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LA LIBERTÉ DES THÉÂTRES

« Le Moniteur a parle. — Les écluses sont ouvertes, et l'art draina- ». tique, ainsi qu'un fleuve qui rompt sa digue, inonde notre belle » France de ses fécondes eaux.

» Enfin Brives-la-Gaillarde va posséder ce grand opéra qu'elle sou- » haitait depuis si longtemps! Enfin Bobino va pouvoir répéter Bri- » tanni-.us et le jouer en lever de rideau pour sa prochaine revue.

» N'était-il pas temps en effet que la liberté prononçât son fameux » Laissez faire, et que les privilèges tombassent en poussière sous le » souffle du progrès.

» N'était-il pas temps que les acteurs de toute provenance révé- » lassent leur talent dans l'interprétation des classiques français, et » que les comiques éminents de nos théâtres tentassent les rôles » sérieux de notre vieux répertoire, que M. Ravel attaquât enfin ce » rûle d'Alceste, qu'il brûle de jouer depuis sa jeunesse, et qu'il veni geât ainsi la mémoire de son collègue et ami Grassot qui mourut, » comme on sait, en maudissant la loi tyrannique qui lui fermait à » jamais le théâtre de Corneille et de Racine ? Qui nous dit que le » fameux beau-père du Chapeau de paille d'Italie n'eût point fait un » excellent tragique. — Il n'a pas essayé ! Essayer ; tout est là .et » nous saluons, quant à nous, toules les tentatives à commencer par » celle de M. Mario qui étudie à l'heure qu'il est le rôle de Lablache » dans lequel, nous assure-t-on, il aurait recouvré une jolie partie » de son organe.

» Mais, disent les mécontents, au milieu de celte liberté qui va » faire naître les théâtres par centaines et les talents par milliers, au » milieu de toules les merveilles qui vont sortir de dessous les pavés, » comment feront pour lutter et conserver leur monde les anciens » théâtres ? Que va faire ce pauvre Odéon maintenant que le petit « Lazari devenu millionnaire va faire travailler M. Ponsard ? Et le » Théâtre-Franc ;is que fera-t-il maintenant que tout le monde pourra » fouiller dans ses tiroirs? ,

* — Je vous attendais là... »

Tout en lisant dans mon journal le délicat entre-filet que je viens de citer, je sentis mes paupières s'alourdir, mes yeux se fermer et bientôt je m'endormis.,

Je ne sais depuis combien de temps je sommeillais ainsi, lorsqu'une singulière vision vint s'emparer de moi. Il me sembla qu'un voile se déchirait, et que l'avenir, éclatant, lumineux, réapparaissait tout à coup.

Je vis alors des choses étranges.

J Vu5'- Seioneur, je vis les chevaux de Franconi égayant les entr'actes au lhéatre-Français rajeuni. Je vis dans la maison de Molière un immense trapèze descendant du plafond et Léotard, devenu sociétaire faisant encore salle comble à la force des bras. J'ai vu madame llessy taisant des entre-chats sur un cheval au galop, tandis que M. Maillard eu culotte colante, crie hop hop, et fait claquer son fouet. Je vois M. Mauban marcher sur les mains et réciter, la tête en bas, les cent cinquante plus beaux vers de Racine, tandis que Beauvalet en équilibre sur une bouteille déclame sans tomber tout un acte de Polyeucte. Je vois enfin tous ces artistes lutter contre la concurrence avec un courage surhumain. La loi du progrès n'est-elle pas la lutte! et ne faut-il pas par tous les moyens possibles retenir un public qui ne veut pas s'ennuyer. Mais qu'est-ce que j'entends ?— C'est M. Mirecourt coiffé d'un casque à plume qui du haut du balcon crie dans un grand porte-voix: Entrez, messieurs, entrez, mesdames. Le prix des places n'est pas augmenté, et M: Itressant en costume de marquis distribuera gratis quelques rafraîchissements. Entrez, vous n'avez jamais vu ce que vous allez voir. Au troisième acte de la pièce nouvelle,M. Samson pendant une musique douce entrera dans une boite haute de 0">,32 et large de 0m,40; la boîte circulera dans la salle, et à travers le couvercle M. Samson dira l'âge et le nom de baptême de m personne qui le lui demandera: ••>■;'

Monté sur une voiture couverte d'affiches, un pelit homme drapé

a--i m'ique fraPPe à tour de bras sur un tam-tam chinois, c'est Gil-Peres : Ce soir au Palais-Royal, mes petils angts, nous aurons 1 honneur de représenter devant vous Cinna ou la Clémence d'Auguste conjointement avec Edgard et sa bonne — M. Lasouche jouera Auguste et M'"» Thierret jouera la Clémence. Ce sera à pouffer de rire; — Hyacinthe avalera un sabrede dragon et le rendra par le nez. On terminera la représentation par II faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, de M. Alfred de Musset. M. Ravel se charge d'imiter le bruit de la porte. Quant à moi, messieurs, je me contenterai d'avaler une livre et demie de viande crue pendant l'entr'acte; mais comme la vue du sang pourrait être pénible aux gens nerveux, j'exécuterai ce véritable tour de force derrière un paravent. Le prix des places est encore diminué. —Plus loin sur une immense bande de calicot j'aperçois l'attrayante annonce que voici :

THÉÂTRE PATOUI LLAltD.

Rue du Puit qui parle au 0°" élage, la porte à gauche. — Interprétation des chefs-d'œuvre classiques par M. et M'"» Palouillard.

Ces deux artistes donnent également des séances de macnélisme — M'"e Patouillard endormie dans son costume de théâtre dévoilera l'a-

venir, relrouvera les objets perdus — indiquera le remède fût et rapide des maladies les plus invétérées: — affaires de cœur, affaires d'intérêt, rien ne lui échappe à ce point qu'on l'avait surnommée dans l'Inde où elle exerça longtemps son art : le secret des consciences. • ,„,,,! ; ,,,, ;•

M. Patouillard est en outre pédicure et opère pendant la représentation. —

On commencera la soirée par Athnlie avec chœur— dans les entr'actes le célèbre chien savant Piràme exécutera tun solo de basson.

Des intermèdes habilement ménagés permettront d admirer le travail des rais albinos dits les Merveilles du. Nord.

Mota. — Il y aura im païl'nsson sur les pieds des dames. Au milieu de ce charivari de réclames et d'annonces, de grosse caisse et de trompette, j'enlends la voix plaintive de l'Odéon râpé, vieilli, languissant , promettre comme prime à ses visiteurs un portrait de 40 .francs chez un photographe connu. — Des omnibus spéciaux viendront vous prendre à domicile, crie-t-il au public. — Il y aura du feu et vous verrez dans le foyer une figure en cire représentant M. Nadar au moment de sa chute, pièce unique que vous ne trouverez que chez nous. Allons, mes bons amis — on joue ce soir Andromaque — nos fauteuils d'orchestre sont profonds, douillets; et ' ne coûtent que 25 centimes; un peu de courage à la poche, — on vous reconduira chez vous en voiture 1

Au Vaudeville la pièce nouvelle de M. Victorien Sardou' attire une foule immense, les stalles coûtent 80 francs et l'administration a décidé qu'on ne délivrerait des billets jusqu'à nouvel ordre qu'aux gens décorés et chauves — pour éviter l'encombrement. —

Le Gymnase toujours adroit donne en prime un habillement complet avec un parapluie — il a du monde.

Depuis les chemins de fer comme l'art prend de l'essor, dit un monsieur qui passe !

Mais au bruit de ma pendule, je me réveillai tout à coup. Il élaif une heure du matin. Le feu s'était éteint et j'avais brûlé ma pantoufle. —

Je crois que j'ai fait un petit somme, dis-je en nie metlant au

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