‹ La Vie parisienneChapitre 565 sur 662 · A VOUS, MESDAMES · texte numérisé non relu

A VOUS, MESDAMES

« On continue depoursuivre en Angleterre la réalisation d'un projet » qui n'aurait guère de chances de réussir en France. U s'agit d'ad- » mettre aux grades universitaires et d'accorder des diplômes de doc- » leurs ou doclrices en médecine, aux demoiselles qui se sentent du « goût pour la pratique de l'art de guérir. «

5 novembre 1864.

Je lis dans un journal ce petit entre-filet, évidemment écrit dans le but d'exciter en France la plus franche gaieté.

On se tord à l'idée seule qu'une femme pourrait couper une jambe dans un hôpital ou vendre des drogues dans une pharmacie. Et en général on éclate do rire à la'pensée qu'une femme peut occuper dans la société un emploi actif quelconque. Il n'y a que les Anglais pour commettre de semblables excentricités!

Eh bien, madame, permettez-moi de m'asseoir un instant et de vous ouvrir mon cœur.

Je suis indigné, positivement indigné du rôle que l'on fait jouer à la femme dans notre société moderne. — On parle du cœur de la femme, de ses charmes physiques, des vertus de son âme, mais de son intelligence, il n'en est pas question. — Il semble que cette intelligence soit une laideur, un obstacle, une espèce de champignon moral contre lequel on lutte dès l'enfance. La jeune fille la mieux élevée n'est-elle pas celle qui ignore le plus de choses, celle dans l'esprit de laquelle les plus étranges préjugés ont le mieux germé ; colle qui sort du couvent avec le prix de sagesse, une bonne tenue, des notions sérieuses sur les jupes taillées en biais, une religion solide et un rien d'orthographe?

On ne développe en elle ni le sentiment des arts ni celui des sciences — on l'a élevée à l'étouffée, on la fait vivre sous cloche. — On l'entortille dans des bandelettes aux mille tours de la niaiserie. — Les hommes eux- mêmes qui tout à l'heure en fumant leur cigare, tâchaient d'émettre des idées, causaient littérature, art, politique, s'arrêtent tout à coup lorsqu'ils rentrent au salon, leur physionomie change et ils se lancent à corps perdu dans l'interminable chapelet des, banalités endormantes. On dirait qu'ils reprennent le harnais.

Or, madame, je mets ceci en fait, c'est que les femmes possèdent une intelligence beaucoup plus fine que celle de l'homme. — Leur nature impressionnable, délicate, nerveuse, serait infiniment plus propre que la nôtre à saisir les délicatesses de l'art et à comprendre les choses de l'esprit si dès l'enfance elle n'avait été victime d'un préjugé absurde La poésie est faite pour elles. — A elles l'étude fine du cœur humain, les impressions vives, les émotions vraies en face de- la nature, — elles ont d'instinct ces rares qualités que nous faisons naître en nous à force d'étude. Elles ont en elles une lyre divine. — Si cette lyre ne vibre pas, c'est qu'on en a cassé les cordes une â une.

Je suis sûr, madame, que vous vous dites : a Voilà un homme gracieux. Enfin, en voilà un ! »

Je ne dis pas que je ne sois pas assez gracieux , mais je vous jure, que je suis avant tout sincère. Je voudrais que toutes les carrières qui ne demandent ni barbe au menton, ni force physique fussent ouvertes aux femmes. Je voudrais que tous ces petits jeunes gens qui mesurent des étoffes dans les magasins lussent renvoyés à la charrue et remplacés par des femmes. Je voudrais que les ministères, qui ne demandent pas à leurs employés des qualités viriles bien développées, permissent aux femmes de remplir certains emplois. — Je voudrais que l'Académie elle-même laissât le beau sexe pénétrer dans son sein. — Je voudrais, en un mot, que la femme de notre époque vécût plus par l'esprit et ne laissât point aux filles entretenues le mérite d'avoir de l'intelligence et de s'en servir. On oublie que les dames du xvie siècle parlaient latin, faisaient des vers et connaissaient l'art de guérir.

Il est vrai que le jour où les femmes feraientdans les carrières libérales une concurrence sérieuse à l'autre sexe; que le jour où, développées par une instruction réelle et une éducation intelligente, elles se serviraient de leurs facultés, ce jour-là il y aurait bon nombre d'hommes réduits à se faire commissionnaires, trotteurs ou sergents deVillorMais en somme, y aurait-il grand mal? — Je connais une foule de mes semblables qui sont nés pour le crochet et la brosse.

Tâchez, madame, do vous mettre pour un instant à la place d'un jeune mari qui vient de recevoir des mains de sa belle-mère le petit ange qui doit faire le bonheur de sa vie. Si ce jeune mari voit dans sa femme autre chose qu'une épouse, qu'il voie en elle, et il en a bien le droit, un compagnon, un ami, un conseiller, qu'il veuille se mettre avec elle dans une communauté complète d'idées et de sentiment; qu'il veuille l'initier à sa vie et lui taire partager les joies et les tourments de sa carrière , vous n'avez pas idée du nombre de barrières que ce malheureux mari aura à franchir, du nombre d'obstacles qui se dresseront devant. Il a contre lui l'éducation de sa femme, les préjugés de la société, son beau-père, sa belle-mère, le confesseur, la maîtresse de pension... Que sais-je? le bon Dieu lui-même, à ce qu'on dit. — Qu'il ne touche pas à la sainte ignorance do sa femme, qu'il no trouble pas le sommeil de son esprit , ou lui tancera la pierre en lui disant :

— Gomment, vous osez !

Qu'il no tente pas de démailloter le cerveau de son petit ange, de lui apprendre à voir et à juger; qu'il ne pense pas tout haut devant elle; qu'il ne cherche pas à lui faire partager ses convictions, à lui faire aimer ce qu'il aime lui-même, à en l'aire, en un mot, un être â sa hauteur.

Il sera bafoué, honni , ridicule, dangereux, et le beau-père avantagera par testament son autre enfant.

Le mari raisonnable et justement estimé est celui qui n'initie sa femme ni à ses doutes religieux ou politiques, nia ses plaisirs intellectuels ni à ses rêves d'avenir, ni à ses souvenirs du passé; ni aux inquiétudes du présent. Ses travaux, ses recherches et jusqu'à ses croyances ne doivent point avoir accès dans le ménage. Il doit accumuler autour de sa femme une montagne d'idées niaises et inutiles, de préjugés enfantins, d'ignorances réputées saintes et indispensables à la sécurité des familles. — 11 doit la mener toute paréo dans un monde contre lequel il ne doit point lui apprendre à se défendre en lui donnant les moyens de, le juger. Il doit laisser son imagination travailler dans le silence du coin du feu, à la lecture des livres qu'on ne doit point lui apprendre à apprécier, et qui l'exaltent d'amant plus. Le mari justement estimé ne doit s'occuper de l'intelligence de sa femme que le jour où cette intelligence, faisant explosion, entre dans le monde intellectuel comme un boulet de canon dans un appartement et occasionne des malheurs. — Alors seulement le mari peut et doit s'occuper de la cause du... fracas et déplorer avec toute la famille les horribles conséquences d'une imagination exaltée.

Exaltée! mais exaltée par vous, mari justement estimé qui n'avez pas compris que l'ange adorable, que vous livrait la belle-maman, cachait sous ses ailes la curiosité de la science et l'ardeur vers l'inconnu, cachait sous sa rougeur et sa pudeur mystique cinq ou six ans de désirs incertains, de rêves sans but précis, de soupirs, d'inquiétudes,— auxquels les enseignements du couvent n'avaient donné nulle satisfaction.

La belle-maman vous a dit : Mon gendre, je vous donne un agneau, un bijou d'ignorance, pas plus d'imagination que. sur la main, la bêtise môme, une femme en bois... un trésor; et vous vous êtes frotté les mains en vous disant : Entretenons cette sainte absurdité, mon bonheur et ma supériorité intellectuelle en dépendent. Un beau jour : patatral la femme en bois éclate, la femme en bois était chargée, et voilà un homme estropié.

Je désirerais, madame, terminer ce bavardage par une comparaison qui vous expliquera ma façon de penser.

Une jeune fille qui sort du couvent me paraît ressembler à une bouilloire pleine d'eau et hermétiquement fermée. — Les sots la laissent devant le feu et elle éclate indubitablement. — Les habiles y pratiquent des ouvertures, dirigent la vapeur qui s'en échappe, et la modeste bouilloire devient une source de force et de puissance. — Les poltrons sérieux la descendent à la cave, au frais, ferment la porte à double tour et mettent la clef dans leur poche; — bouilloire inutile, vapeur perdue.

Je dois dire maintenant qu'il est des femmes absolument dénuées d'intelligence et de cerveau, desquelles le plus habile des maris ne saurait faire jaillir une étincelle ; mais ces dernières sont une exception tellement insignifiante qu'on pourrait, au besoin, la négliger; et d'ailleurs, n'ont-elles pas une beauté physique — les femmes, d'un esprit... paresseux, sont toutes adorablement belles — n'ont-elles pas, dis-je, une beauté physique qui fait qu'en les regardant on oublie qu'ilest ennuyeux de les entendre ? Z.

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