‹ La Vie parisienneChapitre 58 sur 662 · UNE INVENTION · texte numérisé non relu

UNE INVENTION

Fn horloger allemand vient de faire une découverte des plus ingénieuses. C'est une espèce de mouvement de montre, qui, appliqué sous une serrure, défie la main la plus exercée de l'ouvrir. Ce mécanisme est fait comme celui d'une montre ordinaire. Voici comment Fouvrior procède : 11 ferme la serrure, monte le mouvement jusqu'à l'heure où il veut rouvrir la porte, qu'ensuite nul ne peut franchir* qu'au moment marqué, où le mouvement doit s'arrêter. Ainsi, pour rouvrir une porte à six heures du matin, après l'avoir fermée la veille à neuf heures du soir, l'inventeur donne au mécanisme trentesix tours de clef (une clef de montre), et, à l'heure précise, pas une minute avant, la porte se rouvre, mais aussi pas une minute après. Il s'ensuit que l'heure de votre retour doit être militaire; car, si vous èles en avance, vous demeurez dans la rue; mais, en revanche, si vous êtes en retard, tous les filous de Paris trouvent votre logis qui leur tend les bras.

L'horloger allemand ne vous rappelle-t-il pas l'Anglais Vallancc, qui imagina de faire le vide dans un large tube de fer et d'y introduire un train de voyageurs, prétendant qu'ils arriveraient ainsi à leur destination plus rapidement qué par l'emploi de la vapeur? On assure que les habitants de Brighton se refusèrent obstinément a tenter l'expérience, et que cette mauvaise volonté exaspéra Vallancc

Henri M. .

OBSERVATIONS

La beauté attire, l'esprit retient, le cœur attache. < \

On se fait gloire des vices qu'on ne peut plus dissimuler : notre maladresse fait l'effrontée.

Pour les gens du grand monde, le génie est un métier dont leur position les dispense.

Si nous avions l'expérience, nous éviterions, il est vrai, beaucoup de fautes ; mais peut-être ferions-nous encore moins de bien.

Pour atteindre au génie, il faut viser au bon sens.

La nouveauté compte encore plus de sujets que la beauté.

LA SEMAINE

La grippe règne dans tous les théâtres; c'est surtout aux lla'isns et à l'Opéra qu'elle sévit le plus. A ce dernier théâtre elle se fixemême dans les mollets des danseuses. Fâcheuse iufluenza'

— Le Directeur des 'talions vient de décréter une consigne : toute dame ne peut plus entrer aux premières places de ce théâtre sans avoir une vraie toilette de soirée. Ainsi se trouve banni le chapeau de ville. Mais, si cette initiative est heureuse au point de vue de l'étiquette, est-elle hien juste envers les d mes qui ont pris des abonnements de saisons antérieurs à cette ordonnance?

— Mario, Anlonucrict ScaVse nous arrivent aux Italiens en échange de Fraschlni, Bovère et Bouché qui sont allés les remplacer au théâtre de l'Oriente à Madrid. Ce n'et (tuè e que 'a S'irlaiTie prochaine que Naudiri et les srours Marchisio nous reviendront de celle dernière ville.

— Mmc Ugahle est réengagée aux Bouffas où elle fait une brillante rentrée dans les Bavards.

— Il Signor FaijoHo a amené aux Bouffes un nouveau triomphe à la musique d'Offciibach. On ne peut en dire autant aux auteurs du livret, qui "st aussi faible qu'insignifiant.

— La première représentation du Cnnnrvnl des enotiers a eu lieu le t\ courant aux Folies-Dramatiques.

— On assure que M"r Dugiléret, si aimée à l'Odéon vient d'être engagée à la Porte- Saint Martin où elle débuterait dans la Faustine de M. Louis Bouilhet.

— On a repris au théâtre du Châtelel le Naufrage de la Aiùluse, qui régnera longtemps sur celte scène grâce à de nouveaux effets de décoratien. M. llolsiein pourra certainement accompagner la ronde du Matelot.

Et vous allez voir comment Que l'bicn vient en naviguant.

— On dit qu'aussitôt l'heure liberté sonnée pour les théâtres , M . Harmant mettra enscène à la Gaité 1' 'Avare de Molière avec Paulin Ménier pour Harpagon.

— C'est du 15 au 20 février, qu'aura lieu au Lyrique l'exécution du nouvel Opéra de Gounod, dans lequel Mme Carvalho remplira le rô'e de Mireille.

— L'Empereur et l'Impératrice assistaient dimanche avec le priit prince à la représentation du Naufrage de la Méduse. On avait transformé en jardin parfumé, bordé d'un gazon de mousse, cinq rangs des fauteuils do galerie qui s'étendent devant leur loge. Celait d'un coup-d'œil ravissant.

— Le lundi de l'Impératrice a été supprimé cette semaine par suite de ja mort d« l'amiral Hamelin. Au petit bal du lundi précédent une célèbre princesse élait en hirondelle et une duchesse aussi gracieuse que jeune était m.... marron glacé « toilette de circonstance, » dit Mané dans l'Indépendance Belge, ci aux environs du jour de l'an où il est indispensable d'être jolie à croauer. » .

— Les bals de. l'Hôtel de ville sont très-brillants cette année grâce au bon goût si connu et. aux soins de Mme Haussmann Cette nouvelle n'en c.-t pas une pour les heureux élus de ces soirées privilégiées.

— Compiègne a été l'occasion de plusieurs charades pendant le séjour de Leurs Majestés. Le jeune Prince a été vivement applaudi dans l'une d'elles t arme au nid > (harmonie), qucPonsard avii composée en vers pour la c rconst.mce. Cette charade, typographie avec le plus grand luxe à l'imprimerie impériale, vient d'être distribuée aux invités de' la série.

— Le vent est encore aux statues. Voici Boulogne et Bruxelles qui revendiquent l'honneur d'avoir donné naissance à Godefroy de Bouillon et qui vont élever chacune une statue à ce héros des croi*ad< s.

— L établissement de bains de la côte des Banques à Biarritz a beaucoup souffert des ravages de la marée du Vi, une des plus hautes qu'ait vu ce littoral.

— Chaque année (et 1864 n'y a pas failli) le dégel amène sur les bassins des Tuileries, du Palais-Royal, etc., des scènes indignes de nous. Une nuée

de cokneys parisiens entourent ces

bassins et lancent des fragments de glace â la tête de gamins trébuchant sur les glaçons à moitié fondus pour y pourchasser les sous qu'on leur jette, et ce au risque delnins depieds, de siège ou plat-ventre. Malheureusement la noyade est impossible sans

t'"0' 'e ^uislr ferai' complet.

— Quand donc les badauds de Paris sauront-ils comprendre que, assister à ce spectacle, c'est se rendre volontairement complice de tentative d'homicide?....

— On vient de découvrir en Colombie (Amérique) une nouvelle cataracte formée par la rivière Snack*, se précipitant tout entière d'une hauteur de 198 pieds, — 38 pieds de plus que celle du Niagara. .

— Et zvt a'ors si ../ce passe-partout musical, a vécu ce que vivent les refrains. 11 est distancé par une ronde « le Sultan Belboula » que Kelm interprète bouffonnement à l'Alkazar et dont voici le nouveau refrain à succès :

Oyé, aye, ave!

Via c'que c'est, C'est bien fait, fallait pas qu'y aille!

— L'i Gazet e des Etrangers cite un fait assez curieux : le domestique de Mme Lafarge existerait encore à Brivcs et, chaque fois que l'on y joue la Dame de Saint-Tropez, c'est lui

qui remplit sur la scène « le rôle qu'il jouait autrefois dans la vie de Mmc Lafarge. » Et il est vigoureusement applaudi chaque fois.

— Gâchez serré!... Les publications de mariage de cette semaine annoncent celui de M. Mortier avec Mlle Truelle, tous deux, cours de Vincennes. Heureux rapprochement!

— Sur la ligne de Manchester à Liverpool on a fait avec succès l'essai d'un théâtre. L'inventeur se nomme Smarlhe. Cinq grands wagons, aux plafonds arrondis et garnis de lustres, aux murs en bois acoustiques, forment une sorte de salle allongée. Un enfoncement reçoit six mu iciens et la scène est élevée de six pieds au-dessus du niveau des wagons.

La pièce est combinée de telle sorte que chaque scène se termine â une station et que les Etalions de quart et de demi-heure amènent un eritr'acte.

La première épreuve de cette salle roulante aurait eu lieu le S janvier dernier p ir une pièce très-populaire en Angleterre. Chaque voyageur avait reçu avec son tù-ket un programme-alli ■he, ei depuis lors le su<xès de la tentative est devenu «in réâlttS — Avis aux chemins ffànçafe!..'.

PASCAL D

Gravures de GILLOT, IT5, Fauhourg SalDt-Martin.

Parla.— Typ. VALLÉE. 15, rue Brcde.

Aux Italiens mardi et samedi, chaque semaine, depuis deux mois; et j'y retourne ce soir; cela vaut tous les salons, les plus décriés et les plus choisis.

L'éclat est trop grand. De l'orchestre, la quadruple guirlande de loges illuminées et de femmes parées monte en s'éfageant sous le rayonnement d'un lustre à cinq cents flammes. Un air trop chaud, chargé de parfums, traversé d'émanations humaines, oscille et fait ondoyer les lumières vacillantes. Le sol noir et mouvant de l'orchestre s'agite aux entr'actes avec un fourmillement étrange. Les figures usées ou actives se crispent sous les reflets croisés et sous les paillettes innombrables de la clarté brûlante. Le bruissement sec des conversations s'enfle et s'élùve. A les voir ainsi se retourner, saluer, gesticuler, tordre leurs corps emprisonnés dans la stalle étroite, on pense a l'entassement d'un peuple d'insectes, comprimé dans un entonnoir.

Ceci indique l'espèce de plaisir qu'on vient chercher ici : le besoin d'excitation; ce mot à Paris revient toujours aux lèvres. Balzac disait qu'il mourait de cinquante mille lasses de café. Il eût dû ajouter qu'il avait vécu de ciuquante mille tasses de café. La société parisienne fait comme lui : c'est pour cela qu'il l'a si bien peinte.

Combien de fois, aux loges de pourtour, n'ai-je pas regardé les têtes? On demeure là un quart d'heure immobile, absorbé, devant une figure affinée, ardente, qui se détache toute seule comme dans un cadre, dans le cercle de la lorgnette. Insensiblement on se trouve soulevé hors de sa stalle, attiré ; on s'approche pour regarder de plus près, pour tacher de deviner l'âme étrange qui brûle et luit sous cette enveloppe de soie, de satin et de gaze.

Des Cléopatres; la pourriture et la culture égyptiennes faisaient pousser, il y a dix-huit siècles, des fleurs aussi énivrantes et aussi spïendides, aussi maladives et aussi dangereuses que ce terreau parisien où nous puisons notre sève et nos maux. Au premier coup d'œil, ce sont des sphinx. On les regarde en face, à deux pas, elles ne bronchent point. Sous trois lorgnons braqués, la plus jeune demeure immobile. Elle ne veut pas s'apercevoir que vous êtes là, pas une mugeur ne lui monte au front, pas un pli ne vient remuer ses lèvres; elle continue à causer, à lorgner; elle vous traite comme un pieu de bois sur lequel on a pendu trois morceaux de drap noir; elle est comme un soldat en uniforme, sous le feu, les nerfs tendus, et pourtant le front serein, la tête haute. Mais la coiffure, la robe, un bout de ruban, une boucle tordue, le plus indifférent et le plus léger des mouvements de l'éventail, fout parle en elle, et tout cela crie : « Je veux, j'aurai davantage; je veux, et j'aurai sans limite et toujours. »

Une d'elles, en face de moi, aux narines dilatées, aux lèvres mobiles h semble une lampe de porcelaine éclairée par une flamme intérieure' ses joues maigrissent; ses prunelles dans le blanc intense, ses joue^ imperceptiblement caves distillent le désir et la volonté. Elle est pâle et ses yeui sont pâles. Ses admirables cheveux noirs crêpelés lui font le plus orgueilleux et le plus audacieux diadème, et des nœuds blancs posés d'un seul côté jettent par-dessus cette magnificence l'éclair et l'attrait de l'invention fantasque. Si elle cause ou écoute, c'est par contenance; sa main tortille négligemment un bout de son mouchoir de dentelles, elle est au repos, du moins elle a l'air d'y être. Mais comme ce repos est inquiétant! La délicate et la plus charmante petite panthère n'a rien de plus coquet et de plus nerveux. Surtout, le sourire est alarmant. Elle a tout goûté , elle a sucé toutes les délices épicées de notre âpre littérature moderne; elle a traversé Balzac,

George Sand et Flaubert, non pas comme nous autres, en passant, ou avec des préoccupations d'observateur. Elle a vécu par imagination toute la vie de leurs héroïnes, Mme Bovary, Indiana, Mmo Graslin, M™' Marneffe; elles les a suivies de l'œil intérieur, en émule, avec l'intensité de la curiosité oisive, sur son sopha, dans les longues après-dlners delà campagne; elle a multiplié et exaspéré ses sensations, par le spectacle du monde, par l'habitude du Ihéûlre, par les rivalités de la toilette; elle s'est nourrie d'imaginations et de convoitises. L'ironie parisienne a passé le tout à l'alambic. Le tact s'est éveillé à propos de chaque objet et de chaque plaisir; le goût exigeant, l'esprit incisif, toujours prêt et prompt ont écarté toute jouissance ordinaire, tout raisonnement un peu sensé et un peu lourd : « Je me moque de vous et de tout; je veux me divertir, non pas vulgairement, mais dans la splendeur et dans la recherche, la vie des plaisirs fins et forts. Trouvez les-moi, il me les faut, vous me les devez, c'est mon droit de les avoir, comme à l'oiseau de voler, et au cheval de courir. »

Voulez-vous des preuves? Sachez l'histoire d'une toilette : Mme S..., à trois pas de moi, a une robe de six cents francs. Le mari qui est romancier gagne juste six cents francs par édition pour un volume. Cinquante mille francs de capital aujourd'hui, il en avait cent mille il y a six ans; chaque année il l'écorne. Mais la robe est d'un rose charmant, à petits volants découpés, qui chatoient comme des écailles, et la superbe épaule lève sa rondeursatinée au-dessus d'un nœud mince qui laisse voir dans toute son ampleur le beau bras blanc arrondi sur le velours de la loge.

Que ne font-elles pas pour une robe? Il y a dans Paris un ancien photographe fort couru il y a cinq ans. Cet homme entendait la réclame et l'étalage, il s'était fait un atelier à la mode, avec des vases de Sèvrei bien disposés, et de vieux livres pittoresquesreliésen cuir. Par degrés la manie le prit, il devint collectionneur, achetale vieux Sèvres, les livres rares; il avait voiture, allait au bois, venait en équipage à son atelier, jetait l'argent royalement. Protêts, déconfiture, faillite, sept pour centaux créanciers. Sa femme, autrefois modiste, remonte un petit magasin de modes; il donne des conseils, la vogue vient, on loue un premier étage sur le boulevard. Aujourd'hui il a de nouveau voiture, et les femmes font des bassesses pour être habillées par lui. Ce petit être sec, noir, nerveux, qui a l'air d'un avorton roussi au feu les reçoit, en vareuse de velours, superbement étalé sur un divan, le cigare aux lèvres. 11 leur dit : i Marchez, tournez-vous bien; revenez dans huit jours, je vous composerai' la toilette qui vous convient. » Ce n'est pas elles qui choisissent, c'est lui; elles sont trop heureuses.

Encore faut-il une introduction pour être servi de sa main.

Mme Francisque B.., une personne du vrai monde, élégante, vient le mois dernier commander une robe, s Madame, par qui m'éles-vous présentée? — Que voulez-vous dire? — C'est qu'il faut m'être présentée pour être habillée par moi. i — Elle s'en est allée suffoquée. D'autres restent en disant : « Qu'il me rudoie, mais qu'il m'habille. Après tout, les plus huppées y vont. — Plusieurs d'entre elles, les favorites, viennent se faire inspecter par lui, avant d'aller au bal; il donne de petits thés à dix heures. Aux gens qui s'étonnent il répond: « Je suis un grand artiste, j'ai la couleur de Delacroix, et, je compose. Une toilette vaut un tableau. » On s'irrite de ses exigences. « Mon- ■ sieur, dans tout artiste il y a du Napoléon. Quand M. Ingres peignait * la duchesse d'A.., il lui écrivait le matin : Madame, j'ai besoin de i vous ce soir au théâtre, en robe blanche avec une rose au milieu t dans la coiffure. — La duchesse décommandait ses invitations, mettait la robe, envoyait chercher le camélia, allait au théâtre. L'art est Dieu, les bourgeois sont faits pour prendre nos ordres. »

Les petiti jeunes gens quittent leurs stalles, errent dans les couloirs, se lèvent sur la pointe des pieds, tendent le cou pour glisser un

regard à travers la vitre ror.de jusque dans l'intérieur des loges. C'est le regard des pauvres diables qui devant la boutique de Chevet contemplent longuement un panier de pèches, une succulente terrine ouverte.

Conversation dans lesloge;. On passe en revueles femmes du monde et du demi-monde qui sont dans la salle. Les hommes font des bons mots, et lorgnent a outrance. En somme la musique les ennuie, ils sont là pour accompagner leurs femmes. J'en sais un qui apporte son journal d'économie politique. La plupart aiment mieux l'Opéra, ne goûtent que les danseuses, le ballet les réveille. Les femmes làdessus ont unpelit air de mécontentement, leur regard semble dire: t Grossiers, sensuels, voilà bien les hommes, s

Le ton courant est la raillerie positiviste. On traite les acteurs en mannequins payés. Quel métier que celui d'acteur! Quels regards indifférents, ennuyés, moqueurs dans les loges! En pleine pièce, les gens causent, lorgnentpendant que la cantatricepiauleetse démène.

On la palpe, on la soupèse, on calcule sa toilette et sa voix, tout haut dans les loges demi-honnêtes, tout bas dans les loges honnêtes. Le rêve idéal n'apparaît pas une minute. « C'est bravement crié; » voilà, l'abrégé de leurs louanges. Quelques pédants apprécient la méthode en termes techniques. On jouait Othello, et il y avait une débutante; au moment tragique, quelqu'un dans l'arrière-loge dit : n Elle a du nerf, quels sont ses appointements? — Rien , elle s'exhibe; c'est elle qui paye, de son argent ou de sa personne, elle est assez grosse pour cela. »

Au pourtour, en pleine lumière, trois ou quatre loges de loreltes s'étalent. Les jupes bouffent jusqu'au rebord de la loge; leurs cheveux crêpelé?, frisés, étagés attirent l'œil comme la laine d'un animal exotique. Les pendants d'oreilles romains bruissent au-dessus des épaules trop blanches. Elles se penchent exprès; elles veulent être folâtres ou majestueuses, elles font des mines, elles sourient à l'excès. Telles que les voilà, avec leurs gants à sept francs, leur voiture neuve, leurs deux laquais, leur loge de cent francs, leur ton de garçon, elles se croient des dames; et dans les moments de misanthropie, on se demande si elles n'ont pas raison.

Petite sonnei'ie grêle et lointaine. Le quatrième acte commence, et le flot des habits noirs engorge tout d'un coup les couloirs.

Je ne sais pas pourquo quand je les vois défiler, cette idée de la vieille Rome et de la vieille Alexandrie se représente toujours à mon esrrit. Une à une les têtes apparaissent dans la vive lumière, au sortir du trou, et il me semble que je revois vivants les bustes du musée Campana.

En ce temps-là comme aujourd'hui, l'homme avait été raffiné, étriqué parla culture; par l'étalage des jouissances et par la concentration de l'effort, les grandes capitales avaient exaspéré les désirs; l'àme infiniment compliquée avait celui de sentir le vrai beau qui est simple, et l'art réaliste pareil à celui de Henri Monnier, deChampfleury, de Daumier, de Biard copiait les déformationset les bassesses dont nous aussi nous regorgeons.

J'ai pris des notes aujourd'hui devant quelques-uns de ces bustes; allez les voir, et dites si ce ne sont pas là les têtes et les corps que nous rencontrons sous le chapeau noir;

< Dioclétien, un grigou effaré, vieux, qui rognone entre ses gencives édentées;

c Commode, jeune, pâlot, maladif et étrange, avec des yeux à fleur de tête, comme un avorton, une sorte de bâtard, issu de quelque croisement monstrueux, inquiétant et trouble. »

« Tout le fond de la galerie, empereurs, impératrices, consuls, grands personnages. — L'employé ébêlé, ratatiné à douze cents francs. — Le monsieur frêle qui aeu longtemps la colique. — La vieille aigrie, desséchée par les n.aux d'estomac. — La petite vache bouftioaux joues débordantes. — La tête de linotte ahurie. — Bref tes tics de l'individu, les

roissemenls du métier, les petitesses de la nature humaine, tout ce qui nous rapproche du malade, du bourgeois, de l'idiot, du cadavre, tout ce qui montre l'homme à table, en robe de chambre, à la garderobe, grondant sa bonne, ou gagnant deux sous. »

Quel contraste si on regarde les moulages grecs, les héroïques statues qui sont à côté ! La vie corporelle, en plein air, saine, hardie et flère, la jeunesse qui durera, l'agilité, la force, la sérénité et la joie unie d'une âme encore vierge, la noblesse innée, l'aptitude à tout comprendre! Que nous en sommes loin! Presque aussi loin que ces tristes Romains de la décadence. Regardez une juge jauni par le mauvais air, grimé par l'impatience, roidi par le décorum, un avocat avec sa tête de fouine éveillée, et des lunettes qui luisent, un employé dans son bureau trop chaud , le corps aukylosé à demi, le teint blafard comme l'eau d'une rivière sale. Une sorte de pal intérieur s'est enfoncé en eux année par année, décomposant leurs traits, tordant leur attitude. Ils vivent pourtant, et tout cela fait ensemble une civilisation brillante. Nous ressemblons à ces figurants, à ces actrices, à ces ouvreuses; cela respire l'odeur du gaz, s'éclaire avec la rampe, fait de la nuit le jour, et l'ensemble est' le plus beau de nos vingt théâtres.

Non pas pourtant tout à fait. Ces gens du quatrième siècle étaient usés, et quoique consumés, nous vivons encore; même nous vivons trop. Notre Paris nous brûle, mais il nous allume; quelques-uns sur" vivent etn'en sent que plus beaux; on m'amontré une loge d'hommes à la mode, lettrés, voyageurs ou viveurs. Trois d'entre eux avaient un teint bronzé, que ni soleil, ni soupers, ni travail n'entament, et des têtes dont on ferait des médailles. Quantités sont restés en route, mais ceux qui subsistent sont trois fois trempés, comme les maréchaux de Napoléon.

Même les moindres, les gens de métier ordinaire avec leur figure passée ou couperosée ont de la volonté, de l'élan , ou du moins de l'opiniâtreté et de l'énergie. Ils courent sous le fouet de la concurrence, et courront jusqu'au dernier souffle. Ils gagneront de l'argent, ils monteront en grade, ils lutteront contre leur femme, ils auront des maîtresses, ils pousseront leurs enfants, ils trouveront encore de la gaîté et des mots dans un souper. En vain notre lampe avec ses flammes concentrées crache bruyamment et salement ses étincelles corrodantes ; elle a beau sentir mauvais, elle éclaire; et par moments elle a des renouvellements et des splendeurs, que nulle machine bien montée et sagement modérée n'égalera.

Vous avez vu ce jet subit et superbe en juin 1848 dans ces voyous de la rue dont on avait fait des soldats.

Fraschini crie trop fort; comme Tamberlick, il tient et tend la noie avec un excès qui l'usera; Verdi fait de même; vulgaire, puissant, vivant, violent, les nerfs et les muscles tendus, en homme qui n'épargne rien de lui ni d'autrui, il veut pressurer et absorber d'un trait toute la substance de la passion et du plaisir, sauf à tomber un instant après sur le carreau. Il ressemble à son public, et voilà pourquoi son public le comprend.

Frédéric Thomas Graindorge.

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