EN WAGON
Nous étions huit, pressés dans un compartiment. Chiffonnant des journaux en silence, et fumant Des cigares puros dans des faux-cols splendides; Huit graves pantalons bien coupés, mais stupides I — Les gens non présentés sont des armoires vides Qui se baillent au nez imperturbablement.
Huit ; ■ — sans le plus léger frou-frou do crinoline. La femme attise l'homme et le met en esprit : Pour elle on cause, on ferme et r'ouvre la vitrine; Le gilet blanc s'étale et la dont blanche rit; Les cannes prennent feu; le lorgnon s'illumine; Dans le train fait salon, grâce à la femme, on vit.
Adonc nous étions huit.
Mais huit glaçons confits dans la morgue anglaise, Gomme ces longs poteaux fichés daus la glaise, Dont la télégraphie attriste le chemin; Huit Versailiais lésant leur sénateur romain, Touchant panorama de huit bâtons de chaises! Est-ce le dernier mot du savoir-vivre humain.
Sans se brûler la langue au jargon politique, Ne peut-on s'avouer, entre gens comme il faut, Que le coej de la ville est à l'est; qu'il fait chaud; Que la plaine revêt son manteau poétique? Certe, on n'est pas toujours muni de sel attique! Encore, — en s'en offrant, sait-on ce qu'on en vaut.
La fleur de mon pûnier, gros Le dernier spécimen de l'album
^rougeaud incommode. des tailleurs.
Causer est, à tout prendre, un passe-temps moins bête
Que d'épiler sa barbe ou de ronger ses doigts,
D'arracher les boutons du drap de la banquette,
De se décapiter par les carreaux étroits
Pour entrevoir un peu — de ce qu'on vit cent fois,
Quand le remblai poli veut bien courber la tête.
Le quatre et le cinq. Le six.
Et notez, en passant, que les heureux coins
Ont seuls droit au sommeil ainsi qu'à la. lumière ;
Que ces quatre nababs commandent la portière
Et se font un devoir, — pour n'en bailler pas moins,
D'étouffer, aveugler et couvrir de poussière
Les quatre autres — qui n'ont qu'à se ronger les poings !
A donc, nous étions huit. On sait que le visage Malgré lui trahit l'âme : Aussi mes compagnons Se reflétaient au mieux dans leur miroir grognon. J'y notai leurs pensers secrets, pour mon usage. Rien n'est à dédaigner contre l'ennui : — le sage S'ingère, au pis aller, à classer des oignons.
Le sept. Le huit.
La fleur de mon panier, gros rougeaud incommode, S'épongeait l'occiput en râlant, et rêvait Au bol de café chaud laissé sur sa commode : C'est là le grand danger d'aimer trop son chevet. Front plat, vaste abdomen, pieds d'une aune, il devait Suivre le cours des vins de plus près que la mode.
Son vis-à-vis, par contre, offrait — -et des meilleurs
Le dernier spécimen de l'album des tailleurs;
Il s'adressait franco des mines dans la glace :
Travail perdu I — surtout pour le gilet d'en face,
Qui s'en tient aux Cent-Jours pour la coupe, et d'ailleurs,
Ronfle le nez en l'air comme un bull-dog de race.
29 octobre 18C4.
Le quatre feuilletait, annotait... je ne sais
Quel fatras de papiers qui l'occupait assez.
Est-ce un agent de change, — un prote, - un astronome ?
Mais je puis le savoir, car le cinq, franc Prudhomme,
Dont l'indiscrétion est aux travaux forcés,
Plonge sur son voisin un œil moins qu'économe.
Le six, père et rentier se fond dans le coussin, .l'aime ce qu'on en voit : deux bras faits à la bèeho, Deux bons yeux gris, un front rouge comme une pèche, Où de baisers d'enfants la trace est encore fraîche. Le sept ne peut tenir en place : son dessein, Que j'approuve, est d'aller revoir son médecin.
Quant au numéro huit, on voit bien qu'il s'escrime A chasser l'humeur noire au tam-tam de la rime, Il lutte à coups de vers contre l'ennui vainqueur; Mais, entre sept muets, comment lui faire uu crime, Si, pris de nonchaloir, il traîne en remorqueur Une muse qui bâille et chante à contre-ccenr.
BIBLIOTHEQUE DE L'HOMME
(Pastiches)