LIVRES
Sous le titre : Sous les Tropiques, M. Paul d'Hormoys vient de faire paraître un charmant volume plein de détails de mœurs des plus curieux, sur des pays bien peu connus. Nous en détachons les lignes suivantes :
Les mulâtresses sont très-belles pour la plupart, ces grandes filles de couleur avec leurs cheveux bouclés et leur teint mat et uni. Souvent leur peau est si blanche qu'il faut toute l'habitude et toute la clairvoyance du créole pour reconnaître en elles la trace de ce sang
noir dont la moindre parcelle dégrade et déclasse aux yeux de l'aristocratie des colonies. Un madras roulé autour de la tête, une chemise flottante, qui recouvre à moitié les épaules et la poitrine, une jupe à grosses raies, ou à grands ramages s'enroulant autour des reins et s'altachant à la taille; voilà tout leur costume. Mais le madras est artistement attaché et décoré de broches, de chaînes, d'épingles , de parures à monter la boutique d'un bijoutier. La chemise est en batiste brodée, et la plus pauvre a toujours pour un mïllierde francs d'orau cou, aux oreilles et aux doigts.
Leur principale industrie consiste à loger les étrangers. Tout autour de la Savane de Fort-de-Franee, s'élèvent de petites maisons en bois pour la plupart à cause des tremblements de terre. Deux pièces au rezde-chaussée et une petite ^ cour. Deux chambres au ïsîSsïMÉSil premier et un grenier, tel est l'asile qu'elles tiennent à la disposition du nouvel arrivant et qu'elles ornent de leur jeunesse et de leur beauté. Pour une centaine de francs par mois vous aurez là un logement toujours admirablement propre, votre linge blanchi et raccommodé, le café noir tous les matins en vous réveillant, et le reste, comme disait le bonhomme La Fontaine, le soir en vous couchant.
Cela est parfaitement reçu, de chaque personne. Officiers supérieurs, fonctionnaires et magistrats demeurent ainsi lorsqu'ils sont célibataires. On écrit officiellement à Monsieur l'Amiral"* chez Phonlilia, à Monsieur le Procureur impérial chez Denise, savane de Forl-de-France. C'est là qu'on reçoit ses visites.
Cet état de choses non-seulement est connu, avoué, toléré, mais il a même quelque chose de légal :
Que fait donc Herminia qu'on ne la voit plus à la messe ni au tamboula? demande une de ses amies.
Elle loge M. un tel, répond l'autre, comme à Saint-Domingue, la mère répond que sa fille est placée avec un Monsieur.
Une fille qui se place ne fait rien de déshonorant, et quand elle se déplacera, elle trouvera à se marier ou à se replacer tout aussi avantageusement qu'avant.
11 y a du reste en ce. qui concerne ces pauvres filles une facilité de mœurs telle qu'on ne peut se l'imaginer. Leur qualité de fille de couleur, c'est-à-dire ayant du sang nègre dans les veines fait qu'elles ne comptent pas. Elles sont trop peu de chose pour que les relations qu'on a avec elles puissent engager ou compromettre en quoi que ce soit. Les femmes créoles ont une réputation de jalousie bien méritée en général et il ne fait pas bon de plaisanter avec elles sur la fidélité conjugale. Cependant plusieurs hommes mariés ont deux ménages : l'un, l'officiel, est le ménage blanc; l'autre, est le ménage de couleur. La blanche, légitime épouse, rougirait d'en paraître jalouse. Elle est si haut placée au-dessus de sa rivale, que la colère ne saurait tomber aussi bas. Tel un morceau de plomb lancé dans la mer s'arrête à une certaine profondeur et reste ainsi suspendu sans pouvoir atteindre le fond.
5 novembre 1864.
BIBLIOTHÈQUE DE L'HOMME DU MONDE
(Pastiches)