de plus beau, aux Campagnes d'Afrique, peintes par Horace Vernet.
L'aspect seul de cette galerie vous saisit ; je parle moins de la grande salle do la Smalah, mêlée de tableaux étrangers, que de la salle do Constantino entièrement peinte par Horace Vernet. Tous ces personnages de même dimension (grandeur nature) ce dessin et ce coloris identiques, ces toiles encastrées dans les boiseries et débarrassées des cadres lourds, donnent à cotte salle un caractère tout particulier d'homogénéité et de réalisme. C'est à se croire dans une vaste tente au milieu, d'une armée en campagne, ou dans une maison servant de quartier général, dont les fenêtres seraient des quatros côtés ouvertes sur la bataille.
C'est qu'aussi tout est vivant ici ; rien d'officiel comme les étatsmajors vingt fois répétés de la grande galerie des Batailles, rien de mort et d'oublié comme les Croisades ou Fontenoy, rien de faux et de ridicule comme les niaises reconstitutions historiques quenous venons de traverser. Ces capotes et ces képys sont les nôLros; ces victoires, ce sang et ce peintre sont à nous. Partout ailleurs dans ce Musée, des faussetés, des platitudes, du pittoresque, de simples documents, des toiles alimentaires, et de ricaner; mais ici! en vain on a tout entendu dire contre Horace Vernet, en vain on se raidit soi-même contre ses enthousiasmes d'enfance, au bout de cinq minutes, on est saisi de nouveau, on oublie tout, comme au feu. C'est qu'ici seulement est un peintre vraiment militaire, vraiment Français. A lui seul a été donné de comprendre non pas seulement le soldat, mais le Français, gai et courageux lils de la Révolution, l'égal de tous et le sachant, le- Français, qui en campagne, sous le feu, là où l'Anglais sans sa soupe et l'Allemand sans son officier perdront la tête, quelques
braves qu'ils soient, gagnera, lui, une victoire en dépit de ses chefs et le ventre vide.
Regardez avec moi quelques-uns de ces tableaux etjugez si j'ai dit vrai.
Avant tout, l'Assaut de Constanline. Un espace immense sous le soleil et le ciel bleu. Au loin, comme rampante sous ses terrasses basses et ses toits plats, la ville à prendre, sournoise et gardant sa poudre pour le bon moment. Elle s'élève à pic sur un rocher, entourée de précipices et d'autres rochers, accessible d'un seul côté par une étroite langue de terre où va se concentrer tout l'effort do l'attaque et de la défense. Cela se voit au premier coup-d'œil. Au premier plan, le point de la tranchée le plus rapproché de la place. La brèche est faite; derrière; l'épaulement de la batterie éteinte, un régiment, l'arme au pied, attend l'ordre de marcher; à gauche, à l'endroit où cesse la tranchée, entraînée par un officier portant un guidon au bout d'un fusil, la colonne d'assaut s'élance au pas de course sur l'étroit plateau désert, où chaque homme va devenir un point de mire. Mais on ne doute pas un seul instant, à voir ces soldats escalader si lestement l'épaulement, en dépit de leurs armes chargées et du surcroît des sacs de terre; il semble qu'une fois la première décharge essuyée, ils seront eu haut avant la seconde, culbutant tout dans leur élan. Dans la tranchée, suivant anxieusement du regard la marche de la colonne, l'état-major : le duc de Nemours à découvert; quelques officiers étrangers, anglais, belges, allemands, aux cheveux blonds et aux capotes blanches; sur l'affût d'un canon, le maréchal Vallée tranquillement assis. A la suite, les pièces en action, illuminant la tranchée de rellels rougeàtres; un des servants, tué, est traîné par les pieds hors de la batterie.
Au tableau suivant, la Brèche môme. La tête de la colonne a déjà refoulé l'ennemi; l'officier qui la commandait, gît à terre blessé, mais brandissant le guidon victorieux; à droite, un bataillon se jette dans la ville par dessus le rempart pour aller commencer la guerre des rues. De la base du tableau jusqu'au sommet, le régiment entier monte, marée d'uniformes sombres, pailletée d'éclairs do baïonnettes, se détachant en noir sur les pierres ensoleillées. La terre s'éboule sous les lourds souliers; on a peine à se tenir sur les énormes matelas dont la brèche était garnie; un soldat atteint d'une balle se raccroche au voisin qui, surpris, se retourne rougeaud ot rageur. Un officier du génie anime ses hommes et prêche d'exemple, portant lestement une lourde échelle. Sur le côté, grimpés dans une crevasse du rempart, les tambours immobiles battent la charge.
L'uniformité est l'écueil des tableaux de bataille; état-major ou plan, la composition ne diffère guère. Dans cette salle, au contraire, entièrement peinte par la même main, quelle variété ! Chaque action a son caractère propre. Autant l'Assaut de Constanline est plein de soleil ot do mouvement, autant la Tranchée d'Anvers est brumeuse, grise et silencieuse; les personnages y discutent, résignés, dans leurs grands manteaux boueux; tout l'ennui d'un siège en temps de pluie. A côté, les Portes de Fer sont joyeuses, pleines de vivats; l'entrain et la gaîté qui suivent un danger lestement surmonté; au centre, deux jeunes soldats, deux princes, réunis dans une accolade militaire. L'aîné, le duc d'Orléans, noble, ganté de blanc, la capote à doubles parements sévèrement boutonnée jusqu'au menton [en dépit du soleil d'Afrique, le képy droit selon l'ordonnance. Le plus jeune, le due d'Aumale. débraillé en soldat, la tète nue, la tunique déboutonnée, la chemise rouge ouverte sur la poitrine; tout autour, on acclame, on boit, on se débarrasse du fourniment, on allume sa pipe, l'on prépare la soupe. Tout ici est jeunesse, gaîté, espoir.
Voici maintenant un combat naval, Saint-Jcan-d' Lilloa. Quel tour de force panoramique que ce combat vu tout entier do l'avant d'un navire! Ici éclate toute la poésie du bord, de ce monde factice que l'homme s'est conquis sur l'espace. La lumière, tombe d'aplomb ; un chaud soleil inonde le vaisseau, paillotant les mâts et les cordages, tamisant les voiles immenses déployées, blanchissant à cru le plancher du pont, semant de reflets les chemises et les pantalons blancs dos matelots desservant la batterie. Au loin, l'escadre tonnant clans la fumée au-dessus des vagues qui miroitent; encore plus loin, sur la plage, le fort sautant, cratère de flammes. De l'air et de l'espace à perte de vue. Le plus exposé de tous, sur l'extrémité de l'avant, le prince de Joinville donne des ordres; tranquille et bonhomme en veste, en chapeau do paille et chaussé d'escarpins; du reste, jeune, svelte et élancé, c'est à peine si sa moustache commence à pousser. Sous ses pieds, à travers un sabord, trois matelots se montrent l'ôraflure d'un boulot, cicatrice blanche surlcbordago noir. Au loin, perdu et seul dans un petit canot, un autre matelot salue au passage les ricochets d'un boulet sur l'eau.
On n'en finirait pas de décrire, tant on a plaisir à s'arrêter devant ces tableaux, et je n'ai parlé que dos principaux, mais les moindres
29 octobre 1864.
dessus de porte de cette salle, également peints par Horace Vernet, sont aussi beaux; ici l'angle du bataillon carré de Chargarnier, où les hommes tombent un à un; là, la porte d'Ancône sinistre, enfoncée à coups de hache pendant la nuit; l'Attaque de Bougie, où chaque soldat s'abrite tandis que le général reste debout; l'Entrée en Belgique, où des paysans viennent donner à boire et serrer la main aux dragons français. Dans tous, une vérité poignante, une clarté admirable, et, par-dessus tout, la science et l'amour des choses militaires.
Que la description est froide! Elle indique à peine le sujet de ces tableaux. Elle ne rend pas la verve, la résolution, la bravoure de cette peinture si nette de conception et si sûre' d'exécution, toute française.
Mais en ce temps de peintures maladives, indécises de l'étrusque au chinois, suintant l'effort, la prétention, l'impuissance, quand la valeur d'un tableau n'est plus appréciable qu'à la somme du temps, de documents accumulés, de combinaisons intellectuelles ou de travail matériel qu'il a coûté, comment espérer, faire comprendre et aimer cette peinture rapide, coulant de source, nette et claire, sachant ce qu'elle veut et disant tout ce qu'elle veut. Superficielle au premier aspect, lâchée, à peine frottée quelquefois, quelquefois môme frisant le trivial par ennui de la retouche, soit. Qu'on songe d'abord à la rapidité exigée de ces travaux officiels. L'artiste a fait ses preuves d'ailleurs; la première fois, il y a longtemps dans la Barrière Clichy, si ferme, si solide; la dernière fois, il y a quelques jours à peine, dans la petite Bataille de l'Aima, au prince Napoléon. Qu'on songe maintenant aux qualités.
Avant tout, c'est le seul peintre vraiment militaire qui ait existé et qui existera peut-être jamais, tant sont exceptionnelles les circonstances dans lesquelles un génie de ce genre peut naître et se développer. Rubens a peint la guerre épique, Salvator Rosa, la fureur mélodramatique; Yandermeulen et Lebrun, les belles ordonnances ou les nobles allégories; Bourguignon, Casanova, Parrocel, les chocs épisodiques; Gros et David ont peint des guerriers; Carie Vernet, des bourgeois en uniforme; seul, Horace Vernet a peint le soldat et la bataille. Tous, avant lui, ont été surtout préoccupés de la grandeur des mouvements, de l'éclat ou de l'harmonie des tons, du balancement dos groupes et des lignes, rejetant comme vulgaire le détail technique. Les cavaliers de la mêlée de Salvator hurlent et se démènent à merveille, les bras en l'air, sans frapper; au passage du Rhin, Lebrun place une rangée de canons classiques qui partent tout seuls, ne lançant à coup sûr que des hémistiches, mais la belle fumée! Les dragons de la bataille d'Aboukir, de Gros, s'élancent avec furie, aussi embarrassés de leurs sabres que Murât et son état-major le sont de leurs vastes chapeaux mal assujettis; dans la Distribution des Aigles, les Antinous enrôlés par David, pour la circonstance, ont peine à dissimuler leur rotule parfaite et la saillie do leurs muscles dans les grandes bottes de cuirassier ou sous le pantalon boutonné du lancier, dont on les a affublés. Dans le Marengo de Carie Vernet, l'état-major. semble je ne sais quelle réunion d'honnêtes gardes-nationaux, caracolant au hasard sur de hautes rosses anglaises, plus spirituelles que robustes.
Seul, Horace Vernet a su rendre le soldat et la bataille. De la difficulté même que les autres peintres ont toujours cherché à esquiver, il a, lui, tiré sa composition. Assaut, siège, charge à la baïonnette ou bataillon carré, chacun de ses tableaux est un mouvement militaire distinct, fidèlement et clairement reproduit. Le maniement des armes, qui prolongent l'homme et font rayonner sa volonté sur tout ce qui l'entoure, la manœuvre, âme de ces régiments, mus d'une môme impulsion, Horace Vernet, seul, a su les rendre.
Le fusil, cette arme terrifiante à dessiner et à placer, pour les classiques habitués à la lance, est manié par tous ses personnages avec une précision toute spirituelle, à la française. Je ne sais pas coups de sabre mieux lancés et mieux parés que ceux qu'échangent les dragons français et bavarois de sa Bataille de Hanau. Quel autre chef-d'œuvre de précision, que la petite batterie du fond de sa Bataille de l'Aima, mise en position par des artilleurs poussant aux roues, les hommes et la pièce ne faisant qu'un ! Et l'ensemble aussi bien que le détail : dans Monlmirail, il fait donner un régiment enlier; la première file, acharnée, ondulante, éparse dans la mêlée; la seconde, apprêtant l'arme, avec de certains remous causés par ceux qui tombent déjà; les dernières files, l'arme au bras, et conservant l'alignement comme à la parade Encore dans Hanau, une conversion par escadron, saisissante de vérité : au point sur lequel l'escadron pivote, les dragons, botte à botte, se penchent l'un contre l'autre pour retenir leurs chevaux, tandis qu'à l'autre extrémité, on lance les chevaux à toute bride. Notez que l'impression générale du tableau ne perd rien à cette précision des détails; les grandes lignes de paysage, les ciels, encadrent, dominent l'action et en complètent la physionomie. Rien de plus étrange que la plaine de Jemmapes, par un ciel noir et pluvieux,
sous lequel rampent lès fumées de la bataille. Rien de plus grandiose quo le soleil couchant do Friedland, éclatant en rayons de gloires derrière l'Empereur, et le faisceau de drapeaux pris à l'ennemi. Au soir de Monlmirail , rien de. sinistre comme ce ciel rouge, sanglant, sillonné de grands nuages noirs, qui pèse sur ce coin de terres labourées où l'on se bat. Quelle joie au contraire, qucllo lumière dans la Smalah, inondée du soleil d'Afrique !
Et tout cela traduit par un dessin et une couleur rapides, justes, sûrs. C'est qu'il est vraiment peintre, et un grand peintre, et le dernier. D'abord cette éducation professionnelle qui manque à tous aujourd'hui, il l'a trouvée à peine au monde; tout enfant, il jouait avec les armes qui remplissaient l'atelier de son père, ébloui de bonne heure par les beaux tons vifs dos uniformes, les fiertés des plumets frémissants, les éclairs des casques bordés de peau d'ours ou de peau do tigre. Tout enfant, son père l'associait au rude labeur quotidien de ces milliers de lithographies militaires qui popularisèrent leurs deux noms. De là cette science prodigieuse du détail, jointe à la plus admirable puissance de création. Ses tableaux garderont toujours cette verve ordinairement fugitive des croquis, parce qu'ils lui seront aussi faciles. Il voit tout ; il peut tout et rend tout, allant droit au but, n'esquivant rien. Peinture saine, loyale, nette comme un coup de sabre. Poésie, mélancolie, idéalisation, à quoi bon? On se bat ici ; il s'agit avant tout de déchirer vivement la cartouche, de bien épauler et de viser juste. Quo les phraseurs nous laissent la paix! La bataille gagnée et le tableau fini, il sera bien temps de disserter.
En tant que vrais peintres, à côté de lui, que sont Ingres et Delacroix ? Deux poètes, malades d'impuissance inavouée. Celui-là exquis, raffiné, mystique, tâtonnant avec onction; celui-ci tragique, violent, fou, trichant avec rage; l'un et l'autre mourant à la peine, martyrs volontaires, sanctifiés de leur vivant, et en fin de compte impuissants. Dix vers de Hugo ou de Lamartine n'en disent-ils pas tout autant que le plus beau de leurs tableaux'' C'est que, encore une fois, ce sont des poètes et non des peintres. Fermez les yeux, priez-les de vous raconter leurs tableaux tels qu'ils les voient, le Plafond d'Apollon ou la Source, votre impression y gagnera certainement en netteté et en profondeur. Fermez les yeux et essayez donc de vous figurer la Smalah!
Pascal disait de la nature : « Notre esprit se lassera plutôt de concevoir qu'elle ne se lassera d'enfanter. » Il semble que ce mot soit applicable à Horace. Vernet, peignant cette toile immense. Diorama et non tableau, peu importe, nul n'a fait preuve d'une plus prodigieuse puissance de création. Ce n'est plus un combat, c'est un peuple entier qu'il a peint, c'est l'Afrique au grand soleil. Parcourez la Smalah au hasard, et vous resterez confondu devant ce prodigieux entassement d'hommes, do bôtes et do choses ; nulle part un remplissage banal, nulle fatigue, nulle répétition ; la vérité s'y déroule simple, saisissante et variée à l'infini, comme dans la nature ; toute, la vie nomade au soleil est résumée là : intérieurs de tentes surprises par l'attaque; tapis, coffres, selles, ustensiles à dessins étranges , cuisines bizarres interrompues ; négresses effarées, aux seins tombants, au ventre proéminent; cavaliers s'élançant en selle, coups do feu de l'Arabe enfuyant; troupeaux s'éparpillant, renversant tout ; chevaux cabrés, gazelles bondissantes, chameaux effrayés, faisant brusquement chavirer la précieuse logette d'où culbutent les femmes éperdues. Et ce. coup do pistolet si élégant et si bien ajusté du capitaine d'état-major en gants blancs ! Et les reins roses et potelés qui saillent sous la tunique de gaz des femmes renversées ! Et là-bas, à l'extrémité du tableau, cette poignée de chasseurs d'Afrique, chargeant de front, penchés sur la selle, le sabre haut, balayant devant eux la tribu immense! Et de l'air, et de l'espace, et de la lumière, et du soleil! Encore une fois, figurez-vous M. Ingres obligé d'improviser en sept mois ce chef-d'œuvre d'une lieue de long! Il fût devenu fou avant d'avoir peint les détails d'un chien de fusil.
Nous parlions idéalisation tout à l'heure. Mais le technique ici est la poésie même; tout a un sens dans cette tranc-maçonnei-ie de. l'uniforme et de l'équipement; spécialité de l'arme, grades, étals de service, le soldat porte toute son histoire sur son habit; tout comme il porte sur lui toute sa fortune, le fusil à l'épaule, le sac au dos, la gourde au côté, et par-dessus le sac, sa part des objets do campement ou de cuisine, des souliers de rechange et un pain. Il faut marcher et se battre avec tout cela, et c'est plaisir de voir la vérité de ces moindres détails, 1 aisance et la justesse des mouvements chez les soldats d'Horace Vernet. Ici, la précision du coup sur lequel le soldat joue sa vie fait frissonner et vaut les plus beaux mouvements épiques des combattants de Rubens ou de Salvator Rosa; tout comme les vifs contrastes des couleurs tranchées des uniformes, point de mire ou de re-
29 octobre 1864.
connaissance dans la mêlée, s'acceptent ici plus volontiers que les couleurs profondes et harmonieuses des draperies de convention. On croit à cette bataille peinte, parce que tout y est juste; on ne doute pas de cette victoire à voir ces soldats aux allures décidées sans emphase , aux honnêtes et mâles figures. Croit-on un instant aux Antinous de David ou aux Epiques de Gros?
J'insiste encore sur ce manque d'élévation tant reproché à Horace Vernet. En définitive , qu'est-ce donc que ce coté élevé de l'art, au nom duquel on nous impose tant d'oeuvres prétentieuses et vides, ou tourmentées et attristantes. A mon sens, si jamais l'art a eu un but, c'est de faire prendre cœur à la vie, c'est d'éloigner de nous pour un instant les mille maux accidentels qui nous rongent, et de nous faire voir la vie par les beaux côtés, tout aussi réels, après tout. Splendeurs des chairs nues do Rubens, ou puretés angéliques du Cimabué, peu importe; ce mouvement de relâche nous a fait croire de nouveau à la volupté ou à la vertu. Mais devant les dieux du jour , devant les tâtonnements de M. Ingres, ou les tricheries de Delacroix , . à quoi dois-je croire ? Suis-je un sot ou une dupe ? Ce quej'y vois de plus clair, c'est la souffrance de l'artiste, cachée sous l'effort hautain ; chaque coup de brosse esquivant, chaque contour retouché me semble avoir détaché un lambeau de leur moelle épiniôre ; ces gens-là mourront d'orgueil ou de douleur. Devant un tableau d'Horace Vernet, je crois à la jeunesse, à la force, au courage, à l'honneur.
C'est que ce n'est pas seulement le bouton de guêtre et le chien du fusil qu'il a su peindre, c'est la vie militaire dans ce qu'elle a de plus grand. Cette simple histoire du soldat, paysan dégrossi au régiment, apprenant le dévouement et la patrie par le danger bravé en commun, devenant, bon gré mal gré, un héros à son tour, l'égal des plus nobles, à force de combats livrés, de fatigues supportées et de sang perdu, Horace Vernet a passé sa vie entière à l'écrire. 11 y a travaillé depuis le jour où, bien humble et bien ignoré, il publiait dans ses premières lithographies la Vie duconscHt Grivet, jusqu'au jour où, au faîte de sa gloire, régnant sans conteste au musée de Versailles, il fit le soldat l'égal du prince, en inscrivant au bas de la Smalah, les noms des simples chasseurs qui chargent au premier rang, à côté de celui de l'Altesse qui les commande.
A. Dieu ne plaise qu'il n'y ait dans ses tableaux le moindre parti pris démocratique! 11 est simplement, naïvement, le vrai fils do ia grande époque où il est né. Simplement il est do son temps et de son pays. 11 no s'est point retranché orgueilleusement dans la contemplation solitaire; il s'est mêlé à la foule; il a ressenti ses joies et ses douleurs, et les a traduites en tableaux simples et clairs, qui, pour avoir été vulgarisés jusqu'à la satiété, et populaires jusqu'au ridicule, n'en sont pas moins, pour la plupart, des chefs-d'œuvre. Le Cheval du Trompette et le Chien du Régiment peuvent n'être que des croquis épisodiques, mais le Soldat Laboureur et le Grenadier de l'île d'Elbe sont sublimes; sublimes aussi Uanau et Montmimil ; sublimes encore la Barrière de Clichy , sublimes surtout les Enfants de Paris àLutzen. Laissez-moi vous décrire encore ce dernier tableau, le moins connu et peut-être le plus beau.
Une centaine de fantassins, commandés par un vieil officier, sont acculés à la berge escarpée d'une rivière; autour d'eux, tourbillonnent, à perte de vue, des nuées de Cosaques. La retraite est impossible ; il n'est plus question que de vendre chèrement leur vie : rien d'admirable, d'aisé, de gouailleur même comme leur défense tranquillement organisée devant ces sauvages sans discipline. Ils ont formé un triangle dont la berge est la base, et un petit bouquet d'arbres le sommet; sur les deux côtés, ils font face à l'ennemi, défendus déjà par les chevaux et les cavaliers qu'ils ont abattus. Ils seront sabrés l'un après l'autre, mais pas avant qu'ils n'aient brûlé leur dernière cartouche; jusque là l'ennemi est tenu à distance. Et rien d'emphatique : ni mains crispées, ni regards furibonds. Le vieux commandant a du ventre ; solide sur ses jambes écartées, il dirige les coups en attendant tranquillement son tour; à l'angle le plus exposé, un sergent, bon tireur, prend les fusils qu'on lui charge; chez tous, le même sang-froid; çà et là seulement un certain clignement de l'œil plein de gouaillerie, ou un mouvement de la mâchoire en déchirant la cartouche, plein de défi pour ces brutes qui vont les tuer. Mais qui songe à la mort ici ? L'héroïsme domine tout; on admire ces braves gens et on ne les plaint pas. Une telle fin est encore une victoire. Voilà du sang bien versé. Encore ce sacrifice, camarades ! et votre tâche sera accomplie : héros, fils de vos œuvres, vous l'aurez rendu évidente à tous, cette Egalité que la Révolution avait bien proclamée, mais que pouvaient seules prouver vos vingt années de victoires !
Et maintenant qu'on ait ri de ces pendants'patriotiqucs, comme on arides chansons de Déranger: soit; il faut toujours aller en avant, et l'engouement aveugle du passé entraverait l'avenir. Mais après le premier mouvement de réaction nécessaire , pourquoi ne pas rendre justice?
Reconnaissons-le donc, Horace Vernet est un grand maître. Sa place n'est pas loin de Rubens et du Titien ; s'il n'a ni leur dessin grandiose, ni leur couleur profonde , il a leur puissance créatrice, leur science et leur grandeur d'âme. Quoiqu'on dise et quoiqu'on fasse,, il n en est pas moins une de ces natures puissantes et généreuses, mêlées bravement à leur temps, comblées de biens et d'honneurs mérités ; faisant prendre cœur à la vie par leurs œuvres autant que par leur exemple; réveillant on nous les meilleurs sentiments enfouis sous la raillerie; gens de cœur qu'on aime autant qu'on les admire, et dont on eût été heureux de serrer la main.
Les galeries d'Horace Vernet vues, on aurait besoin de se reposer. On voudrait pouvoir en rester sur cette généreuse impression, mais une balustrade vous empêche de sortir par où vous êtes entré, et bon gré malgré, il faut traverser la salle des campagnes de Crimée et d'Italie presque entièrement peintes par M. Yvon. Le contraste est ici par trop complèt et trop évident pour y insister beaucoup. Autant les tableaux que nous venons de voir sont nobles, héroïques, coulant de source, simples, vrais et surs, variés à l'infini, autant ceux-ci sont froids, ampoulés, pénibles et bas, prenant à tâche de se répéter l'un l'autre. Dans tous, Malakoff ou Magenta, le môme officier furibond au centre, levant bêtement un bras ; autour quelques tètes, toutes les mêmes, roulant de gros yeux dans la fumée. Involontairement on songe à ces enseignes de déménagements où la même voiture jaune et le même cheval blanc sont peints à côté des mêmes tours Saint-Sulpice pour la plus grande gloire de la maison Bailly. Comment, ce sont là nos soldats et nos officiers? Ces espèces de bouchers crapuleux! Allons donc!... Décidément cela sent trop mauvais pour qu'on s'en occupe, bouchons-nous le nez et passons vite.
Le triste est la plâce officielle qu'occupent ici ces choses là. Qu'un honnête peintre à force de travail et de volonté arrive à produire une fois, une grande toile comme celle-ci, qu'elle lui vale même la croix, rien de mieux. Le rude labeur et les bonnes intentions, en dépit de la médiocrité du résultat, valent la peine d'être encouragés. Mais que ce premier tableau soit suivi de cinq ou six autres identiques, et que tous prennent place ici, comme documents officiels sur notre époque, n'est-ce pas triste encore une fois. On n'avait pourtant qu'à choisir : Horace Vernet n'était pas mort! La Prise de Rome, quelque faible qu'elle soit au près de ces autres œuvres, en dépit même do cette teinte bleuâtre (effet du matin, parfaitement juste du reste, mais dont on a tant ri), n'est-ellc pas encore un chef-d'œuvre de précision militaire? A défaut de lui, n'avait-on pas Léon Coignet, le peintre de l'admirable plafond do la Campagne d'Egypte, ou môme Philipoteaux, le peintre de la grande bataille de Rivoli, au moins élégant et consciencieux. Eugène Lamy ne pouvait-il s'associer à quelque peintre d'histoire, et réaliser sur une grande échelle les rêves de ses aquarelles; ses petites batailles de Honsdhoost et de Wattignies, ne sontelles pas deux merveilles de fougue et d'éclat?
Que résulte-t-il do ce singulier choix ? Voyez ces campagnes d'Afrique d'Horace Vernet où figurent les princes d'Orléans. Voilà quatre jeunes gens qui n'ontpu faire ni grand bien ni grand mal à notre pays; voilà des combats qui, en définitive, n'ont guère été que des exercices à feu dangereux, si on les compare aux glorieuses batailles de Crimée et d'Italie? Mais à voir ces quatre beaux jeunes princes représentés si nobles, à voir ces escarmouches si pleines d'entrain et de vrai courage, et à les mettre en regard des banales boucheries et des singuliers héros de M. Yvon, je vous laisse à décider à quel parti resterait l'avantage de la comparaison.
Ceci ne serait que de peu d'importance comme fait isolé dans un musée. Mais cette môme consécration officielle du banal et du commun s'étendant à tout, ne finirait-elle pas par fausser l'instinct public plus prosaïque de jour en jour. Le récent succès du Roland de M. Menuet, par exemple, n'est-il pas la suite du succès de Malakoff et Magenta de M. Yvon? Or, ennuyés jusqu'à la nausée do grands sentiments ravalés si bas, dégoûtés de la gloire dont ces gens-là nous font oublier les grands côtés, qui de nous ne finira par trouver que les auteurs du Conscrit de 1813 ont parfaitement raison, et n'ira applaudir des deux mains la cynique parodie militaire qui termine la Liberté des Théâtres aux A7ariétés?
Marcelin.
29 octobre 1SG4.